Homme généreux, répondis-je, de toutes les obligations que je vous ai, la plus grande sans doute est la permission que vous voulez bien m'accorder; il m'est si doux de multiplier les occasions de vous admirer, que je regarde, comme une jouissance, chacune de celles qu'il vous plaît de m'offrir.—Zamé m'embrassa avec tendresse....
L'humanité perce à travers les plus brillantes vertus; l'homme qui a bien fait veut être loué, et peut-être ferait-il moins bien, s'il n'était pas certain de l'éloge.
Nous partîmes le lendemain de bonne-heure, Oraï, son frère, un de mes officiers et moi. Cette isle délicieuse est agréablement coupée par des canaux dont les rives sont ombragées de palmiers et de cocotiers, et l'on se rend, comme en Hollande, d'une ville a l'autre, dans des pirogues charmantes qui font environ deux lieues à l'heure; il y a de ces pirogues publiques qui appartiennent à l'État: celles-la sont conduites par les célibataires; d'autres sont aux familles, elles les conduisent elles-mêmes; il ne faut qu'une personne pour les gouverner. Ce fut ainsi que nous parcourûmes les autres villes de Tamoé, toutes, à fort-peu de choses près, aussi grandes et aussi peuplées que la capitale, construites toutes dans le même goût, et ayant toutes une place publique au centre, qui, au lieu de contenir, comme dans la capitale, le palais du législateur et les greniers, sont ornées de deux maisons d'éducation. Les magasins sont situés vers les extrémités de la ville, et simétrisent avec un autre grand édifice servant de retraite à ce surplus des vieillards que Zamé, dans sa ville, loge à côté de sa maison. Les autres sont, comme,dans la capitale, établis dans l'es chambres hautes des maisons des enfans, où ils ont, dans chaque, trente ou quarante logemens. Les célibataires et les répudiés de l'un et de l'autre sexe occupent par-tout, comme dans la capitale, un quartier aux environs duquel se trouvent leurs petites possessions séparées, qui suffisent à leur entretien, et ils sont également reçus dans les asyles destinés aux vieillards, quand ils deviennent hors d'état de cultiver la terre.
Par-tout enfin je vis un peuple laborieux, agriculteur, doux, sobre, sain et hospitalier; par-tout je vis des possessions riches et fécondes, nulle part l'image de la paresse ou de la misère, et par-tout la plus douce influence d'un gouvernement sage et tempéré.
Il n'y a ni bourg, ni hameau, ni maison séparée dans l'isle; Zamé a voulu que toutes les possessions d'une province fussent réunies dans une même enceinte, afin que l'oeil vigilant du commandant de la ville pût s'étendre avec moins de peine sur tous les sujets de la contrée. Le commandant est un vieillard qui répond de sa ville. Dans toutes est un officier semblable, représentant le chef, et ayant pour assesseurs deux autres vieillards comme lui, dont un toujours choisi parmi les célibataires, l'intention du gouvernement n'étant point qu'on regarde cette castre comme inférieure, mais seulement comme une classe de gens qui,ne pouvant être utile à la société d'une façon, la sert de son mieux d'une autre. Ils font corps dans l'État, me disait Oraï; ils en sont membres comme les autres, et mon père veut qu'ils aient part à l'administration.... Mais, dis-je à ce jeune homme, si le célibataire n'est dans cette classe que par des causes vicieuses?—Si ces vices sont publics, me répondit Oraï (car nous ne sévissons jamais que contre ceux-là); s'ils sont éclatans, sans doute le sujet coupable n'est point choisi pour régir la ville; mais s'il n'est célibataire que par des causes légitimes, il n'est point exclus de l'administration, ni de la direction des écoles, où vous avez vu que les place mon père. Ces commandans de ville, qui changent tous les ans, décident les affaires légères, et renvoyent les autres au chef auquel ils écrivent tous les jours. Ainsi que dans la capitale, la police la plus exacte règne dans toutes ces villes, sans qu'il soit besoin, pour la maintenir, d'une foule de scélérats, cent fois plus infectés que ceux qu'ils répriment, et qui, pour arrêter l'effet du vice, en multiplient la contagion[25]. Les habitans, toujours occupés, toujours obligés de l'être pour vivre, ne se livrent à aucuns des désordres où le luxe et la fainéantise les plongent dans nos villes d'Europe; ils se couchent de bonne-heure, afin d'être le lendemain au point du jour à la culture de leurs possessions. La saison n'exige-t-elle d'eux aucun de leurs soins agriculteurs, d'innocens plaisirs les retiennent alors auprès de leurs foyers. Ils se réunissent quelques ménages ensemble; ils dansent, ils font un peu de musique, ils causent de leurs affaires, s'entretiennent de leurs possessions y chérissent et respectent la vertu, s'excitent au culte qu'ils lui doivent, glorifient l'Éternel, bénissent leur gouvernement, et sont heureux.
Leur spectacle les amuse aussi pendant le tems des pluies; il y a, par-tout, comme dans la capitale, un endroit ménagé au-dessous des magasins, où ils se livrent à ce plaisir. Des vieillards composent les drames avec l'attention d'en rendre toujours la leçon utile au peuple, et rarement ils quittent la salle sans se sentir plus honnêtes-gens.
Rien en un mot ne me rappela l'âge d'or comme les moeurs douces et pures de ce bon peuple. Chacune de leurs maisons charmantes me parut le temple d'Astrée. Mes éloges, à mon retour, furent lé fruit de l'enthousiasme que venait de m'inspirer ce délicieux voyage, et j'assurai Zamé que, sans l'ardente passion dont j'étais dévoré, je lui demanderais, pour toute grâce, de finir mes jours près de lui.
Ce fut alors qu'il me demanda le sujet de mon trouble et de mes voyages; je lui racontai mon histoire, le conjurant de m'aider de ses conseils, et l'assurant que je ne voulais régler que sur eux le reste de ma destinée. Cet honnête homme plaignit mon Infortune; il y mit l'intérêt d'un père, il me fit d'excellentes leçons sur les écarts où m'entraînait la passion dont je n'étais plus maître, et finit par exiger de moi de retourner en France.
Vos recherches sont pénibles et infructueuses, me dit-il, on a pu vous tromper dans les renseignemens que l'on vous a donnés, il est même vraisemblable qu'on l'a fait; mais ces renseignemens fussent-ils vrais, quelle apparence de trouver une seule personne parmi cent millions d'êtres où vous projetez de la chercher? Vous y perdrez votre fortune,... votre santé, et vous ne réussirez point. Léonore, moins légère que vous, aura fait un calcul plus simple; elle aura senti que le point de réunion le plus naturel devait être dans votre patrie: soyez certain qu'elle y sera retournée, et que ce n'est qu'en France où vous devez espérer de la revoir un jour.
Je me soumis.... Je me jetai aux pieds de cet homme divin, et lui jurai de suivre ses conseils. Viens, me dit-il en me serrant entre ses bras et me relevant avec tendresse; viens, mon fils; avant de nous quitter, je veux te procurer un dernier amusément; suis moi.