C'était le spectacle d'un combat naval que Zamé voulait me donner. La belle Zilia, magnifiquement vêtue, était assise sur une espèce de trône placé sur la crête d'un rocher au milieu de la mer; elle était entourée de plusieurs femmes qui lui formaient un cortège; cent pirogues, chacune équipée de quatre rameurs, la défendaient, et cent autres de même force étaient disposées vis-à-vis pour l'enlever: Oraï commandait l'attaque, et son frère la défense. Toutes les barques fendent les flots au même signal, elles se mêlent, elles s'attaquent, elles se repoussent avec autant de grâces que de courage et de légèreté; plusieurs rameurs sont culbutés, quelques pirogues sont renversées, les défenseurs cèdent enfin, Oraï triomphe; il s'élance sur la pointe du rocher avec la rapidité de l'éclair, saisit sa charmante épouse, l'enlève, se précipite avec elle dans une pirogue, et revient au port, escorté de tous les combattans, au bruit de leurs éloges et de leurs cris de joie. Il y a dix jours qu'il n'a vu sa femme, me dit le bon Zamé; j'aiguillonne les plaisirs de la réunion par cette petite fête.... Demain, je suis grand-père.... Eh quoi? dis-je.... Non, me répondit le bon vieillard, les larmes aux yeux.... Vous voyez comme elle est jolie, et cependant son indifférence est extrême.... Il ne voulait pas se marier.—Et vous espérez?—Oui, reprit vivement Zamé, j'emploie le procédé de Lycurgue; on irrite par des difficultés, on aide à la nature, on la contraint à inspirer des désirs qui ne seraient jamais nés sans cela. La politique est certaine; vous avez vu comme il y allait avec ardeur: il ne l'aurait pas vue de deux mois s'il n'avait pas réussi, et si cette première victoire ne mène pas à l'autre, je lui rendrai si pénibles les moyens de la voir, j'enflammerai si bien ses désirs par des combats et des résistances perpétuelles, qu'il en deviendra amoureux malgré lui.—Mais, Zamé, un autre peut-être....—Non, si cela était, crois-tu que je ne la lui eusse pas donnée? Dégoût invincible pour le mariage,... peut-être d'autres fantaisies.... Ne connais-tu donc pas la nature? Ignores-tu ses caprices et ses inconséquences? Mais il en reviendra: ce qui s'y opposait est déjà vaincu; il ne s'agit plus que d'améliorer la direction des penchans, et mes moyens me répondent du succès. Et voilà comme ce philosophe, dans sa nation, comme dans sa famille, ne travaillant jamais que sur l'âme, parvenait à épurer ses concitoyens, à faire tourner leurs défauts même au profit de la société, et à leur inspirer, malgré eux, le goût des choses honnêtes, quelles que pussent être leurs dispositions ... ou plutôt, voilà comme il faisait naître le bien du sein même du mal, et comment peu-à-peu, et sans user de punitions, il faisait triompher la vertu, en n'employant jamais que les ressorts de la gloire et de la sensibilité.
Il faut nous séparer, mon ami, me dit le lendemain Zamé, en m'accompagnant vers mon vaisseau.... Je te le dis, pour que tu ne me l'apprennes pas.—O vénérable vieillard, quel instant affreux!... Après les sentimens que vous faites naître, il est bien difficile d'en soutenir l'idée.—Tu te souviendras de moi, me dit cet honnête homme en me pressant sur son sein;... tu te rappelleras quelquefois que tu possèdes un ami au bout de la terre ... tu te diras: j'ai vu un peuple doux, sensible, vertueux sans loix, pieux sans religion; il est dirigé par un homme qui m'aime, et j'y trouverai un asyle dans tous les tems de ma vie.... J'embrassai ce respectable ami; il me devenait impossible de m'arracher de ses bras.... Ecoute, me dit Zamé avec l'émotion de l'enthousiasme, tu es sans doute le dernier français que je verrai de ma vie.... Sainville, je voudrois tenir encore à cette nation qui m'a donné le jour.... O mon ami! écoute un secret que je n'ai voulu dévoiler qu'à l'époque de notre séparation: l'étude profonde que j'ai faite de tous les gouvernemens de la terre, et particulièrement de celui sous lequel tu vis, m'a presque donné l'art de la prophétie. En examinant bien un peuple, en suivant avec soin son histoire, depuis qu'il joue un rôle sur la surface du globe, on peut facilement prévoir ce qu'il deviendra. O Sainville, une grande révolution se prépare dans ta patrie; les crimes de vos souverains, leurs cruelles exactions, leurs débauches et leur ineptie ont lassé la France; elle est excédée du despotisme, elle est à la veille d'en briser les fers. Redevenue libre, cette fière partie de l'Europe honorera de son alliance tous les peuples qui se gouverneront comme elle.... Mon ami, l'histoire de la dynastie des rois de Tamoé ne sera pas longue.... Mon fils ne me succédera jamais; il ne faut point de rois à cette nation-ci: les perpétuer dans son sein serait lui préparer des chaînes; elle a eu besoin d'un législateur, mes devoirs sont remplis. A ma mort, les habitans de cette isle heureuse jouiront des douceurs d'un gouvernement libre et républicain. Je les y prépare; ce que leur destinaient les vertus d'un père que j'ai lâché d'imiter, les crimes, les atrocités de vos souverains le destinent de même à la France. Rendus égaux, et rendus tous deux libres, quoique par des moyens différens, les peuples de ta patrie et ceux de la mienne se ressembleront; je le demande alors, mon ami, ta médiation près des Français pour l'alliance que je désire.... Me promets-tu d'accomplir mes voeux....—O respectable ami, je vous le jure, répondis-je en larmes; ces deux nations sont dignes l'une de l'autre, d'éternels liens doivent les unir.... Je meurs content, s'écria Zamé, et cet heureux espoir va me faire descendre en paix dans la tombe. Viens, mon fils, viens, continua-t-il en m'entraînant dans la chambre du vaisseau;... viens, nous nous ferons là nos derniers adieux.... Oh Ciel! qu'aperçois-je, dis-je en voyant la table couverte de lingots d'or.... Zamé, que voulez-vous faire?... Votre ami n'a besoin que de votre tendresse; il n'aspire qu'à s'en rendre digne.—Peux-tu m'empêcher de t'offrir de la terre de Tamoé, me répondit ce mortel tant fait pour être chéri? C'est pour que tu te souviennes de ses productions.—O grand homme!... et j'arrosais ses genoux de mes larmes,... et je me précipitais à ses pieds, en le conjurant de reprendre son or, et de ne me laisser que son coeur.—Tu garderas l'un et l'autre, reprit Zamé en jetant ses bras autour de mon cou; tu l'aurais fait à ma place.... Il faut que je te quitte.... Mon âme se brise comme la tienne. Mon ami, il n'est pas vraisemblable que nous nous voyions jamais, mais il est sûr que nous nous aimerons toujours. Adieu.... En prononçant ces dernières paroles, Zamé s'élance, il disparaît, donne lui-même le signal du départ, et me laisse, inondé de mes larmes, absorbé de tous les sentimens d'une âme à la fois oppressée par la douleur et saisie de la plus profonde admiration[26].
Mon dessein étant de suivre le conseil de Zamé, nous réprimes la voûte que nous venions de faire, le vent servait mes intentions, et nous perdîmes bientôt Tamoé de vue.
Ma délicatesse souffrait de l'obligation d'emporter, comme malgré moi, de si puissans effets de la libéralité d'un ami. Quand je réfléchis pourtant que ce métal, si précieux pour nous, était nul aux yeux de ce peuple sage, je crus pouvoir apaiser mes regrets et ne plus m'occuper que des sentimens de reconnaissance que m'inspirait un bienfaiteur dont le souvenir ne s'éloignera jamais de ma pensée.
Notre voyage fut heureux, et nous revîmes Le Cap en assez peu de temps.
Je demandai à mes officiers, dès que nous l'aperçûmes, s'ils voulaient y prendre terre, ou s'ils aimaient autant me conduire tout de suite en France. Quoique le vaisseau fût à moi, je crus leur devoir cette politesse. Désirant tous de revoir leur patrie, ils préférèrent de me débarquer sur la côte de Bretagne, pour repasser de-là en Hollande, moyennant qu'une fois à Nantes, je leur laisserais le bâtiment pour retourner chez eux, où ils le vendraient à mon compte. Nous convînmes de tout de part et d'autre, et nous continuâmes de voguer; mais ma santé ne me permit pas de remplir la totalité du projet. A la hauteur du Cap-Vert, je me sentis dévoré d'une fièvre ardente, accompagnée de grands maux de coeur et d'estomac, qui me réduisirent bientôt à ne pouvoir plus sortir de mon lit. Cet accident me contraignît de relâcher à Cadix, où totalement dégoûté de la mer, je pris la résolution de regagner la France par terre, sitôt que je serois rétabli. Me voyant une fortune assez considérable pour pouvoir me passer de la faible somme que je pourrais retirer de mon navire, j'en fis présent à mes officiers; ils me comblèrent de remerciemens. Je n'avais eu qu'à me louer d'eux, ils devaient être contens de ma conduite à leur égard. Rien donc de ce qui détruit l'union entre les hommes ne s'étant élevé entre nous, il était tout simple que nous nous quittassions avec toutes les marques réciproques de la plus parfaite estime.
L'état dans lequel j'étais me retint huit à dix jours à Cadix; mais cet air ne me convenant point, je dirigeai mes pas vers Madrid, avec le projet d'y séjourner le temps nécessaire à reprendre totalement mes forces. Je me logeai, en arrivant, à l'hôtel Saint Sébastien, dans la rue de ce nom, chez des Milanais dont on m'avait vanté les soins envers les étrangers. J'y trouvai à la vérité une partie de ces soins, mais qu'ils devaient me coûter cher!
Hors d'état de vaquer à rien par moi-même, je priai l'hôte de me chercher deux domestiques; Français s'il était possible, et les plus honnêtes que faire se pourrait. Il m'amena, l'instant d'après, deux grands drôles bien tournés, dont l'un se dit de Paris et l'autre de Rouen, passés l'un et l'autre en Espagne avec des maîtres qui les avaient renvoyés, parce qu'ils avaient refusé de s'embarquer pour aller avec eux au Mexique, dont ils ne devaient pas revenir de long-tems, et dans ces tristes circonstances pour eux, ajoutaient-ils; ils cherchaient avec empressement quelqu'un qui voulût les ramener dans leur patrie. Me devenant impossible de prendre de plus grandes informations, je les crus, et les arrêtai sur-le-champ, bien résolu néanmoins à ne leur donner aucune confiance. Ils me servirent assez bien l'un et l'autre pendant ma convalescence, c'est-à-dire, environ quinze jours, au bout desquels mes forces revenant peu à peu, je commençai à m'occuper des petits détails de ma fortune. Mes yeux se tournèrent sur cette caisse de lingots, fruits précieux de l'amitié de Zamé, et s'inondèrent des larmes de ma reconnaissance, en examinant ces trésors. Comme ces lingots me parurent purs, entièrement dégagés des parties terreuses et fondus en barre, j'imaginai qu'ils ne pouvaient être le résultat d'une fouille faite pendant ma course dans l'intérieur des terres, mais bien plutôt le reste des trésors qui avaient servi à Zamé dans ses vingt années de voyage. Je n'avais point encore vidé la cassette; je le fis pour compter les lingots.... J'allais les estimer, lorsque je trouvai un papier au fond, où l'évaluation était faite, et qui m'apprit que j'en avais pour sept millions cinq cent soixante-dix mille livres, argent de France.... Juste Ciel, m'écriai-je, me voilà le plus riche particulier de l'Europe! O mon père! Je pourrai donc adoucir votre vieillesse! Je pourrai réparer le tort que je vous ai fait; je vous rendrai heureux, et je le serai de votre bonheur! Et toi! unique objet de mes voeux, ô Léonore! si le Ciel me permet de te retrouver un jour, voilà de quoi enrichir le faible don de ma main, de quoi satisfaire à tous tes désirs, de quoi me procurer le charme de les prévenir tous; mais que les calculs de l'homme sont incertains, quand il ne les soumet pas aux caprices du sort! O Léonore! Léonore, dit Sainville en s'interrompant et se jetant en pleurs sur le sein de sa chère femme, j'avais ce qu'il fallait pour ta fortune, tout ce qui pouvait te dédommager de tes souffrances, et je n'ai plus à t'offrir que mon coeur. Ciel, dit Madame de Blamont, cette grande richesse?...—Elle est perdue pour moi, Madame; différence essentielle entre les sentimens du coeur et les biens du hasard; ceux-ci se sont évanouis, et la tendresse, que je dois à celui de qui je les tenais, ne s'effacera jamais de mon âme; mais reprenons le fil des évènemens.
Quoiqu'il me restât encore près de vingt-cinq mille livres, dont moitié en or, heureusement cousus dans une ceinture qui ne me quitta jamais, j'eus la fantaisie de me faire échanger un de mes lingots en quadruples d'Espagne[27]; je me fis conduire à cet effet chez un directeur de la monnaie que m'avait indiqué mon hôte. Je lui présente mon or, il l'examine, et découvre bientôt qu'il n'est pas du Pérou. Sa curiosité s'en éveille; ses questions deviennent aussi nombreuses que pressantes; et sans qu'il me soit possible d'être maître de moi, un frémissement universel me saisit. Je vois que je viens de faire une sottise; et l'embarras, que ce mouvement imprime sur ma physionomie, redouble aussitôt la curiosité de mon homme; il prend un air sévère, et renouvelle ses questions du ton de l'insolence et de l'effronterie.... Ma figure se remet pourtant, elle reprend le calme que doit lui prêter celui de mon coeur, et je réponds sans me troubler, que je rapporte cet or d'Afrique; que je l'ai eu par des échanges avec les colonies portugaises. Ici mon questionneur m'examinant de plus prés encore, m'assure que les Portugais n'emploient en Afrique que de l'or du nouveau monde, et que celui que je lui présente n'en est sûrement pas. Pour le coup, la patience m'échappe: je déclare net que je suis las des interrogations, que le métal que je lui offre est bon ou mauvais, que s'il est bon, il ait à me l'échanger sans difficulté; que s'il le croit mauvais, il en fasse à l'instant l'épreuve devant moi; ce dernier parti fut celui qu'il prît, et l'expérience n'ayant que mieux confirmé la pureté au métal, il lui devînt impossible de ne me point satisfaire; il le fit avec un peu d'humeur, et en me demandant si j'avais beaucoup de lingots à changer ainsi: non, répondis-je sèchement, voilà tout; et faisant prendre mes sacs à mes gens, je regagnai mon hôtellerie, où je passai la journée, non sans un peu d'inquiétude sur la quantité des questions de ce directeur.
Je me couchai.... Mais quel épouvantable réveil! Il n'y avait pas deux heures que j'étais endormi, lorsque ma porte, s'ouvrant avec fracas, me fait voir ma chambre remplie d'une trentaine de crispins[28], tous familiers ou valets de l'inquisition[29]. Avec la permission de votre excellence, me dit un de ces illustres scélérats, vous plairait-il de vous lever, et de venir à l'instant parler au très-révérend père inquisiteur qui vous attend dans son appartement.... Je voulus, pour réponse, me jeter sur mon épée; mais on ne m'en laissa pas le tems.... On ne me lia point; c'est un des privilèges particuliers à ce tribunal, de n'employer, pour saisir leurs prisonniers, que la seule force du nombre, et jamais celle des liens; on ne me lia donc point; mais je fus tellement environné, tellement serré par-tout, qu'il me devint impossible de faire aucun mouvement; il fallut obéir: nous descendîmes; une voiture m'attendait au coin de la rue, et je fus transporté ainsi au milieu de ce tas de coquins dans le palais de l'inquisition: là, nous fûmes reçus par le secrétaire du saint-office, qui, sans dire une seule parole, me remit à l'alcaïde et à deux gardes, qui me conduisirent dans un cachot fermé de trois portes de fer, d'une obscurité et d'une humidité d'autant plus grandes, que jamais encore le soleil n'y avait pénétré. Ce fut là qu'on me déposa sans me dire un mot, et sans qu'il me fût permis, ni de parler, ni de me plaindre, ni de donner aucun ordre chez moi.