Anéanti, absorbé dans les plus douloureuses réflexions, vous imaginez facilement quelle fut la nuit que je passai: hélas! Me disais-je, j'ai parcouru le monde entier; je me suis trouvé au milieu d'un peuple d'antropophages; il a daigné respecter et ma vie et ma liberté; mon étoile me porte au sein des mers les plus reculées, j'y trouve une fortune immense et des amis.... J'arrive en Europe ... je touche à ma patrie ... c'est pour n'y rencontrer que des persécuteurs! Et comme si j'eusse pris plaisir à accroître l'horreur de mon sort, je ne me repaissais a chaque instant que de ces fatales idées, lorsqu'au bout d'une semaine de mon séjour dans cet horrible lieu, l'alcaïde parut escorté de ses deux mêmes gardes, et m'ayant ordonné de découvrir ma tête, il me conduisit ainsi à la salle d'audience. On me fit signe de m'asseoir; un siége étroit et dur se présentait â moi au bout d'une table auprès de laquelle étaient deux moines, dont l'un devait m'interroger, et l'autre écrire mes réponses; je me plaçai. En face était l'image de ce Dieu bon, de ce rédempteur de l'univers, exposé dans un lieu où l'on ne travaille qu'à perdre ceux qu'il est venu racheter. J'avais sous mes yeux un juge équitable, et des hommes méchans; le symbole de la douceur et de la vertu à côté de celui des crimes et de la férocité; j'étais devant un Dieu de paix et des hommes de sang, et c'était au nom du premier, que les seconds osaient me sacrifier à leur infâme cupidité.
On m'interrogea d'abord sur mon nom, sur ma Patrie et sur ma profession; ayant satisfait à ces premières demandes, on exigea de moi des éclaircissemens sur les motifs de mes voyages.... Je ne les cachai point; lorsque je dis que je quittais une isle, où j'avais trouvé le plus grand des hommes pour législateur ... on me demanda s'il était chrétien? Il est bien plus, dis-je avec enthousiasme; il est juste, il est bon, il est libéral, il est hospitalier, et n'enferme pas les infortunés que le hasard jette sur ses côtes; cette réponse, traitée d'impie, fut aussitôt inscrite comme blasphématoire. L'inquisiteur me demanda si j'avais baptisé ce payen?—Pourquoi faire, répondis-je outré? Si le Ciel est destiné pour la vertu, il y sera plutôt placé que ceux qui, soumis à ces vains usages, n'en reçoivent que la caractère du crime et de l'atrocité.—Autre blasphème! le moine, me montrant le crucifix, me demanda si je songeais que mon Sauveur était là?—Oui, lui dis-je, et si quelque chose le révolte ici, croyez que c'est bien plutôt la conduite du tyran qui impose les fers, que celle de l'esclave qui les reçois. Le Dieu que vous m'offrez a été malheureux comme moi,... et comme moi, victime de la calomnie et de la scélératesse des hommes, il doit me plaindre et vous condamner. Sur cette réponse, l'inquisiteur, palpitant de rage, dit au greffier d'écrire que j'étais athée.—Vous écrivez un mensonge, m'écriai-je; j'affirme que je crois à un Dieu, que je le crains, que je l'adore, et que je ne hais que ceux qui abusent de son nom, pour accabler l'innocence. Le greffier arrêté par cette réponse, fixa inquisiteur....
Écrivez, dit celui-ci, qu'il invective les officiers du tribunal.... Que votre éminence réfléchisse, dit le greffier en espagnol, croyant que je ne l'entendais pas.... Écrivez donc, que c'est un calomniateur, dit le moine toujours furieux.—Je croyais, dis-je alors à ce juge atroce, qu'il s'agissait moins de constater ce qui se passe ainsi à huis-clos, que de m'interroger sur les faits qu'on me suppose, et de me confronter aux témoins.—Il n'y a jamais de telles confrontations dans un tribunal dirigé par l'esprit de Dieu; où règne cet esprit sacré, les formalités deviennent inutiles; à qui est l'or que vous changeâtes hier chez le directeur des monnaies?—A moi.—D'où vous vient-il?—Des bontés d'un ami qui craint Dieu, qui aime les hommes, qui leur rend service, et qui ne les tourmente jamais.—Il y a donc des mines d'or dans son isle?—Non, dis-je affirmativement, (aurais-je pu me pardonner, par une réponse contraire, d'attirer de tels ennemis au meilleur des humains.) Non, il a reçu des lingots en paiement des différens objets d'un commerce fait avec les Anglais.—Et il vous a fait un tel présent?—Il ne s'en sert plus, il a renoncé à tout négoce étranger, cet or lui devient inutile.—Inutile? Pour près de huit millions!... Et alors, je vis que toute ma fortune était déjà dans les mains de ces scélérats....
L'Inquisiteur redoubla ses questions, il y mit tout l'art qu'il put pour me faire contredire ou couper, art profond, qui n'est possédé nulle part comme par les ministres de ce tribunal de sang; mais je ne sortis jamais du cercle de mes réponses, toujours elles furent les mêmes, et son infâme talent échoua devant elles. Il voulut des détails géographiques sur Tamoé, je les embrouillai tellement, qu'il lui fut impossible de deviner dans quelle partie de la mer cette isle était située.
L'interrogatoire se rompit. Je demandai mon bien, on me dit qu'il fallait d'autres éclaircissemens avant que de savoir seulement s'il m'appartenait; que dons le cas où il deviendrait certain que je n'en imposais pas, il faudrait toujours défalquer de ces richesses les frais de la procédure; que le roi aimerait un navire pour vérifier la solidité de mes aveux; que je devais juger de la longueur et des sommes que coûteraient ces informations, et sentir combien, d'après cela, il devenait essentielle dire la vérité pour abréger toutes ces démarches; je me gardai bien de tomber dans ce piège, et changeant de propos pour ne plus même donner lieu d'y revenir une seconde fois, je me plaignis de la chambre où l'on m'avait mis, et demandai si pour les fonds que l'on avait à moi, on ne pouvait pas au moins me loger plus commodément. L'alcaïde interrogé par l'inquisiteur, répondit alors qu'il n'y avait de bonnes chambres vacantes pour le moment que dans le quartier des femmes;... qu'on lui en donne une, dit le révérend, et vous lui ferez, en l'y enfermant, les recommandations d'usage.
Cet appartement, situé dans la cour des femmes, était infiniment meilleur que le mien; c'est par un excès de faveur que l'on vous accorde cette chambre, me dit celui qui m'y conduisait, songez à vous y conduire avec toute la prudence et toute la circonspection imaginables; la plus légère indiscrétion vous ferait remettre dans un cachot, dont vous ne sortiriez jamais; au-dessus et à côté de cette chambre, continua l'alcaïde, sont les juives et des Bohémiennes; le plus grand silence, si elles vous interrogent, et gardez-vous de leur parler le premier; je promis tout ce qu'on voulut, et les portes se fermèrent.
J'avais déjà passé cinq jours dans cette nouvelle position, lorsqu'un de mes geôliers m'invita à demander une autre audience, tel est l'usage de ce tribunal plein de ruse et de fausseté, quand les juges veulent interroger une seconde fois le coupable, il faut que cette audience soit comme l'effet d'une pressante sollicitation de la part de ce malheureux, qui, sans cela, gémirait des siècles, et sans qu'on le soulageât, et sans qu'on l'entendit; je demandai donc à revoir mes juges ... je l'obtins.
L'inquisiteur me demanda ce que je voulais.—Mon bien et ma liberté, répondis-je.—Avez-vous réfléchi, me dit-il en éludant ma réponse, sur l'extrême importance dont il est pour vous de donner les lumières qu'on désire.—J'ai satisfait à ce qu'on exigeait de moi, satisfaites de même à ce que j'attens de vous.—Tout est enfermé maintenant dans les coffres du saint office, et rien n'en peut plus sortir qu'au retour du vaisseau d'information que sa majesté va faire partir; pressez-vous donc de donner les éclaircissemens qu'on vous demande, votre liberté tient à leur promptitude, vos jours à leur sincérité.—Mais, dès qu'on vit que mes réponses étaient toujours les mêmes, on me dit alors avec humeur, que quand on n'avait rien à dire, il ne fallait pas faire demander des audiences, que le tribunal accablé d'affaires, ne pouvait pas être journellement importuné pour de telles minuties; que j'eusse à retourner dans ma prison, et à ne pas demander d'en sortir, si je n'étais pas décidé à plus de vérité et de soumission.
Je rentrai ... ce fut alors, je l'avoue, que je me sentis bien près du désespoir.... Eh! qu'ai-je donc fait, me dis-je, en quoi puis-je mériter une punition si sévère? J'étais né honnête et sensible, et me voilà traité comme un scélérat!... Je possédai quelques vertus, et me voilà confondu avec le crime!... A quoi m'ont servi les qualités de mon coeur?... En suis-je moins devenu la victime des hommes?... Hélas! quelque mérite de plus m'a attiré toute leur haine; avec des vices et de la médiocrité, je n'aurais trouvé que du bonheur; il ne faut qu'être bas et rampant pour être sûr de leur estime.... Mais si des talens vous décorent, si la fortune vous rit, si la nature vous sert, leur orgueil humilié ne vous préparé plus que des pièges; et la méchanceté qu'il arme, et la calomnie qu'il envenime, toujours prêtes à vous écraser, vous puniront bientôt d'être bon et vous feront repentir de vos vertus. Puis revenant sur la première origine de mes erreurs, mon plus grand crime, ajouté-je, est d'avoir aimé Léonore; à cette première faiblesse tient la chaîne de toutes mes infortunes; sans cela, je n'aurais pas quitté la France: que de maux ont suivi cette première faute! Que dis je, hélas! Plus malheureuse que moi, que fait-elle isolée sur la terre? En l'enlevant à sa famille, n'ai-je pas détruit son bonheur? En l'arrachant à son devoir, n'ai-je pas flétri ses beaux jours? Ne lui ai-je pas ravi, par cette coupable imprudence, toute la félicité qu'elle avait droit d'attendre? Ce n'est donc que sur elle que mes larmes doivent couler, ce n'est donc qu'elle que je dois plaindre; mon malheur est mérité dès qu'il put attirer le sien.... O Léonore, Léonore! tes revers sont mon seul ouvrage, et les étincelles de plaisir, que mon amour fit naître en toi, ressemblaient à ces lueurs mensongères, qui, trompant le voyageur égaré, l'engloutissent à jamais dans l'abyme!... Et toi, mon bienfaiteur, continue-je en larmes, pourquoi t'ai-je quitté? Pourquoi n'ai-je pas retrouvé Léonore dans ton isle, et pourquoi ce séjour enchanteur n'est-il pas devenu notre patrie à tous les deux?... Tribunal odieux, nation subjuguée par l'imposture et la superstition, quels droits avez-vous sur moi! qui vous donne ceux de me retenir et de me rendre le plus malheureux des hommes!