Huit jours se passèrent encore ainsi, lorsqu'on vint me chercher pour une troisième audience; mais on ne m'avait pas fait solliciter celle-là: les scélérats commençaient à voir que je soupçonnais leur piège; ils désespéraient de m'y prendre, et ne pouvant plus avoir recours qu'à l'effroi et à la calomnie, ils espéraient, en usant de ces deux moyens, obtenir le moi quelques aveux, qui, me rendant imaginairement coupable, apaisassent au moins les remords qu'ils commençaient, sans doute, à sentir, de me voler aussi impunément.
Je fus reçu cette fois-ci dans ce qu'on appelle le lieu des tourmens; c'est un souterrain effroyable, dans lequel on descend par un nombre infini de marches, et tellement reculé, qu'aucun cri n'en peut être entendu.... C'est là que, sans respect, ni pour la pudeur, ni pour l'humanité; que, sans distinction d'âge, de condition ou de sexe, ces infernaux vautours viennent se repaître de barbaries et d'atrocités: c'est là que la jeune fille timide et honnête, mise nue sous les yeux de ces monstres, pincée, brûlée, tenaillée, vit éveiller dans ces coeurs pervers le sentiment de la luxure par l'aiguillon de la férocité; et c'est pour y multiplier les victimes de leur exécrable infamie, qu'ils corrompent annuellement cinquante mille âmes dans le royaume, afin d'obtenir plus de coupables. Là tous les instrumens de la torture se présentèrent à mes yeux effrayés, il n'y manquait que les bourreaux. Les mêmes moines assis dans de vastes fauteuils, m'ordonnèrent de me placer sur une escabelle de bois, posée en face d'eux.
Vous voyez, me dit celui qui m'avait interrogé jusqu'alors, quels sont les moyens dont nous allons nous servir pour obtenir de vous la vérité.—Ces moyens sont inutiles, répondis-je avec courage; ils peuvent effrayer le coupable, mais l'innocent les voit sans frémir: que vos bourreaux paraissent, je saurai à-la-fois soutenir leurs tortures, vous plaindre et me consoler.
Cette fierté, hors de saison, cet entêtement à nous cacher la vérité va peut-être vous coûter bien cher, reprit l'inquisiteur; est-il besoin de feindre lorsque nous avons tout appris: votre hôte, vos gens emprisonnés, comme vous, (cette circonstance était fausse) tout ce qui vous entourait enfin, vient de déposer contre vous. On a surpris vos opérations; on vous a vu invoquer le Diable.... En un mois, vous êtes chymiste et sorcier, ce que nous regardons comme synonyme[30].
Par-tout ailleurs, j'avoue que le rire eût été ma seule réponse à des balourdises de cette espèce; on n'imagine pas le mépris qu'inspire un juge quelconque, quand renonçant à la sage austérité de son ministère, il en descend par libertinage ou bêtise, pour s'occuper de détails ou déshonnêtes, ou hors de bon sens; on ne voit plus dès-lors en lui qu'un crapuleux ou qu'un imbécile, conduit par la débauche ou l'absurdité, et qui n'est plus digue que de la rigueur des loix et de l'indignation publique.
Quoi qu'il en fût, je me contins; mais les mouvemens de pitié que m'inspiraient de pareils fourbes, éclatèrent si énergiquement sur mon visage, qu'ils se regardèrent tous deux, sans trop savoir que dire, pour appuyer leur stupide accusation. Leur adressant la parole enfin: si j'avais, dis-je, la puissance du Diable, croyez que le premier emploi que j'en ferais, serait assurément de me sortir de la main de ses satellites.—Mais s'il est certain, dit l'inquisiteur en ne prenant pas garde à ma réponse, s'il est évident que cet or est composé par vous, il ne peut l'être que par la chymie; or, la chymie est un art diabolique que nous regardons....—On ne fait de l'or par aucuns procédés chymiques, dis-je en interrompant cet imbécile avec vivacité, ceux qui répandent ces sottises sont aussi bêtes que ceux qui les croient; la seule matrice de l'or est la terre, et on ne l'imite point: je vous ai dit d'où venaient ces lingots; je ne les ai acquis par aucune voie qui puisse alarmer ma conscience; vous m'arracheriez la vie, que je ne vous en dirais pas davantage. Gardez mon or, si c'est lui qui vous tente; je vivais avant de l'avoir, je ne mourrai pas pour l'avoir perdu; mais rendez-moi la liberté que vous m'avez ravie sans droits, et que votre seule cupidité vous force à m'enlever.—Vous reconnaissez donc, ajouta ce suborneur, que cet or est le fruit de vos oeuvres?—Je reconnais qu'il m'a été donné, qu'il m'appartient, et que vous voulez me faire mourir pour me le voler.—On ne porta jamais l'impudence plus loin, dit le moine en se levant furieux, et sonnant une petite clochette d'argent qu'il avait près de lui, nous allons voir si elle se soutiendra aux portes du tombeau. Quatre assassins masqués comme le sont les pénitens dans nos provinces du Midi, parurent alors, et s'apprêtèrent à me saisir; ô Dieu! m'écriai-je, pardonnez à mes bourreaux, et donnez-moi la force d'endurer les tourmens que leur stupide rage apprête à l'innocence.
A ces mots, l'inquisiteur sonna une seconde fois, et l'alcaïde parut.... Remettez cet homme en prison, lui dit le moine, il y finira ses jours, puisqu'il ne veut rien avouer; qu'il entende bien que sa liberté tient à ses aveux, et qu'il les fasse maintenant quand il voudra.
Je sortis, et vous laisse à penser dans quels sentimens j'étais contre d'infâmes coquins, dont il était clair que le vol et le meurtre étaient les seules intentions.
Mon trouble seul me soutint cette première journée; mais je tombai le lendemain dans des réflexions sombres, dans une mélancolie, qui me firent naître le dessein de finir mon sort.
Un accès de douleur effroyable qui survint peu après, en mettant mon âme dans une situation plus violente, la sortît de ces funestes projets.