Je me mis donc à fuir.... A fuir! qui, grand Dieu! quel était donc l'objet dont je venais de tromper la confiance!... quelle était cette fille charmante pour laquelle une tendre amie venait d'intéresser ma pitié!... qui trahissai-je, qui fuyai-je, en un mot!... Léonore, ma chère Léonore: c'était-elle que la fortune venait de mettre une troisième fois dans mes mains; elle dont je refusais de briser les fers, et que je laissais au pouvoir d'un monstre bien plus dangereux encore que les Vénitiens et que les antropophages; elle, enfin, dont je m'éloignais tant que mes forces pouvaient me le permettre.
Oh! pour le coup, dit Madame de Blamont, c'est être aussi par trop malheureux, et je crois qu'après ceci on ne doit plus croire aux, pressentimens de l'amour. O Madame! continua-t-elle en embrassant cette aimable personne, combien tout ceci redouble l'envie que nous avons tous d'apprendre vos aventures, et de quel intérêt elles doivent être!
Au moins, laissons finir celle de Mr. De Sainville, dit le comte de Beaulé; c'est une terrible chose que d'avoir affaire à des femmes: on s'imagine que la curiosité est leur démangeaison la plus cuisante ... vous le voyez, Mr., on se trompe, c'est l'envie de parler.—Mais qui nous retarde à présent, dit Aline avec gentillesse en s'adressant au comté ... il me semble que ce n'est que vous seul.—Soit, reprit Mr. De Beaulé; mais si vous interrompez encore une fois, ou l'une, ou l'autre, j'emmène Sainville et Léonore à Paris, et vous prive de savoir le reste de leur histoire. Allons, allons, dit Madame de Senneval, il faut écouter et se taire: notre général le ferait comme il le dit; continuez, Mr. De Sainville, continuez, je vous en supplie, car j'ai bien envie de savoir comment vous vous réunirez à ce cher objet de tous vos soins.
Hélas! Madame, reprit Sainville, il me reste peu de choses intéressantes à vous dire entre cette dernière circonstance de mon histoire et notre heureuse réunion; et l'impatience que je lis en vous d'écouter à présent plutôt Léonore que moi, va me faire abréger les détails.
Je marchai avec la plus grande vitesse; j'évitais les villes et les bourgs, je couchais en rase campagne: si je rencontrais quelqu'un, je me faisais passer pour déserteur français, et six jours de marche excessive me rendirent enfin au-delà des monts: j'arrivai à Pau dans un état qui vous eût attendri; j'y trouvai au moins de la tranquillité, et il me restait assez d'argent pour m'y mettre à mon aise. Mais le calme décida la maladie que tant d'agitations faisaient germer dans mon sang; à peine fus-je dans une maison bourgeoise, que j'avais louée pour quelque tems à dessein de m'y refaire, qu'une fièvre ardente se déclara, et me mit en huit jours aux portes du tombeau. J'étais pour mon bonheur, chez d'honnêtes gens; ils eurent pour moi des soins que je n'oublierai jamais; mais ma convalescence ayant duré quatre mois, je ne pensai plus à me rendre dans ma patrie. Vers la fin de l'Été, j'achetai une voiture, je pris des domestiques, et je fus en poste à Bayonne; ne me trouvant pas encore assez bien pour soutenir cette fatigante manière de voyager, j'y renonçai, et vins à petites journées à Bordeaux, où je résolus de me rafraîchir une quinzaine de jours; j'y étais aussi tranquille que l'état de mon coeur pouvait me le permettre, lorsqu'un soir, ne cherchant qu'à me distraire ou à me dissiper, je fus à la comédie attiré par le Père de Famille, que j'ai toujours aimé, et plus encore par l'annonce d'une jeune débutante aux rôles de Sophie dans la première pièce, et de Julie dans la Pupille, qui devait suivre: c'était, assurait-on, ne fille pleine de grâces, de talens, et qui venait de faire les délices de Bayonne, où elle avait passé pour se rendre à Bordeaux, lieu de son engagement. Il était d'usage alors qu'un peu avant le pièce, les jeunes gens se rendissent sur le théâtre pour y causer avec les actrices, j'y fus dans le dessein d'examiner d'un peu plus près si cette jeune personne, dont la figure s'exaltait autant, méritait les éloges qu'on lui prodiguait; ayant rencontré là par hasard un nommé Sainclair, que j'avais vu autrefois tenant le premier emploi à Metz et qui le remplissant de même à Bordeaux allait représenter le tendre et fougueux Saint-Albin; je le priai de me montrer la déesse qu'il allait adorer.—Elle s'habille, me dit-il, elle va descendre à l'instant; je vous la ferai voir dès qu'elle paraîtra; c'est la première fois que je joue avec elle; je ne l'ai vue qu'un moment ce matin ... elle n'est ici que d'hier ... nous avons répété les situations; elle est en vérité du dernier intérêt. Une jolie taille, un son de voix flatteur, et je lui crois de l'âme.—Eh vous n'en êtes pas amoureux, dis-je en plaisantant?—Oh bon! me répondit Sainclair, ne savez-vous donc pas que nous sommes comme les confesseurs, nous autres, nous ne chassons jamais sur nos terres; cela nuit au talent; l'illusion est au diable quand on a couché avec une femme, et pour l'adorer sur la scène, ne faut-il pas que cette illusion soit entière. Cette fille est d'ailleurs aussi sage que belle.... En vérité, tous nos camarades le disent.... Mais tenez, parbleu, la voilà, vos yeux vont vous servir infiniment mieux que mes tableaux.... Hein! comment la trouvez-vous?... Ciel! étais-je en état de répondre!... Mes membres frémissent ... une angoisse cruelle enchaîne à l'instant tous mes sens, et revenant comme un trait de cette situation, je vole aux genoux de cette fille chérie.... O Léonore! m'écriai-je, et je tombe à ses pieds sans connaissance.
Je ne sais ce que je devins, ce qu'on fit, ce qui se passa; mais je ne repris connaissance que dans les foyers, et quand mes yeux se rouvrirent, je me retrouvai soigné par Sainclair, plusieurs femmes de la comédie, et Léonore à genoux devant moi, une main appuyée sur mon coeur,m'appelant et fondant en larmes.... Nos embrassemens ... notre délire ... nos questions coupées, reprises cent et cent fois, et jamais répondues, l'excès de notre tendresse mutuelle, et du bonheur que nous sentions à nous retrouver enfin après tant de traverses, arrachaient des larmes à tout ce qui nous entourait. On avait annoncé la débutante évanouie; l'impossibilité de donner le Père de Famille, et toute la troupe s'était renfermée avec nous dans les foyers. Léonore
avait déclaré qui j'étais; elle avait dit par quels noeuds nous étions liés l'un à l'autre, et l'impossibilité où elle se trouvait de jouer dorénavant la comédie. Je m'offris de payer les frais... les comédiens ne voulurent jamais l'accepter. Peu de gens savent combien on trouve de procédés et de délicatesse dans les personnes de ce talent. Eh! comment ne seraient pas honnêtes et sensibles, ceux qui doivent être ainsi, par état, la moitié de leur vie ! On rend mal ce qu'on ne sent point, et n'eût-on pas même un certain penchant à la vertu, l'habitude des sentimens qu'on emprunte, accoutume insensiblement l'âme à ne se plus mouvoir que par eux[37]. On revint annoncer l'indisposition totale de la débutante, et prendre en même-tems les ordres du public; il exigea les _Trois Fermiers_, et tout fut calme; je ne voulus quitter la salle qu'après cette décision... Partons maintenant, dis-je à Léonore, allons nous livrer en paix au doux charme de nous être réunis. O ma chère âme, allons célébrer le plus heureux jour de notre vie.--Un moment, je ne le puis sans témoigner ma reconnaissance aux deux personnes que vous voyez, dit cette fille adorable, en me montrant un homme et une femme de la troupe, dont nous avions également reçu des soins dans cette circonstance; leurs bontés me les rendent aussi chers que mes propres parens, ils m'en ont tenu lieu.... El fut les embrasser, elle en reçut les [37] Ceci, sans doute, doit s'entendre avec quelques exceptions; car sans les supposer, les comédiens qui remplissent les rôles faux et traîtres, devraient donc ressembler aux personnages qu'ils peignent, c'est ce qui n'est pourtant pas; mais ces rôles sont rares. Il y a en général plus d'honnêtes gens dans les personnages d'une pièce, que de scélérats; et voilà ce qui peut seul étayer l'assertion de Sainville.
plus tendres caresses; je me joignis à elle pour donner à ces deux honnêtes personnes les marques de l'effusion de mon coeur, et tous nos adieux faits, nous quittâmes Bordeaux dès le même soir, pour Aller coucher à Livourne, où nous nous établîmes pour quelques jours.... Après avoir témoigné à cette chère épouse l'ivresse où j'étais de retrouver après avoir passé vingt-quatre heures à ne nous occuper que de notre amour et du bonheur dont nous jouissions de pouvoir nous en donner mille preuves, je la suppliai de me faire part des évènemens de sa vie, depuis l'instant fatal qui nous avait séparés.
Mais ces aventures, Mesdames, dit Sainville en finissant les siennes, auront je crois plus d'agrémens racontées par elle, que par moi; permettez-vous que nous lui en laissions le soin.—Assurément, dit Madame de Blamont au nom de toute la société, nous serons ravis de l'entendre, et....
Juste ciel! qui m'empêche moi-même de poursuivre; quel bruit affreux vient ébranler soudain jusqu'aux fondemens de la maison; ô Valcour! les cieux seront-ils toujours conjurés contre nous?... On enfonce les portes, les fenêtres se hérissent de bayonnettes.... Les femmes s'évanouissent.... Adieu, adieu, trop malheureux ami.... Ah!... N'aurais-je donc jamais que des malheurs à t'apprendre!