[17] C'est une chose vraiment singulière que l'extravagante manie qui a fait louer par plusieurs écrivains, depuis quelque tems, ce roi cruel et imbécile, dont toutes les démarches sont fausses, ridicules ou barbares; qu'on lise avec attention l'histoire de son règne, et on verra si ce n'est pas avec justice que l'on peut affirmer que la France eut peu de souverains plus faits pour le mépris et l'indignation, quels que soient les efforts du marguillier Darnaud, pour faire révérer à ses compatriotes un fou, un fanatique qui, non content de faire des loix absurdes et intolérantes, abandonne le soin de diriger ses états pour aller conquérir sur les Turcs, au prix du sang de ses sujets, un tombeau qu'il faudrait se presser de faire abattre s'il était malheureusement dans notre pays.

[18] Il serait à souhaiter, dit quelque part un homme de génie, que les loix eussent plus de simplicité, qu'elles pussent parler au coeur que, liées davantage à la morale, elles eussent de la douceur et de l'onction; que leur objet, en un mot, fût de nous rendre meilleurs, sans employer la crainte, et par le seul charme attaché à l'amour de l'ordre et du bien public: tel est l'esprit dans lequel il faudrait que toutes les loix fussent composées, et alors, ce ne serait plus un despote, un juge sévère qui ordonnerait, ce serait un père tendre qui représenterait; et combien les loix envisagées sous cet aspect auraient-elles moins à punir! Le précepte aurait tout l'intérêt du sentiment.
Croirait-on que le même homme qui parle ainsi, soit le panégyriste de Saint-Louis, c'est-à-dire du Dacon de la France, de celui qui a rempli le code du royaume d'un fatras d'inepties et de cruautés.

[19] De toutes les injustices des suppôts de Thémis, celle-là est une des plus criantes, sans doute: «Un tribunal qui commet des injustices, disait le feu roi de Prusse dans sa sentence portée contre les juges prévaricateurs du meunier Arnold, est plus dangereux qu'une bande de voleurs; l'on peur se mettre en défense contre ceux-ci; mais personne ne saurait se garantir de coquins qui emploient le manteau de la justice pour lâcher la bride à leurs mauvaises passions; ils sont plus méchans que les brigands les plus infâmes qui soient au monde, et méritent une double punition.»

[20] Les loix des Francs et des Germains taxent le meurtre à raison de la victime: on tuait un cerf pour 30 liv. tournois, un évêque pour 400; l'individu qui coûtait le moins était une fille publique, tant à cause de l'abjection, que de l'inutilité de son état.

[21] Zamé pèche ici contre l'ordre du tems, nous sommes nécessairement obligés d'en prévenir nos lecteurs; il ne peut parler que des évènemens du commencement de ce siècle, et ceci est (c'est-à-dire la retraite de l'homme) de 1778 à 1780. Peut-être exigerait-on de nous de le nommer; mais qui ne nous devine? et dès qu'on parle d'un scélérat, qui ne voit aussi-tôt qu'il ne peut s'agir que de Sartine? C'est à lui qu'est bien sûrement arrivée l'exécrable histoire que nous raconte ici Zamé. (Note ajoutée.)

[22] Français, pénétrez-vous de cette grande vérité; sentez donc que votre culte catholique plein de ridicules et d'absurdités, que ce culte atroce, dont vos ennemis profitent avec tant d'art contre vous, ne peut être celui d'un peuple libre; non, jamais les adorateurs d'un esclave crucifié n'atteindront aux vertus de Brucus. (Note ajoutée.)

[23] O vous qui punissez, dit un homme d'esprit, prenez garde de ne pas réduire l'amour-propre au désespoir en l'humiliant, car autrement vous briserez le grand ressort des vertus, au lieu de le tendre.

[24] Une raison purement physique devint sans doute la cause de cette loi singulière. On croyait les célibataires impuissans, et l'on lâchait de leur faire retrouver, par cette cérémonie, les forces dont ils paraissaient manquer; mais la chose était mal vue: l'impuissance, qui souvent même ne se restaure point par ce moyen violent, n'est pas toujours la raison majeure du célibat. Si des goûts ou des habitudes différentes éloignent invinciblement un individu quelconque des chaînes du mariage, les moyens de restauration agiront au profit des caprices irréguliers de cet individu, sans le rapprocher davantage de ce qui lui répugne; donc le remède était mal trouve. Mais cette citation, tirée de l'histoire des moeurs antiques, qu'on pourrait étayer de beaucoup d'autres, s'il s'agissait d'une dissertation, sert à nous prouver que de tous temps l'homme eut recours à ces véhicules puissans pour rétablir sa vigueur endormie, et que ce que beaucoup de sots blâment ou persiflent, était article de religion chez des peuples qui valaient bien autant que ces sots. On n'ignore plus aujourd'hui que l'âme tirée de la langueur, agitée, dit Saint-Lambert, mise en mouvement par des douleurs factices ou réelles, est plus sensibles de toutes les manières de l'être, et jouit mieux du plaisir des sensations agréables.—Le célèbre Cardan nous dit, dans l'histoire de sa vie, que si la nature ne lui faisait pas sentir quelques douleurs, il s'en procurerait à lui-même, en se mordant les lèvres, en se tiraillant les doigts jusqu'à ce qu'il en pleurât.

[25] On demandait à M. Bertin pourquoi tant de mauvais sujets lui étaient nécessaires à la police de Paris. Trouvez-moi, répondit-il, un honnête-homme qui veuille faire ce métier-là.—Soit, mais un honnête homme prend la liberté de répliquer à cela: 1°. S'il est bien nécessaire de corrompre une moitié des citoyens pour policer l'autre? 2°. S'il est bien démontré que ce ne soit qu'en faisant le mal qu'on puisse réussir au bien? 3°. Ce que gagne l'État et la vertu, à multiplier le nombre des coquins, pour un total très-inférieur de conversions? 4°. S'il n'y a pas à craindre que cette partie gangrenée ne corrompe l'autre, au lieu de la redresser? 5°. Si les moyens que prennent ces gens infâmes en tendant des embûches à l'innocence, la confondant avec le crime pour la démêler; si ces moyens, dis-je, ne sont pas d'autant plus dangereux, que cette innocence alors ne se trouve plus corrompue que par ces gens-là, et que tous les crimes où elle peut tomber après, instruite à cette école, ne sont plus l'ouvrage que de ces suborneurs: est-il donc permis de corrompre, de suborner pour corriger et pour punir? 6°. Enfin, s'il n'y a pas, de la part de ceux qui régissent cette partie, un intérêt puissant à vouloir persuader au roi et à la nation, qu'il est essentiel qu'un million se dépense à soudoyer cent mille fripons qui ne méritent que la corde et les galères. Jusqu'à ce que ces questions soient résolues, il sera permis de former des doutes sur l'excellence de l'ancienne police française.

[26] L'instant de calme, où se trouve maintenant le lecteur, nous permet de lui communiquer des réflexions par lesquelles nous n'avons pas voulu l'interrompre.
On a objecté que le peuple, qui vient d'être peint, n'avait qu'un bonheur illusoire; que foncièrement il était esclave, puisqu'il ne possédait rien en propre. Cette objection nous a parue fausse; il vaudrait alors autant dire que le père de famille, propriétaire d'un bien substitué, est esclave, parce qu'il n'est qu'usufruitier de son bien, et que le fonds appartient à ses enfans. On appelle esclave celui qui dépend d'un maître qui a tout, et qui ne fournit à cet homme servile que ce qu'il faut à peine pour sa subsistance; mais ici il n'y a point d'autre maître que l'État, le chef en dépend comme les autres; c'est à l'État que sont tous les biens, ce n'est pas au chef.—Mais le citoyen, continue-t-on, ne peut ni vendre, ni engager Eh! qu'a-t-il besoin de l'un ou de l'autre? C'est pour vivre ou pour changer, qu'on vend ou qu'on engage; si ces choses sont prouvées inutiles ici, quel regret peut avoir celui qui ne peut les faire? Ce n'est pas être esclave, que de ne pouvoir pas faire une chose inutile; on n'est tel, que quand on ne peut pas faire une chose utile ou agréable. A quoi servirait ici de vendre ou d'acheter, puisque chacun possède ce qu'il lui faut pour vivre, et que c'est tout ce qui est nécessaire au bonheur.—Mais on ne peut rien laisser à ses enfans.—Dès que l'État pourvoit à leur subsistance et leur donne un bien égal au vôtre, qu'avez-vous besoin de leur laisser? C'est assurément un grand bonheur pour les époux, d'être sûrs que leur postérité, destinée à être aussi riche qu'eux, ne peut jamais leur être à charge et ne désirera jamais leur mort pour devenir riche à son tour. Non, certes, ce peuple n'est point esclave; il est le plus heureux, le plus riche et le plus libre de la terre, puisqu'il est toujours sûr d'une subsistance égale, ce qui n'existe dans aucune nation. Il est donc plus heureux qu'aucune de celles qu'on puisse lui comparer. Il faudrait plutôt dire que c'est l'État qui se rend volontairement esclave, afin d'assurer la plus grande liberté à ses membres et c'est dans ce cas le plus beau modèle de gouvernement qu'il soit possible de méditer.