[7] Cette vérité est d'autant plus grande, qu'il est assurément peu de plus mauvaises écoles que celles des garnisons, peu; ou un jeune homme corrompe plutôt et son ton, et ses moeurs.
[8] Un philosophe français qui voyage, trouve, il en faut convenir, dans les individus de sa Nation qu'il rencontre, des sujets d'étude pour le moins aussi intéressans que ceux que lui offre les étrangers chez lesquels il est. On ne rend point l'excès de la fatuité, de l'impertinence avec lequel nos élégans voyagent; ce ton de dénigrement avec lequel ils parlent de tout ce qu'ils ne conçoivent pas, ou de tout ce qu'ils ne trouvent pas chez eux; cet air insultant et plein de mépris, dont ils considèrent tout ce qui n'a pas leur sotte légèreté, le ridicule, en un mot, dont ils se couvrent universellement, est sans contredit un des plus certains motifs de l'antipathie qu'ont pour nous les autres peuples; il en devrait résulter, ce me semble, une attention plus particulière aux ministres, à n'accorder l'agrément de voyager qu'à des gens faits pour ne pas achever de dégrader la Nation dans l'esprit de l'Europe, pour ne pas étendre et porter au-delà des frontières les vices qui nous sont si familiers.—Une voiture arrivant fort tard dans une auberge d'Italie qui se trouvait pleine, on balança à ouvrir les portes, l'hôte se montre à une fenêtre, et demande au voyageur quelle est sa Nation? Français, répondent insolemment quelques domestiques.—Allez plus loin, dit l'hôte, je n'ai point de place.—Mes gens se trompent, reprend le maître adroitement, ce sont des valets de louage qui ne sont à moi que d'hier; je suis Anglais, Monsieur l'hôte, ouvre-moi, et dans l'instant tout accourt, tout reçoit le voyageur avec empressement. N'est-il donc pas affreux que le discrédit de la Nation ait été tel, qu'il ait fallu la déguiser, la renier pour s'introduire chez l'étranger, non pas seulement dans le monde, mais même dans un cabaret: eh! pourquoi donc ne pas se faire aimer, quand il n'en coûterait pour y réussir, que d'abjurer des torts qui nous déshonorent même chez nous au yeux du sage qui nous examine de sang-froid; mais la révolution en changeant nos moeurs, élaguera nos ridicules. Croyons-le au moins pour notre bonheur.
[9] Ne dit-on pas pour excuse de la tolérance de ces maisons, que c'est pour empêcher de plus grands maux, et que l'homme intempérant, au lieu de séduire la femme de son voisin, va se satisfaire dans ces cloaques infects? N'est-ce pas une chose extrêmement singulière, qu'un Gouvernement ne soit pas honteux de rester quinze cents ans dans une erreur aussi lourde, que celle d'imaginer qu'il vaut mieux tolérer le débordement le plus infâme, que de changer les loix? Mais, qui compose les victimes de ces lieux horribles, les sujets qu'on y trouve ne sont-ils pas des femmes ou des filles primitivement séduites par l'avarice ou l'intempérance? Ainsi, l'État permet donc qu'une partie des femmes ou des filles de sa Nation se corrompe pour conserver l'autre; il faut l'avouer, voilà un grand profit, un calcul singulièrement sage! Lecteur philosophe et calme, avoue-le, Zamé ne raisonne-t-il pas beaucoup mieux quand il ne veut rien perdre, quand par la belle disposition de ses loix, aucune portion ne se trouve sacrifiée à l'autre, et que toutes se conservent également pures?
[10] Excepté cependant pour le meurtre, plus sévèrement puni, et dont Zamé parlera plus bas.
[11] Heureux Français, vous l'avez senti en pulvérisant ces monumens d'horreur, ces bastilles infâmes d'où la philosophie dans les fers vous criait ceci, avant que de se douter de l'énergie qui vous ferait briser les chaînes par lesquelles sa voix était étouffée.
[12] On ne peut présumer de qui l'auteur veut parler ici, mais il ne faut chercher que dans les annales du commencement de ce siècle.
[13] Ces lettres s'écrivaient alors, leurs date le prouvent, et voilà ce qui fait que Zamé se trompe sur les Anglais.
[14] On attendait quelque chose d'humain sur cette partie de notre première législature, et elle ne nous a offert que des hommes de sang, se disputant seulement sur la manière d'égorger leurs semblables. Plus féroces que des cannibales, un d'eux a osé offrir une machine infernale pour trancher des têtes et plus vite et plus cruellement. Voilà les hommes que la nation a payé, qu'elle a admiré, et qu'elle a cru.
[15] Il est vrai que pour éviter l'incertitude, cette foule de scélérats absurdes qui se sont mêlés d'interpréter ce qu'ils ne comprenaient pas eux-mêmes, ont décidé que dans les délits les moins probables, les plus légères conjectures suffisent; et, continuent ces bourreaux de légistes, il est permis alors aux juges d'outrepasser la loi, c'est-à-dire que moins une chose est probable, et plus il faut la croire. Peut-on ne pas voir dans des décisions de cette atrocité, que ces misérables poliçons dont on devrait brûler les inepties, n'ont eu en vue que de soulager le juge aux dépends de la vie des hommes: et on suit encore ces infernales maximes dans ce siècle de philosophie, et tous les jours le sang coule en vertu de ce précepte dangereux.
[16] «Pourquoi voit-on le peuple si souvent impatient du joug des loix? c'est que la rigueur est toute du côté des loix qui le gêne, la mollesse et la négligence du côté des loix qui le favorisent et qui devraient le protéger.» Bélisaire.