La même au même.
Paris, ce 15 mars.
Heureusement, mon cher Valcour, le parfait rétablissement de votre santé vous permet d'apprendre sans risque tout ce qui s'est passé depuis que je ne vous ai écrit; les avis les plus sûrs viennent de m'être donnés sur ce qui vous regarde. Les cinq cents louis qui vous ont été offerts, n'ont pas trouvé par-tout des ames aussi délicates; ils ont été le prix d'un ordre bien certainement obtenu contre votre liberté . . . On vous cherche, quittez Paris, . . . vous n'avez pas un instant à perdre; entreprenez quelque voyage . . . Celui d'Italie, par exemple, il y a long-temps que vous le désirez, ce sera, à-la- fois pour vous, un objet d'amusement, d'instruction et de sûreté. N'imaginez pas que nous restions à Paris après vous; en accordant une infinité de choses j'en ai obtenu quelques-unes; j'imagine bien que ce qui l'a engagé à céder les points que j'ai voulu, est l'espérance qu'il a de se débarrasser bientôt de vous. N'importe, j'en ai profité, . . . Voici les clauses:
1°. Je n'entreprendrai plus aucunes perquisitions sur Sophie, on m'a dit où elle était, je dois être tranquille, . . . et ici, on avait fort envie de me faire signer que je renonçais à l'idée de la supposer ma fille . . . Je me suis bien gardée de le faire.
2°. Je ne vous recevrai point à la campagne où je demande à aller tout de suite . . . Quelle fourberie! quand il exige cette clause, . . . le traître, il a dans sa poche ce qu'il faut pour vous faire arrêter.
3°. Je ne me déferai jamais d'Augustine . . . Libertinage, espionage, tout ce que vous voudrez supposer d'affreux, je ne le croyais pas d'abord, j'en ai maintenant des preuves sûres . . . Quelle turpitude!
4°. Au mois de septembre prochain, sans plus de délais, j'accorderai mon consentement pour le mariage de Dolbourg et d'Aline.
Au moyen de ces quatre clauses, j'obtiens . . . des délais d'abord, vous le voyez et c'est toujours beaucoup selon moi. 2°. de partir sur-le-champ pour Vertfeuille, où nous serons toujours plus tranquilles qu'ici. 3°. Jusqu'à l'époque de mon consentement au mariage, de ne le voir ni lui, ni son ami, et cette condition, je vous l'avoue est une des plus douces pour moi, tout a été signé de part et d'autre, et monsieur de Beaulé s'est rendu garant des deux partis.
Cela fait, le comte instruit de tout, a dit au président qu'il était impossible de lui cacher, qu'on le soupçonnait sourdement de deux choses, dont il le suppliait de se justifier pour la tranquillité de ses amis; la première d'avoir voulu faire assassiner Valcour, la seconde d'avoir obtenu un ordre pour le faire enfermer, . . . On n'imagine pas avec quelle impudence cet homme accoutumé au crime s'est défendu de ces deux accusations. —Je suis un homme de robe, a- t-il dit, j'ai vingt ans de plus que monsieur de Valcour, mais malgré ces considérations, soyez parfaitement sûr que si j'avais envie de me défaire de lui, je n'employerais pas des moyens aussi indignes que ceux dont vous osez me soupçonner . . . J'irais lui proposer des pistolets, et puisque vous me forcez de m'expliquer sur son compte . . . Cette voye, je la suivrai assurément, s'il ne se désiste pas des prétentions qui me déplaisent, ou s'il s'avise de mettre le moindre obstacle aux arrangemens dont nous convenons aujourd'hui, —vous ne vous défendrez pas de la lettre de cachet, lui a dit le comte, j'en ai été averti dans les bureaux. —On vous en a imposé, monsieur, a répondu le président, . . . on a peut-être voulu vous parler de celle obtenue contre Sophie, mais je n'en ai sûrement pas demandé de nouvelles, —si cela est lui a répliqué le comte, faites-nous l'amitié à tous d'écrire devant moi au ministre, . . . «qu'on vous accuse de comploter contre la liberté de Valcour, et que vous le suppliez de m'assurer que cela est faux». —Je croyais que sur des points de cette espèce, a dit le président furieux, ma parole devait vous suffire, et il a voulu se retirer, alors le comte qui ne se souciait pas de rompre, . . . qui n'avait d'autres projets que de se convaincre, et qui, par l'air, la conduite et les réponses du président, devenait aussi sûr du fait qu'il était possible de l'être, . . . lui a dit froidement: —je vous crois, monsieur, je suis seulement fâché que vous ne vouliez pas me satisfaire sur une chose aussi simple que celle que je vous demande, si réellement vous n'avez point agi contre notre ami commun; mais que ce que vous nous assurez soit vrai ou ne le soit pas, je vous déclare qu'il m'aura toujours pour défenseur. Les choses en sont restées-là; et le comte bien sûr qu'il a dans sa poche un ordre contre vous, est le premier à vous conseiller le départ. Qu'il s'éloigne, me charge-t-il de vous dire mot à mot, et qu'il s'en rapporte à moi sur les soins que je prendrai pendant cet intervalle pour assurer et son bonheur et sa tranquillité.
Voici maintenant nos projets approuvés de notre ami commun; j'employe les quatre premiers mois à la perfection et à la sûreté de mes desseins, toutes mes batteries dressées . . . À la fin de juillet je reviens subitement à Paris, et le dernier mois de tranquillité qui me reste par les clauses signées, je l'employe à mettre tout en mouvement. L'éclat se fait . . . Je ne balance plus . . . Toute ma famille m'étaye. On met au jour la conduite du président . . . On dévoile ses odieuses intrigues avec Dolbourg, . . . causes pour lesquelles il veut lui donner Aline. On fait valoir l'extrême dégoût de cette malheureuse fille pour ce vilain homme, on publie les raisons qui fondent ce dégoût, on réclame, en un mot, Sophie, comme m'appartenant . . . C'est ma famille qui fait cette démarche, puisque je me suis engagée à ne la point faire, le pas est délicat, je le sais. Mais il est sûr, on est certain que l'affaire une fois entamée, le président confondu de ce seul nom, se prêtera à tout ce qu'on voudra pour prévenir la demande; d'ailleurs, nous ne serons jamais obligé d'en venir au fait . . . Vous voyez, mon ami, qu'il y a des gens bien certains, que cette créature ne serait pas aisément retrouvée par lui, si on le contraignait quelque jour à la montrer.