Mais quoi qu'on imagine sur cela, en vérité, je doute d'une telle horreur; il est très-difficile de comprendre des choses aussi révoltantes, et ce qui me fait plaisir, c'est que la candeur, la franchise du comte de Beaulé ne les admet pas plus que moi; j'ai toujours fait une assez singulière remarque, c'est que les gens prompts à soupçonner un genre de crime, sont toujours ceux qui y sont eux-mêmes adonnés, il est extrêmement aisé de concevoir ce qu'on admet, il ne l'est pas autant de comprendre ce qui répugne. Il n'y aurait pas par siècle dix condamnations à mort, si la collection des juges était pendant ce siècle entièrement composée d'honnêtes gens; au lieu de soutenir, comme ces faquins-là font, qu'il faut toujours supposer qu'un individu coupable une fois d'une sorte de délit, le sera toute sa vie du même genre, ce qui est un paradoxe abominable, j'oserais affirmer qu'un homme au contraire réprimandé ou puni pour une sorte de crime quelconque ne le recommettra sûrement de sa vie . . . Voilà l'opinion des bonnes gens, l'autre est celle de ceux qui se connaissant méchants, et capables par conséquent, de récidive, imaginent que les autres doivent leur ressembler, et de telles êtres ne doivent pas juger les hommes. Ils jugeront toujours sévèrement . . . Or, la sévérité est fort dangéreuse; il vaut infiniment mieux, sans doute, sauver un coupable, par trop d'indulgence que de condamner un innocent par trop de sévérité. Le plus grand danger de l'indulgence est de sauver le coupable. Il est léger; l'inconvénient de la sévérité est de faire périr l'innocent —il est affreux [1].
J'ai maintenant, mon ami, une grace à vous demander, puis-je espérer que vous m'aimez assez pour ne m'en point faire craindre le refus? Au moment où vous lisez ma lettre, il y a dans votre antichambre un homme de confiance à moi, il est chargé de vous remettre mille louis, n'est-il pas possible qu'à la veille d'un départ aussi précipité, vous n'ayez pas les fonds nécessaires pour entreprendre le voyage que je vous conseille, . . . et à qui appartient, dans ce cas, le droit de prévenir vos besoins, si ce n'est à votre meilleure amie? —Valcour, je vous connais . . . ces refus que j'ai l'air de ne pas craindre . . . vous me les faites . . . Je le vois . . . Mais écoutez: l'homme qui va vous parler exigera de vous une quittance, . . . et ce qu'il vous donne est un à compte sur la dot de ma fille . . . Cruel ami! osez me rejetter maintenant.
[Footnote 1. Douces et sages maximes, après vous être éloignées si longtemps de l'esprit de notre nation, revenez donc vous y graver éternellement et qu'elle n'ait plus à rougir aux yeux de l'univers de vous avoir si cruellement méprisées.]
LETTRE LX.
Valcour à madame de Blamont.
Paris, ce 16 mars.
Que de droits vous acquerez à ma reconnaissance, madame, est-il besoin de multiplier les titres que vous avez sur moi? Vous me faites presque chérir mes malheurs, puisque j'obtiens en les subissant des preuves si douces de vos excessives bontés . . . Subterfuge adroit . . . Heureux espoir! . . . que de délicatesse vous savez mettre en obligeant; oui, madame, je vais m'éloigner, . . . et de ce moment-ci, puisque ma sûreté vous intéresse, je vais y pourvoir en me logeant chez un ami où je resterai incognito jusqu'à l'instant de mon départ.
Oh, madame! faut-il vous l'avouer? vos bontés m'enhardissent, elles m'encouragent à vous en demander une nouvelle preuve; m'éloigner encore de vous, . . . m'en éloigner pour si long-temps . . . sans vous voir; sans qu'il me soit permis de me jetter aux genoux de tout ce que j'adore . . . Auriez-vous la rigueur de m'y condamner; je mets à vous demander cette grace les instances les plus vives dont mon cœur soit capable . . . Dans les premiers jours de votre arrivée à Vertfeuille, . . . pendant que vous y serez seule . . . une heure, . . . une seule minute; . . . mais m'arracher, . . . mais quitter ma patrie sans jouir du bonheur de voir un instant tout ce qui m'y attache, . . . non, vous ne l'exigerez pas, vous ne me condamnerez pas à une privation qui me serait plus dure que la mort . . . Indiquez-moi les précautions à prendre, . . . tracez-moi la route à suivre, je ferai tout, j'obéirai à tout, il ne sera rien à quoi je ne me soumette pour obtenir la grace que j'implore, j'attends mon arrêt . . . Prononcez, . . . et convainquez-vous bien que d'un seul mot, vous allez me rendre le plus fortuné des hommes, ou le plus malheureux des amans.
LETTRE LXI.
Valcour à Aline.