Valcour à Déterville.

Dijon, ce 20 avril.

J'arrive ici pour en partir demain; peut-être me serais-je rendu tout de suite en Savoye, si ma santé me l'eût permis; mais j'ai besoin de quelques jours de repos.

Oh mon cher Déterville! quelle funeste séparation! . . . L'horreur qui l'accompagna, mes blessures mal guéries, . . . l'affreuse agitation de mon ame, . . . d'horribles pressentimens, fruits des détails de ces cruels adieux . . . Tout, . . . tout, mon ami, me met hors d'état de poursuivre; et il faut, avant d'aller plus loin, que je dépose un moment dans ton cœur, le chagrin dévorant qui tourmente le mien.

Écoute les circonstances lugubres de cette dernière entrevue; et dit, si tu n'y vois pas comme moi, l'arrêt du Ciel écrit en traits de sang.

Après t'avoir embrassé le 8 au soir, pour mieux déguiser encore mon départ de Paris, je résolus d'en sortir dans l'habillement de chasseur, qui m'était enjoint pour le rendez-vous. Ce fut donc en cet état que je voyageai, seul, et à pied, jusqu'à Orléans, tandis que mon laquais, escortant mes malles, allait m'attendre à Montargis; peu au fait de la route qu'il fallait suivre pour gagner d'Orléans le village indiqué, m'imaginant néanmoins avoir plus de temps qu'il n'en fallait pour m'y trouver à l'heure prescrite, je partis de la ville le quinze, à environ sept heures du matin . . . Mais quelle fut ma surprise, lorsqu'après avoir marché dans la forêt jusqu'à près de midi, . . . m'informant d'un bucheron si j'étais loin de Vertfeuille, on me répondit qu'on ne connaissait point d'endroit de ce nom . . . Oh ciel! me dis-je, elles vont m'attendre . . . Ne me voyant point, leur inquiétude sera terrible; et me voilà moi-même absorbé de toute celle que leurs ames sensibles vont daigner prendre pour moi . . . Que devenir dans cette fatale circonstance? Point de maison à plus de trois lieues où je pus prendre le plus faible renseignement, . . . au centre d'une forêt, dans un pays que je ne connaissais point: . . . un moment je voulus retourner à la ville, . . . l'instant d'après, cette idée s'évanouissait par l'espoir de rencontrer quelqu'un de plus instruit. Dans cette cruelle alternative, je priai le paysan que je venais d'interroger de me conduire à la plus proche maison. —Je m'en garderais bien, me répondit-il . . . Vous êtes braconier n'est- ce pas? Et la maison où vous voulez que je vous mène, est remplie de gardes, qui ne vous ferait aucune grace; je ne serai point l'auteur de votre perte . . . Éloignez-vous plus-tôt, c'est ce que vous avez de mieux à faire. Je vis alors que ce déguisement, qui n'avait nul danger dans les environs de Vertfeuille, en avait quelqu'un dans une position différente, et sur-tout avec l'impossibilité de se nommer. Je pris donc congé de mon homme et fis encore quatre lieues, m'orientant comme je le pouvais, sans rencontrer personne, lorsque tout-à-coup le temps s'obscurcit. N'appercevant rien aux environs, et voyageant toujours au hazard dans les routes écartées de ce bois, je n'eus d'autre parti à prendre pour découvrir d'un peu loin, que de gravir un arbre, et d'observer de son sommet s'il ne se présentait nul azyle, . . . Je n'en vis point . . . Cependant mes forces s'épuisaient, . . . l'agitation cruelle de mon ame m'empêchait d'éprouver la faim, mais j'étais anéanti de fatigue. Je sentis bien qu'il me devenait impossible d'aller plus loin, et ne voulant point coucher sur la route, je m'enfonçai dans l'épaisseur du bois; . . . à peine y suis-je, que la nuit la plus sombre étend ses voiles sur toutes les parties de la forêt; peu-à-peu la voûte de l'atmosphère se couvre de nuages qui augmente l'effroi de l'obscurité; quoique la saison fût peu avancée, des éclairs sillonnans la nue, m'annoncent un orage affreux, les vents sifflent, . . . leurs prodigieux efforts brisent les arbres autour de moi; . . . le feu céleste éclate de toutes parts, . . . vingt fois il tombe à mes côtés, . . . vingt fois je me crois assez heureux pour toucher à ma dernière heure, quand tout-à-coup le son d'une infinité de cloches lugubres vient prêter à cette scène douloureuse toute l'horreur dont elle est susceptible. De noires chimères achèvent d'égarer ma raison; . . . ce déchaînement de toute la nature, . . . ce silence épouvantable qui n'est troublé que par le mugissement des airs, par les éclats de la foudre, et par ce bruit majestueux de l'airain, tristement élancé vers le ciel, me fait craindre que je ne sois pas le seul que menace en ce jour la colère de Dieu . . . Infortuné, m'écriai-je, . . . elle est morte; et ces sinistres devoirs, dont les accents plaintifs viennent frapper mon oreille, n'ont pour objet que mon Aline . . . Mille phantômes semblent alors voltiger près de moi; . . . je crois distinguer parmi eux l'ombre chérie que j'idolâtre, et lorsque je veux me précipiter vers elle, un torrent de flamme l'enveloppe et la fait disparaître à mes yeux . . . Je me roule à terre, je désire que ce sol inondé que je presse, s'entrouve pour me recevoir; et ma raison m'abandonnant tout-à-fait, je demeure le reste de la nuit dans cette attitude de la douleur et du désespoir.

Les vents se calment enfin, l'étoile brille, . . . le ciel s'éclaircit, . . . et mon ame, qui vient d'être le jouet des élémens mutinés, comme les chênes qui m'environnent, ose se r'ouvrir à l'espérance, comme leurs rameaux courbés sous l'aquilon impétueux, se redéveloppent avec majesté dans les airs.

Je me remets en route, avec le seul projet de retourner à la ville . . . J'y fus rendu le seize, à six heures du matin; et m'étant un peu reposé, j'en repartis à huit, précédé d'un guide, qui se chargea de me conduire en moins de cinq heures au village du Haut-Chêne.

J'y arrivai en effet sans accident; et ne voulant pas que cet homme fût témoin de ce que j'allais y faire, je le congédiai sitôt qu'il m'eut montré le hameau. Oh monsieur! me dit la mère de Colette, dès qu'elle me vit entrer chez elle, avec quelle impatience ces dames vous ont attendu hier. Vous leur avez donné bien de l'inquiétude: elles ne sont sorties qu'à la nuit tout en pleurs; et je suis bien sûre qu'elles n'auront pas été retirées avant l'orage . . . Pars, pars, Colette, ajouta-t-elle, en s'adressant à sa fille; va tôt les avertir mon enfant; tu sais comme elles nous l'ont recommandé, quitte tes sabots pour aller plus vîte; . . . et vous, brave homme, reposez- vous pendant ce temps; . . . hélas! continuait cette bonne femme, en m'offrant tout ce qu'elle avait chez elle, nous sommes bien pauvres, monsieur: et nous ne vous présenterons pas grand chose, mais ce sera de bon cœur; ah! sans les charités de madame et de mademoiselle, il y aurait peut-être bien long-tems que nous ne serions plus de ce monde, ni mon enfant, ni moi, mais ce sont de si bonnes ames monsieur; il y en a qui attendent que les malheureux viennent les trouver pour les secourir; mais celles-ci les cherchent: elles ne vivraient point si elles ne les soulageaient pas . . . Aussi il faut voir comme nous les aimons, si elles avaient besoin de notre sang nous le verserions tout-à-l'heure goutte à goutte, et nous croirions encore n'avoir rien fait. Mon cœur s'épanouissait en écoutant de tels récits, . . . de douces larmes remplissaient mes yeux . . . Est-il une félicité plus vive que celle d'entendre louer ce qu'on aime!

Enfin Colette revint essouflée; elle avait fait ses quatre lieues toujours en courant, et n'avait pas mis deux heures à les faire. Elles me suivent, dit cette pauvre enfant tout en sueur, . . . elles me suivent, monsieur; allez, je leur ai bien fait du plaisir . . . Ma mère, ajouta-t-elle, en se jetant au col de la vieille, ça les a rendu si aises, que madame a dit qu'elle allait me donner les dix moutons qu'il me faut pour épouser Colas, je l'épouserai ma mère, je l'épouserai, n'est-ce pas? . . . Et ne pouvant tenir à l'innocente joie de cette petite fille, . . . oui, oui, vous l'épouserez mon enfant, lui dis-je; voilà dix louis, c'est tout ce que j'ai maintenant, recevez-les pour le bouquet de nôces, il est juste que je partage la reconnaissance d'un service qui m'est bien plus précieux encore, qu'aux amis que vous m'annoncez; . . . à peine avais-je dit, que ces dames entrèrent . . . Madame de Blamont se jeta la première dans mes bras et mon Aline en larmes lui succéda bien promptement. Après avoir pressé sur mon cœur ces personnes si chères, après les avoir accablé l'une et l'autre de ces délicieuses caresses, que l'ame prodigue et que l'esprit ne peint point, la conversation devint plus réglée; . . . nous nous assîmes . . . . . . Cette respectable mère me donna les conseils les plus sages et les meilleurs, . . . elle me fit part de ses espérances, de ses projets pour les réaliser; elle me dit tout ce qu'elle avait fait . . . les lueurs qu'elle apercevait encore, . . . les moyens à prendre pour réussir; . . . en un mot, à l'en croire, je dois regarder mon bonheur comme sûr cet automne; . . . elle m'ordonna de revenir à cette époque . . . Notre commerce de lettres s'arrangea, nous le réglâmes sur la carte même, en raison des différentes villes où je devais passer; . . . toutes deux me firent promettre d'être exact dans mes réponses . . . Je voulus un instant parler à madame de Blamont, de mes craintes sur l'intérêt qu'elle voulait bien prendre à moi, cela ne pouvait-il pas la plonger dans de nouveaux malheurs . . . Que n'y avait-il pas à redouter d'un époux furieux, toujours tellement déchaîné contre mes sentimens pour sa fille? Et je lui peignis de la plus vive manière combien j'étais sensible à tous les maux qu'elle éprouvait pour moi . . . Elle tourna vers les miens ses beaux yeux mouillés de larmes; . . . eh qu'importe mon ami! me dit-elle, qu'importe d'être un peu plus, un peu moins malheureuse, je la serais tout de même sans vous, j'ai du moins pour consolation de l'être en vous servant; . . . une de ses mains pressa la mienne à ces mots, et ma bouche s'imprimant sur cette main chérie, y grava les baisers de l'amitié et de la reconnaissance la plus vive . . . Mon ami, me dit Aline, en m'attirant vers elle, vous me promettez de m'écrire, . . . vous me jurez bien d'être exact? —Oh ciel! pouvez-vous en douter? . . . Eh bien! continua cette fille adorée, en me remettant un porte-feuille superbe; . . . tenez, je veux que ceci ne soit destiné que pour mes lettres; . . . je vous defends de l'employer à d'autre usage . . . Je saisis ce meuble précieux; . . . je le baise, . . . je le dévore; . . . un ressort part, et le portrait de mon Aline vient enivrer à-la-fois et mon ame et mes yeux; au bas de ce portrait chéri, son sang, . . . le sang de la divinité que j'idolâtre avait tracé deux lignes, qui s'imprimèrent aussi-tôt dans mon ame; c'est d'après elle c'est d'après ce sanctuaire où règne à jamais son image, que je vais les offrir à tes yeux, PENSEZ TOUJOURS À MOI, ET QUE CETTE IDÉE SOIT LA BASE DE TOUTES VOS ACTIONS; les voilà ces lignes chéries, les voilà Déterville: puisse me réduire en poudre la main de l'éternel, au moment où ce qu'elles contiennent ne fera pas la loi de ma vie.