Le sang dont je me suis servi pour écrire ces mots est pris de-là, me dit Aline, en pressant ma main sur son cœur, ce sont les expressions de ce cœur qui vous adore, gravées par le sang qui l'agite . . . Que tout cela vous soit cher, mon ami, et n'oubliez pas une malheureuse fille qui vous fait serment aux pieds de sa mère de ne jamais vivre que pour vous, . . . elle s'y met en disant ces mots; . . . et cette mère respectable, aussi émue que ceux qui l'entouraient, . . . prît la main de sa fille, la mit dans la mienne, . . . et me dit: . . . oui, Valcour, . . . elle est à vous, je prends le ciel à témoin que mon consentement ne se donnera jamais à d'autre; je me jette aussi- tôt dans les bras de ces deux chères amies, et mon silence ici plus éloquent que mes paroles, les convainc que mon ame enflammée se réunit à la leur pour y rester en dépôt jusqu'au dernier jour de ma vie.
Cependant la nuit s'approchait, . . . il s'agissait de la séparation, madame de Blamont croit avoir la force d'en marquer le moment, elle se lève sans me regarder; . . . sa fille l'entend; . . . elle veut en faire de même: . . . ses genoux fléchissent et elle retombe en larmes sur sa chaise; . . . alors madame de Blamont lui dit avec une fermeté noble . . . Je perds un ami comme vous, ma fille . . . L'espérance de le revoir me soutient, et j'ai le courage de m'en séparer. Mais Aline n'écoutait plus rien, elle était étendue dans mes bras; elle mêlait ses larmes aux miennes, et l'on n'entendait plus d'elle que les cris amers de la douleur et les sanglots du désespoir! . . . Madame de Blamont se rasseoit; . . . elle prend une main de sa fille et la baise avec transport; cette vive caresse produit à l'instant dans l'ame d'Aline, la diversion qu'a prévu cette femme spirituelle et sensible . . . Elle se retourne vers sa mère; . . . elle se cache dans son sein, elle y répand un nouveau torrent de larmes, . . . et madame de Blamont se relevant aussi-tôt, . . . l'emportant pour- ainsi-dire dans ses bras, essaye de lui faire franchir le seuil de la porte, et pendant ce temps, sur un signe, je disparais dans une autre chambre; . . . élan sacré d'une ame impétueuse; . . . pressentiment cruel qui remplit encore la mienne de trouble et d'effroi . . . Cette chère fille se retourne vers la place qu'elle quitte, et où elle me croit encore, . . . ne m'y voyant plus, elle se débarrasse des bras de sa mère, franchit d'un trait l'intervalle qui nous sépare, arrive comme l'éclair dans la chambre où je la fuis et y tombe à mes pieds, sans mouvement, . . . c'est alors où mon cœur éclate, . . . où nulle considération n'en peut calmer l'effervescence . . . Je me précipite sur cette chère amie, je la presse sur mon sein, . . . nos corps enlacés comme nos ames, semblent ne plus faire qu'une masse, qu'aucun effort ne saurait désunir, et ma raison ne revient enfin, que par le désir de rendre à la vie celle qui déchire la mienne; . . . celle qui suspend à-la-fois par la douleur toutes les facultés de mon existence.
Fuyez, me dit madame de Blamont, en faisant étendre sa malheureuse fille sur un lit; . . . fuyez, il vaut mieux qu'en revenant à elle, elle ne vous trouve plus sous ses regards . . . Allez divin ami, continua-t-elle, en me tendant les mains; . . . souvenez-vous de cette scène; rappelez-vous combien vous êtes aimé, et, si vous croyez que ma fille me soit chère, persuadez-vous, . . . ou qu'on m'arrachera le jour, ou qu'elle ne sera jamais qu'à vous; et m'étant prosterné sur cette main chérie, l'ayant arrosée des larmes de ma reconnaissance et de ma tendresse, j'ose élever encore une fois les yeux sur l'idole adorée de mon cœur; je lui adresse, sans en être entendu, les dernières expressions de mon amour, et m'élance dans la forêt, avec le dessein de gagner Orléans le même soir, . . . elles m'apprendront j'espère les suites de cette triste séparation, je t'implore pour l'obtenir d'elle, avec les plus grands détails . . . Finissons ceux qui me regardent.
Je n'eus pas fait deux lieues, que la nuit qui tomba tout-à-coup me fit craindre de m'égarer comme la veille, l'état dans lequel j'étais d'ailleurs, ne permettant pas même à mon esprit, la possibilité de me conduire, je résolus d'attendre au pied d'un arbre, que l'astre en venant consoler la terre, ramena, s'il était possible, un peu de calme au fond de mon cœur agité. Je m'étendis au pied d'un chène antique, et m'abymant dans mes idées, me livrant à la sombre mélancolie qui semblait appesantir à-la-fois tous mes sens; je trouvai par la violence même de mes chagrins la possibilité d'un instant de repos, . . . que n'eut pas obtenu mon ame dans un état, ou moins anéantie, la douleur l'eut pressée avec moins de force. Je m'endormis, . . . à peine le fus-je, qu'un fantôme effroyable apparut aussi-tôt à mes sens enchaînés . . . Je le vois encore . . . J'écris que je rêvais, . . . mais je n'oserais pas l'affirmer, . . . l'impression fut trop vive; . . . non, mon ami, je ne rêvais pas . . . Je l'ai vu ce fantôme, . . . il était vêtu de noir, . . . il avait une figure que je peindrais sans doute, . . . il avait celle du père d'Aline . . . il tenait à la main, . . . pardonne mon désordre, . . . il tenait par les cheveux la tête de cette fille chérie, . . . il la secouait sur mon sein; . . . il mêlait les flots de sang qui en découlaient à ceux qui jaillissaient de mes blessures r'ouvertes; . . . et il me disait en m'offrant cet épouvantable spectacle; . . . oui, mon ami, il me le disait; . . . ses paroles ont frappé mon oreille, je ne dormais point; . . . il me disait le cruel: . . . «Voilà celle que tu veux épouser; . . . frémis, tu ne la reverras plus». J'ai jetté mes bras vers ce fantôme, j'ai voulu lui ravir cette tête précieuse et la porter sanglante sur mes lèvres, mais je n'ai pu saisir qu'une ombre: tout a disparu dans l'instant, il n'est plus resté de réel que la terreur et le désespoir. Je me suis levé dans une mortelle agitation; . . . j'ai poursuivi ma route au hasard. Différentes ombres gigantesques produites par les reflets de la lune sur les arbres qui m'environnaient, semblaient prêter encore plus de réalité à la vision lugubre que je venais d'avoir. En ce moment cruel, j'aurais donné ma vie pour entendre encore une seule parole de mon Aline, pour fixer un instant ses regards; à-la-fois ému par mille pensées différentes; . . . en proie tour-à-tour à mille tourmens divers; tantôt je voulais revoler sur mes pas, tantôt je voulais terminer mes jours, pour ne pas survivre au moins à celle que mon imagination venait de me faire voir expirée . . . Enfin le soleil se leva, et mieux conduit par le hasard, que par l'incertitude de mes pas chancelans, je rentrai dans la ville, dont je repartis au bout de quelques heures pour joindre mon domestique à Auxerre, et gagner comme je le pourrais, Dijon d'où je t'écris; . . . que je quitterai bientôt également pour sortir enfin de France, et mériter par l'exacte exécution des ordres qui me sont donnés, l'estime et la confiance des deux sincères amies qui ont bien voulu me les prescrire; adieu, voilà une lettre bien longue et des détails bien déchirans, mais on calme ses maux en les versant dans le sein d'un ami. Presse-toi d'aller voir ces deux objets de ma tendresse; instruis-moi de leur sort; . . . entretiens-les de moi; . . . rapporte-moi jusqu'à leurs moindres pensées, et songe que les véritables soins de l'amitié sont de servir l'amour au désespoir.
LETTRE LXVI.
Aline à Valcour. [1]
ce 22 avril, à Verfeuille.
Pourquoi faut-il que la première lettre que je vous écris depuis votre départ, soit tracée d'une main tremblante? eh quoi! Jamais les expressions de mon cœur ne vous parviendront que par des sanglots, ce seront toujours des flots de larmes qui les feront arriver à vous; mais prenons ces détails de l'instant fatal où vous vous arrachâtes de vos malheureuses amies; l'état affreux dans lequel j'étais, engagea ma mère à coucher dans la maison de Colette; elle y passa la nuit près de moi, nous l'envoyames dire au château pour qu'on ne fut pas inquiet et y revînmes dîner le lendemain . . . Cette protégée de mon père, cette Augustine dont je vous ai quelquefois parlé, parut la plus surprise de cette légère absence, et nous ne pûmes nous empêcher de remarquer ma mère et moi, qu'il entrait dans ses questions infiniment plus de curiosité que d'intérêt, . . . nous ne doutâmes pas de ce moment qu'elle ne fut ici la surveillante que le président a placé près de nous; . . . nous la garderons pourtant, ma mère veut être exacte aux conventions; . . . mais nous saurons nous en méfier . . . Je ne sais, . . . depuis que nous sommes ici, . . . je trouve à cette créature quelque chose d'égaré dans les yeux; . . . elle les a superbes, et cependant ils effrayent. Elle avait autrefois de la candeur; . . . une sorte de décence et d'honnêteté dans le maintien qui relevaient l'éclat de ses attraits . . . tout cela n'est plus aujourd'hui que de la fierté, de l'indécence et de l'immodestie . . . Oh! comme le vice enlaidit! cette malheureuse était belle étant sage; . . . elle a toujours la même figure, et l'on ne la voit plus sans dégoût . . . Voilà donc l'ouvrage de la séduction, . . . de la débauche, et le caractère du crime est tellement ennemi de la nature, que par-tout où s'impriment les traits odieux de l'un, tous les agrémens de l'autre, ou disparaissent ou se flétrissent.
Tout fut tranquille jusqu'au 18. Ce jour-là, vers trois heures, ma mère se trouva indisposée; . . . le lendemain elle eut de la fièvre, accompagnée de maux de tête, de pésanteur, et d'un peu d'irritation dans les entrailles. Le 20, elle se trouva mieux, son médecin dit que ce n'était rien; ne trouvant aucune espèce de danger, il ne prescrivit que les remèdes analogues à un peu de plénitude et partit. Tout le 21, le calme se soutint, . . . aujourd'hui les douleurs se renouvellent, quoiqu'elle ait observé le plus grand régime . . . la fièvre est plus forte que le premier jour . . . les maux de tête plus aigus, et les douleurs d'entrailles plus vives . . . Nous attendons le médecin; . . . mais l'heure du courrier m'obligera de faire partir ma lettre avant que je ne puisse vous mander le résultat de sa visite. On lui a remis tantôt un billet fort tendre de mon père . . . il vient, dit-il, d'apprendre son état . . . son inquiétude est extrême; sans la crainte de déranger les conventions, il volerait à elle . . . Il lui demande dans ce moment-ci la permission de n'écouter que son cœur; j'ai répondu, au nom de ma mère, qu'il était le maître de faire ce qu'il voudrait, mais qu'elle supposait son indisposition trop légère pour que cela valût la peine de lui faire faire un voyage.
Ô Valcour! dans quel trouble est votre Aline! concevez-vous le tourment qui l'agite . . . supposez-vous l'état de son ame? rien ne m'annonce heureusement encore le revers dont je tremble, mais s'il arrivait ce revers effrayant! si j'allais perdre cette tendre amie! . . . si la main du ciel allait briser les plus doux nœuds de ma vie! Vous allez me gronder . . . je le mérite . . . vous allez me dire que mon imagination toujours sombre, vole au-devant des malheurs et les réalise à plaisir . . . Eh bien! pensez ce qu'il vous plaira, mais je ne suis pas à moi en écrivant ces lignes, un frémissement involontaire conduit les mots que ma main grave . . . il me les dicte ou les suspend . . . — Mon ami, croyez-vous que je pus survivre à celle dont j'ai reçu le jour? . . . Vous qui savez combien je l'aime, le supposez-vous un instant? . . . Dès que par cette perte affreuse je perdrais à-la-fois et l'espoir de lui consacrer ma vie, et celui de la passer avec vous . . . Vous imaginez que . . . oh! non, non, soyez sur, je vous en fais ici le serment; non je ne lui survivrais pas une minute . . . J'aurais bientôt tranchée le cours d'une vie qui ne m'offrirait plus que des douleurs.