Je suis bien loin de croire . . . ô mon ami! qu'il y ait du mal à finir ses jours quand ils ne peuvent servir ni à notre bonheur ni à celui des autres . . . Ah! la vie n'est pas un fardeau qu'il nous faille traîner malgré nous! . . . cette ame . . . image du Dieu qui l'a crée, un peu plutôt dégagée de ses liens, n'en revolera pas moins pure dans le sein de son père. Si ce n'est que pour languir, que ces ames sont quelqu'instans enfermées dans nos corps, si leur véritable destination est près du Dieu dont elles émanent, pourquoi ne pas les y réunir? L'envie de se rejoindre à son auteur, peut-elle donc jamais être un crime? C'est l'être qui croit que tout périt avec lui . . . dont la faible imagination ne peut s'élever au sublime dogme de l'immortalité de l'ame, qui doit craindre la mort, et frémir de se la donner; mais celui qui ne voit l'enveloppe grossière qui captive cette brillante portion de son Dieu, que comme une prison où rien ne l'oblige à s'arrêter, peut en détruire les liens quand on les lui rend trop aigus; . . . celui qui ne voit cette vie que comme un passage, peut se détourner vers l'hospice, quand on sème sa route d'épines . . . Quelle atteinte reçoit-elle donc alors cette ame immortelle? . . . Les coups qui la dégagent peuvent-ils donc l'atteindre? ils désorganisent un peu de matière, dont la forme est égale à la nature; et qu'importe que les élémens qui nous composent existent de telle ou telle manière, il n'est pas en nous de les détruire, nous n'anéantissons rien en nous donnant la mort, nous ne faisons que varier des modifications, et ce droit qui nous est donné par la nature ne contrarie aucune de ses loix, puisqu'il n'enlève rien à ses bâses . . . à ces élémens indestructibles qu'elle-même varie chaque jour sous mille formes différentes . . . Mais supposons un moment que je fusse dans une telle situation, qu'il me devint impossible de vivre sans être cause d'une foule de crimes, et sans pouvoir éviter d'être contrainte à en commettre moi-même; croyez-vous mon ami que cet état perpétuel de désordre et de désespoir, n'irriterait pas bien plus la divinité que le léger mal que je ferais en me donnant la mort? Et dans toutes les suppositions possibles . . . un crime, si vous voulez que cela en soit un, n'est-il pas préférable à deux cents? mais si je n'en fais pas un en me tuant . . . si je suis fermement convaincue qu'il doit m'être permis de briser mes fers quand ils me gênent, alors l'action qui me soustrait à des millions de crimes certains, n'est-elle pas louable au contraire? ne me devient-elle pas un titre aux bontés de l'Éternel? Eh! notre existence est-elle donc si précieuse, pour qu'une créature de plus ou de moins dans l'univers puisse être regardée comme quelque chose de bien important! Quoi, ce sera au nom d'un Dieu de paix, qu'un général d'armée pourra sacrifier vingt-mille hommes en un jour; il reviendra de ce carnage couvert d'honneurs et de lauriers, et ce seront des flétrissures et des opprobres que vous apprêterez au malheureux qui ne faisant tort qu'à lui-même . . . qui pressé de jouir de la lumière céleste . . . qui jaloux de quitter promptement le séjour de la fausseté, de l'égoïsme, du libertinage et du crime, aura détruit sa fragile existence pour revoler plutôt vers son Dieu! À qui donc appartiendra ma vie, si ce n'est à moi? Qui donc en pourra disposer, si ce n'est moi? Si cette vie est un don de Dieu, il ne peut exiger que je regarde ou respecte ce don, comme convenable à moi, que tant que rien ne peut m'empêcher de voir ainsi; mais quand ce bienfait devient onéreux, quand il pèse au lieu de me servir, je puis le rendre sans crainte à celui de qui je l'ai reçu. Je suis une ingrate, sans doute, si voulant jouir de ce bienfait, je souille de crimes cette carrière qu'il ne m'est permis de suivre que pour glorifier celui qui m'y place; mais si c'est au contraire la crainte d'être exposée à en commettre, qui m'oblige à rendre le don que je profanerais en le gardant, je ne fais assurément aucun mal à m'en défaire.

Mon ami! pardon de ces idées . . . une puissance plus forte que moi me les inspire . . . Si cette voix qui me les dicte allait m'obliger à les suivre . . . si j'allais vous laisser sur la terre! . . . si vous alliez perdre celle que vous avez tant aimée! chéririez-vous toujours sa mémoire . . . vous occuperiez-vous de cette tendre Aline? vivrait-elle toujours dans votre pensée? serait-elle sans cesse l'ame de votre vie . . . l'élément de votre existence? . . . Ô! mon cher Valcour! s'il daigne m'écouter ce Dieu que j'implore . . . je lui demanderai pour grace . . . que le souffle qui anima jadis le corps de celle que vous aimiez, puisse venir quelquefois agiter le votre; et si j'obtiens cette faveur, observez les jours où vous m'aimerez le mieux . . . remarquez ceux où je vous semblerai plus présente; . . . ces jours-là mon ami seront ceux, où l'ame de votre Aline aura obtenu de revivre en vous, où vous ne serez plus animé que par elle . . .

Ma mère sonne . . . j'avais profité d'un instant de repos pour vous écrire . . . elle s'éveille . . . Dieu! elle est plus mal que jamais; des frissons . . . des vomissemens; . . . infortunée que je suis . . . plus rien d'obscur pour moi dans l'avenir . . . il est brisé ce voile affreux qui séparait ma vie; toutes les horreurs que j'entrevoyais au-delà, s'avancent à moi sous la faux de la mort . . . l'ange des ténèbres entr'ouvre le cerceuil, et votre malheureuse Aline n'a plus qu'un pas pour y descendre.

[Footnote 1. Toutes les suivantes à commencer par celle-ci furent adressées à Chambéri, où il était convenu que Valcour devait être pour lors.]

LETTRE LXVII.

Déterville à Valcour. [1]

Vertfeuille, ce 6 mai.

Ils ne sont plus ces jours heureux où ma main occupée à te transmettre des faits intéressans, passait les jours entiers à dissiper tes peines, en t'amusant des mêmes récits qui charmaient les objets de ta tendresse; vois maintenant les traits de cette plume funèbre, comme autant de serpens cruels qui vont déchirer ton cœur; frémis en ouvrant ce paquet, je ne te dirai point, ranime ton courage; . . . je ne t'engagerai point à te consoler. Je te connaîtrais mal ou t'estimerais peu, si tels étaient les accents de la voix qui te parle, . . . non, . . . lis, et meurs . . . Je ne te retiens plus à une existence trop cruelle pour toi, après les pertes que tu viens de faire . . . Renonce à la vie, Valcour, elle ne peut plus t'offrir que des épines, unis ton ame à celles de tes amies . . . encore une fois, lis, te dis-je, et descends au tombeau.

À peine eus-je appris l'état de madame de Blamont, que je courus à Vertfeuille, on venait de m'envoyer un homme à cheval pour me prier de ne pas perdre un instant; le même courrier m'apportait une lettre pour le comte de Beaulé, qu'on invitait à se joindre à moi; . . . il venait de partir la veille pour des inspections pressées sur les côtes; je mis sa lettre à la poste, incluse dans une de moi, et j'arrivai seul le vingt-quatre; je trouvai, comme tu t'imagines aisément, tout le monde dans une extrême désolation, l'accident de notre respectable amie devenait très-grave, le renouvellement du vingt-deux avait eu des simptômes aussi singuliers qu'effrayans, et le médecin me dit tout bas, que si le mieux ne se décidait pas le lendemain, il ne répondait pas trois jours de la malade. Je me gardai bien d'annoncer une telle nouvelle à ton Aline, son cœur ne la lui présageait que trop, comme sa mère m'attendait, disait-on, avec impatience, je m'approchai sur-le-champ d'elle pour lui demander ses ordres, et lui témoigner la part que je prenais à son état. Elle me tendit la main dès qu'elle m'apperçut, et la pressant, oh! mon ami! je crains bien que nous n'allions nous séparer, me dit-elle, . . . mais quand elle vit que je la rassurais, —eh bien! reprit-elle, quoiqu'il en soit, j'ai voulu vous voir et vous recommander mes dernières volontés. —Cette précaution est encore inutile, pourquoi se noircir l'imagination quand il existe autant d'espoir? —Cela ne fait pas mourir, mon ami . . . cela ne fait pas mourir, et cela tranquillise: en disant ces mots, elle me remit un papier et me pria de le lire.

Comme cet écrit contenait beaucoup d'articles qui, quelque intérêt que tu puisses prendre à cette digne femme, sont pourtant de peu de conséquence pour toi, je ne te parlerai que des plus importans.