Mariée, séparée de biens, et pouvant disposer de ce qu'elle avait, elle laissait tout à sa fille Aline, sous la clause exacte de t'épouser, et elle demandait pour unique et dernière grace à son mari, de ne pas contraindre la volonté de sa fille sur une affaire où tenait absolument le bonheur ou le malheur de la vie. Dans le cas où Aline serait contrainte à un autre mariage, elle ne la privait pas de son bien, mais elle voulait qu'elle en disposa seule, et que ce bien n'entrât point dans la communauté . . . Elle fondait un hôpital de six lits à Vertfeuille, uniquement destiné pour les habitans du lieu, et l'on trouverait chez son notaire l'argent utile à cet établissement . . . Elle demandait un enterrement des plus simples dans la paroisse de sa campagne, mais elle désirait que tous les pauvres de l'étendue de ses domaines fussent nourris neuf jours, soir et matin et servis par ses gens dans la grande salle du château . . . Elle voulait qu'une petite boète qu'elle me remettait, contenant son portrait, dans un entourage de quinze mille francs de pierreries, te fut envoyée sans délai le lendemain de sa mort . . . Elle voulait que ses superbes cheveux, fussent coupés et remis à sa fille . . . Elle laissait un bijou de douze mille francs à Léonore, et à Sainville une autre belle boîte où se trouvait encore son portrait. Cet écrit finissait par de sages avis à son Aline; par des conseils remplis de mœurs et de piété; ensuite elle conjurait cette tendre fille de ne jamais choisir d'autre sépulture que celle où sa mère allait être déposée . . . Elle me nommait exécuteur testamentaire de ses legs et de ses volontés, et m'enjoignait au nom de l'amitié qui nous avait toujours unis, l'exactitude la plus entière à la tenue de tous les articles contenus dans l'écrit qu'elle me remettait.
Dès qu'elle vit que j'avais lu, elle me demanda avec empressement, si je lui jurais de remplir ce à quoi elle m'engageait . . . Je le lui promis en lui serrant les mains, elle me sourit, me dit que je lui prouvais bien que j'étais son ami, et que depuis cette assurance elle se trouvait beaucoup plus tranquille, elle dormît effectivement près de trois heures la nuit du 24 au 25; mais en se réveillant vers les deux heures du matin, elle appela Aline qui n'avait jamais voulu quitter le chevet de son lit, elle la pressa sur son sein, et lui dit qu'elle se sentait plus mal. Cette tendre fille fondit en larmes; alors madame de Blamont se contraignit, pour ne pas trop affecter celle qui partageait si cruellement ses douleurs, elle la conjura d'aller prendre quelqu'instans de repos, lui assurant que je la remplacerais; mais Aline ne voulut jamais céder à personne le charme qu'elle trouvait à soigner sa mère, elle dit qu'elle ne s'en rapportait à qui que ce fut; . . . que les hommes ne s'entendaient pas à ces sortes de choses, et ni prières, ni instances, ni ordres ne purent lui faire quitter sa place.
Comme elle était intéressante, mon ami, dans l'emploi de ces devoirs sacrés, . . . pâle, . . . les yeux battus, . . . échevelée, sous un mauvais petit déshabiller de toile, . . . un grand tablier de femme de chambre autour d'elle, . . . il semblait que la piété filiale voulut disputer aux graces, le soin touchant de l'embellir.
Mais les douleurs augmentant, il ne fut plus possible à madame de Blamont de pouvoir feindre . . . Le médecin qui ne quittait plus, s'approchant de moi après l'avoir observée, —voilà ce que j'ai craint, me dit-il, . . . elle est perdue, —oh! ciel! répondis-je avec effroi: . . . perdue, . . . à cet âge, . . . avec autant de ressources, . . . tant de sagesse et tant de santé. —Elle est perdue. —Et quel est donc le genre de sa maladie; quelle est la cause de cet accident imprévu? —Une cause où échoueront tous les secrets de l'art, elle est empoisonnée . . . —empoisonnée, juste ciel! —elle l'est; prononcez, que faut-il que je fasse? —L'écrire à son mari et le cacher soigneusement à elle, à sa fille et à toute la maison, c'est ce que je vois de plus sage à faire . . . le médecin certifia, signa son opinion, et la lettre partit secrètement par un homme en poste.
Cependant les douleurs d'entrailles varièrent plusieurs fois dans la journée . . . À l'une des plus violentes crises, Aline nous arracha des larmes à tous . . . Elle vint se jetter aux genoux du médecin . . . Oh! monsieur! lui dit-elle dans un accès de douleur affreux, oh! Monsieur! sauvez ma mère, tout ce que je possède est à vous, je vous en fais un don public, mais quand elle vit que le médecin se reculait un mouchoir sur les yeux, et sans lui répondre, elle retourna se précipiter aux pieds du lit de sa mère, . . . invoqua l'Éternel avec une componction, avec une ferveur si ardente, que la violence de l'élan anéantit ses forces et la fit tomber dans mes bras sans connaissance . . . Nous la portâmes sur un lit, . . . quand elle eut repris ses sens, je lui fis comprendre de mon mieux qu'elle devait se calmer, que l'abandon où elle se livrait, dérangeait sa santé et nuisait même à celle de sa mère: croyant voir que ce raisonnement la tranquillisait un peu, je voulus essayer de la préparer au terrible revers qui la menaçait; mais m'interrompant avec violence à la première phrase, . . . juste ciel! . . . s'écria-t- elle, . . . elle est morte? et s'échappant de mes bras, . . . s'élançant comme un trait, du lit où j'essayais de la contenir, jusqu'aux pieds de celui de sa mère, elle y vint tomber à genoux, les mains jointes, . . . madame de Blamont un peu mieux, la releva, la gronda doucement d'une si grande agitation, et lui dit en la baisant sur les yeux, . . . tu ne veux donc plus que nous puissions causer tranquillement ensemble? —Oh! ma chère et tendre mère! répondit Aline en pleurs . . . Ne savez-vous donc pas combien je vous aime? ignorez-vous à quel point votre sort est irrévocablement lié au mien. —Si tu m'aimes prouve-le-moi en te calmant, . . . —Eh bien! eh bien, je suis tranquille, maman, je suis tranquille . . . Alors madame de Blamont voulant distraire et ses maux et ceux de sa fille, se fit apporter ses diamans sur son lit, et elle joua avec pendant deux heures, tantôt se les essayant, tantôt en parant Aline, mais plus livrée au sombre involontaire de ses idées, qu'au projet de les adoucir un moment, voyez me dit-elle, Déterville, . . . comme mon Aline eut été bien le jour de ses nôces, . . . voilà comme je l'aurais embellie, . . . et cette déchirante idée arracha bientôt des torrens de larmes à toutes deux.
Cependant, dans toute cette maison autrefois si tranquille et si délicieuse, on ne respirait plus que la douleur: on ne voyait plus que de la tristesse et de l'inquiétude, . . . on n'appercevait de toutes parts que des gens venir, s'informer, repartir; . . . la désolation était générale.
Au travers de la foule qui circulait dans les appartemens, on vit tout-à-coup entrer une jeune fille, les bras levés, le visage inondé de pleurs, . . . c'était cette petite Colette chez laquelle se firent vos adieux . . . On veut la repousser, . . . elle résiste; . . . laissez-moi, laissez-moi, dit-elle, je veux aller voir la protectrice des pauvres, je veux aller voir ma bonne mère . . . Elle se jette à genoux aux pieds du lit, elle supplie sa chère maîtresse de lui donner sa bénédiction, baise la terre et se retire en larmes, . . . Eh bien! nous dit cette femme adorable, dès que cette enfant fut sorti, n'y a-t-il pas quelque satisfaction à faire le bien, et croyez-vous que l'hommage du pauvre ne vaille pas toutes les caresses de la fortune?
Comme elle se sentit absorbée le 25 au soir, nous nous retirâmes avant minuit; mais quelques prières que je fis à Aline, elle ne voulut jamais quitter sa mère, elle me pria de me charger de tout le soin du dehors, et de lui laisser ceux de l'intérieur, elle était aidée de deux femmes de Vertfeuille, qui se reléyaient tour-à-tour; toutes se disputaient cet honneur, il n'y en avait pas une, même des plus à l'aise, ni dans le bourg, ni dans les environs, qui ne sollicitât comme une faveur la grace de veiller cette femme angélique.
Oh! mon ami! voilà donc les effets de la bienfaisance, voilà donc les fruits délicieux de la piété et de la sagesse; il semble que l'Éternel, envieux d'en récompenser l'homme, veuille lui faire déjà goûter sur la terre l'image des plaisirs célestes, dont ces vertus seront couronnées. Le 26, dès la pointe du jour, . . . jour affreux mon ami, . . . jour où la volonté de Dieu, permit que l'innocence succombât sous le crime, pour éprouver les hommes ou pour les abaisser . . . On nous annonce dès le matin qu'Augustine venait de s'évader, . . . qu'elle n'avait rien dit à personne, et qu'on ne pouvait concevoir ce qu'elle était devenue. De ce moment le voile tomba, . . . le doute même ne me devint plus permis . . . Je recommandai le plus grand secret, et m'interdis toutes recherches. —J'avais l'honneur d'Aline à ménager; devais-je entreprendre ce qui ne sauvait pas la vie de sa mère, et ce qui traînait son indigne père à l'échafaud? . . . je montai, . . . la nuit avait été terrible; des spasmes, . . . des convulsions, . . . tous les symptômes d'une fin aussi cruelle que prochaine, engagèrent le médecin à me dire qu'il était de mon devoir d'avertir madame de Blamont . . . Je m'approche du lit de la malade; . . . j'avais choisi l'instant où Aline était allée chercher quelques papiers par ordre de sa mère, et j'avais chargé le médecin de l'arrêter au retour, afin de me donner le temps d'agir . . . Madame de Blamont sourit en me voyant, . . . sublime tranquillité d'une ame honnête et paisible . . . Ô doux repos d'une conscience pure! . . . Je suis bien mal, n'est-ce pas mon ami, me dit-elle; . . . je ne verrai jamais ma fille heureuse? Hélas! je ne désirais la vie que pour accomplir son bonheur, . . . je n'en jouirai jamais, . . . le ciel ne le veut point . . . J'osai croire en ce moment que rien ne devenait plus expressif que mon silence, . . . je baissai les yeux et je me tus.
Vous ne me répondez pas, Déterville? . . . et je pris une de ses mains que je pressai contre mes lèvres. Vous ne me répondez pas, répliqua-t-elle une seconde fois . . . Ici la nature l'emporta sur le courage; elle eut une crise violente, et me tendant les deux bras, . . . je suis prête, mon ami, . . . je suis prête; . . . mais cette chère Aline, . . . je l'abandonnerai donc, . . . je la laisserai donc sans soutien au milieu des dangers qui l'environnent! . . . Je n'aurais pas cru que le ciel l'eût permis . . . N'importe, ce n'est pas à moi à scruter ses ordres, je ne dois que m'y conformer . . . Alors elle me pria de lui faire venir son curé, et de me charger entièrement d'Aline pour deux heures, sans lui permettre d'entrer. Cette commission n'était pas aisée . . . J'envoyai promptement avertir le prêtre, et assurant Aline que sa mère était mieux, je la conjurai de faire un tour de jardin avec moi, ayant quelque chose absolument essentiel à lui dire; . . . mais je savais bien qu'on ne menait point cette tête-là comme on voulait: elle me répondit fermement qu'elle n'irait pas avant que d'avoir vu sa mère, qu'il y avait plus d'une heure qu'elle l'avait quittée, et qu'après un si long intervalle, elle ne voulait s'en rapporter qu'à ses yeux pour savoir comment elle était; et elle monta lui porter les papiers que celle-ci avait demandé; elle redescendit peu après; je vis bien que madame de Blamont ne lui avait rien dit, et s'était borné, sans doute, à lui recommander de me venir parler. Je l'entraînai d'abord par des propos vagues, beaucoup au-delà des parterres, et ayant enfin gagné un bosquet, je la suppliai de m'écouter. —Eh bien! me dit- elle, sans s'asseoir, avec une prodigieuse agitation, . . . qu'avez- vous donc à me dire? . . . je vois bien que voilà du mystère . . . faut-il que je la perde? . . . Peut-être que non, lui dis-je, mais si ce malheur vous arrivait? —elle ne serait pas la seule victime, et j'aurais bientôt partagé son sort. —Oh ciel! est-ce là ce que je devais attendre de tant de piété et de vertu? Songez-vous à ce que vous vous devez à vous-même, à ce que vous devez à l'homme qui vous adore! —Valcour? . . . il est perdu pour moi . . . Comment pouvez- vous croire que je sois jamais à lui? mais ne m'en parlez pas, je vous prie, le sentiment de ce que je dois à Dieu même, ne l'emporterait pas aujourd'hui sur ce qui n'appartient qu'à ma mère; je ne veux penser qu'à elle, je ne veux m'occuper que d'elle; il n'est pas une seule idée qui puisse combattre la sienne dans mon cœur! . . . Est-ce là tout ce que vous avez à me dire, ajouta-t-elle, en voulant fuir, comme si elle eût compté tous les momens qui la séparaient de l'objet de son idolâtrie . . . Mais la retenant par une main, et voyant qu'avec une telle ame, il valait mieux frapper les grands coups tout de suite, que d'employer des ménagemens qui ne servaient qu'à la déchirer en détail. Aline! m'écriai-je . . . ô ma chère, Aline! . . . cette mère que nous adorons vous et moi, . . . ce tendre objet de nos inquiétudes mutuelles, . . . il faut absolument nous en séparer . . . Le trait l'ayant frappé sur la partie la plus sensible de l'ame, et l'ayant, pour ainsi dire, pétrifiée, elle me fixa; . . . tout-à-coup ses yeux s'égarent, la stupidité s'imprime sur ses traits; sa respiration devient vive et pressée, et la tête se dérange totalement . . . Je me repentis d'avoir été si vite; je reconnus qu'elle n'était nullement préparée, et que malgré ses propos, elle s'était toujours fait illusion . . . Je l'approche, . . . elle me repousse avec un geste furieux; et s'égarant de plus en plus, . . . elle me dit en balbutiant, d'aller chercher sa mère; . . . que le déjeûner était servi sous le bosquet où nous étions . . . Hélas! c'était malheureusement celui qui nous servait jadis à cet usage . . . Je sais bien qu'elle ne viendra pas, continua-t-elle: . . . puis montrant la terre, . . . elle veut aller là, . . . là, . . . là, . . . mais elle n'ira pas sans moi . . . Déterville, allez donc la chercher, vous voyez bien que nous l'attendons . . . Alors inondé moi-même de mes larmes, je la pressai sur mon sein: ô tendre fille! m'écriai-je, rappellez votre raison et vos sens; reconnaissez le plus sincère de vos amis, et écoutez-le . . . mais se débarrassant brusquement de mes bras, elle me dit, toujours égarée, que puisque je ne veux pas aller chercher sa mère, elle va donc y voler elle-même . . . Non, lui dis-je, en la retenant, . . . elle remplit des devoirs pieux que vous ne devez point troubler. Ce mot, refrappant une seconde fois son ame, parce que, tout cruel qu'il est, il n'anéantit pourtant pas tout-à-fait l'espoir . . . Ce mot, dis-je, la remet dans son assiette ordinaire: . . . la raison revient, mais la secousse ayant trop ébranlé les nerfs, elle tombe dans une violente attaque de convulsions: elle se renverse à terre, . . . elle s'y roule, . . . tous ses membres frémissent, peut-être eût-elle succombée en ce fatal instant, si un déluge de larmes ne l'eût soulagée . . . Bien content de la voir pleurer, je lui tends les bras, . . . elle s'y jette . . . Ô mon ami! me dit-elle, il faut donc qu'elle me soit ravie? il faut donc que je perde la consolation de mes jours! . . . l'amie la plus chère de mon cœur, . . . l'arbitre de ma destinée, . . . celle que j'adorais, . . . celle dont la tendresse faisait mon bonheur, . . . celle que je pouvais conserver encore cinquante ans, et vous voulez que je lui survive! . . . Ah! que deviendrai-je sur la terre quand je ne pourrai plus l'y voir? Non, non, ne veuillez pas un tel sacrifice, . . . ne l'exigez pas, mon ami, je ne pourrais pas vous le promettre . . . La voyant plus affligée, sans doute, mais cependant un peu plus raisonnable, je mis en avant les motifs de consolation que pouvaient dicter la sagesse . . . Tout fut vain, . . . plus je cherchais à la résigner, mieux elle m'échappait, ce qui semblait devoir la tempérer, la révoltait presqu'aussi-tôt, et je n'arrivais à son ame abattue, qu'en y agravant le désespoir. Cependant elle s'impatientait; elle brûlait de revoler près de sa mère: . . . je fus obligé de l'y ramener, et de laisser ma besogne imparfaite. Celle de madame de Blamont était finie, . . . nous entrâmes . . . Aline s'élança dans les bras de l'objet de son cœur: elle lui demanda pourquoi on les avait séparées si long-temps, —des soins. —Ces soins ne sont pas encore nécessaires, reprit Aline, avec humeur, vous n'êtes pas encore au point de les devoir prendre; . . . alors madame de Blamont embrassant sa fille avec tendresse, lui dit en versant des larmes amères; Aline, Aline, il faut nous séparer: et toutes deux pressées dans les bras l'une de l'autre, y restèrent ainsi plusieurs minutes sans mouvement; mais quand Aline s'en arracha, elle retomba sur le lit de sa mère dans une nouvelle attaque de spasme qui nous fit craindre pour elle-même. Cependant à force de soins, cette tendre fille ne voulant pas perdre les derniers momens qui lui restaient, se calma, et le médecin permit à madame de Blamont de prendre un peu de crême de ris qu'elle paraissait désirer. Aline plus tranquille, parce qu'elle se flattait toujours quand elle ne se désolait point, partagea ces derniers alimens, colée sur le sein même de sa mère. Quel tableau, mon ami! je n'en ai jamais vu de plus intéressant, et mes pleurs coulent avec trop d'abondance pour pouvoir essayer de le peindre.