À trois heures il prit une faiblesse affreuse à notre chère malade; on ne lui rendit un instant la lumière, que par le secours des plus violents cordiaux . . . Dès qu'elle eut r'ouvert les yeux, elle demanda à être enfermée une demi-heure avec sa fille et moi; le médecin voyant qu'elle pouvait parler, la fortifia par quelques nouvelles gouttes d'essence, et nous laissa. Elle nous fit placer tous deux auprès de son lit, mais Aline ne voulut l'écouter qu'à genoux . . . Elle appuya dans cette posture, ses mains dans celles de sa mère, et courbant sa tête sur le lit, elle l'entendit avec le plus saint respect.
«Mes amis, nous dit cette femme divine, me voilà prête à me séparer de vous pour jamais. À trente-six ans je devais compter sur une plus longue vie; mais avec les malheurs dont j'étais accablée, elle n'en fût pas devenue plus utile au bien de mon ame: le moment où je touche est cruel; on ne s'accoutume pas assez à l'envisager dans le monde, et quelqu'ait été notre conduite, quand il arrive, il nous effraye. Pleinement convaincue de l'existence d'un Dieu juste, j'ose voler sans crainte entre ses bras; je lui demande sincèrement pardon de ce qui peut l'avoir offensé; j'aurais voulu lui porter un cœur plus pur, . . . au moins le lui offrirai-je sans crime; ce serait pourtant vous tromper que de vous dire que je n'ai pas commis bien des fautes; . . . que d'impatiences sous le joug dont il lui plaisait de m'accabler! je fus sacrifiée bien jeune, et vous savez ce que j'ai souffert; je m'en suis plaint, je ne l'aurais pas dû; il m'eût fallu regarder ce qui m'arrivait, comme des volontés du ciel; . . . chaque dépit était une révolte dont je devrais m'accuser comme d'un crime; . . . peut-être aussi suis-je coupable de trop d'amour-propre, mais cette chère Aline en est cause . . . Je me suis trouvée long-temps fière d'avoir pu lui donner le jour; et comme toute ma tendresse était en elle, j'y plaçais aussi mon orgueil. L'extrême amour que j'ai eu pour cette fille, m'a sans doute distrait de celui que je ne devais qu'à Dieu: Son bonheur était mon unique occupation; je regardais la possibilité de le faire, comme la consolation de tous mes maux . . . Je n'ai pas réussi, il fallait encore que cette croix- là me fût offerte; il fallait que la coupe des douleurs fût avalée jusqu'à la lie! Je la laisse jeune et sans secours, . . . en proie à des malheurs qui me font frémir pour elle, . . . et je n'y serai plus pour les écarter de ses pas: . . . elle n'aura plus ma main pour essuyer les larmes qu'ils arracheront de son cœur . . . , Ô ma fille, tout espoir est perdu maintenant, le dernier conseil que j'ai à te donner, est d'obéir à ton père, et de te livrer aveuglément à celui qu'il te donne . . . Et comme elle vit ici qu'Aline faisait un geste d'horreur, . . . Eh bien! reprit-elle, puisque tu crains les crimes qu'une telle union assemblerait inévitablement sur ta tête: il te reste le parti du cloître, jette-toi dans les bras de l'époux sans tache, les plaisirs célestes qu'il te promet, valent bien mieux que les joies trompeuses d'un monde, où tu ne trouveras que des traverses . . . Dans ce cas, Déterville, il faudrait faire reconnaître Léonore à mon mari, et tous mes biens lui passeraient. Léonore étayée d'un époux qu'elle aime, n'aurait rien à redouter d'un père vicieux et cruel, et toutes les raisons qui ont pu légitimer un arrangement . . . qui ne laissait pas que de me faire éprouver bien des remords: toutes ces raisons, disparaissant, dis-je, si mon Aline se donnait à Dieu, il deviendrait nécessaire alors de rendre à sa sœur l'existence qui lui est due, et de la faire renoncer aux biens qu'elle réclame aujourd'hui, dont le mien et celui de son père la dédommageraient amplement; je vous laisse ce soin, Déterville, en raison du parti qu'Aline prendra, et vous ferez, d'après ce parti, les changemens nécessaires à l'acte que je vous ai remis, je vous y autorise pleinement: . . . puis se soulevant avec peine, . . . l'instant approche, mes amis, a-t-elle continué, . . . dans peu je vais paraître aux pieds de l'Éternel; . . . dans peu je l'invoquerai pour mon Aline . . . Lève-toi, ma fille, . . . lève-toi; . . . n'est- ce pas beaucoup que j'aie la douceur d'expirer dans ton sein . . . Cette joie ne pouvait-elle pas m'être ravie? Laisse-moi te bénir et t'embrasser . . . Déterville, je vous la recommande. Adieu.»
Alors elle a jeté ses bras autour de son Aline; elle l'a fortement serrée sur son sein: . . . une légère convulsion l'a saisie, . . . et l'ame la plus pure qui fût émanée des mains de l'Être suprême, a revolé vers son auteur.
Je ne te peins point mon état, Valcour, tu te le représentes; . . . à peine avais-je la force de lever les yeux; mais tant d'importantes occupations exigeant mon courage, mon premier soin, comme tu le crois, a été de voler à Aline: elle était courbée sur sa mère: hélas! il était difficile de savoir laquelle des deux vivait encore; il n'y avait plus dans cette chère fille, ni poulx, ni respiration, ni chaleur; et quand avec beaucoup de peine j'ai pu l'arracher des bras qui l'enlaçaient, elle est tombée sur le lit sans connaissance; on est accouru, les soins se sont divisés, mais il n'en était plus besoin pour l'infortunée mère, . . . elle était déjà dans le séjour que l'Eternel doit à la vertu: . . . elle l'embellissait déjà.
On a porté Aline dans sa chambre, livrée aux soins de sa chère Julie et du médecin, . . . au bout d'une heure elle est revenue, et me trouvant au chevet de son lit, elle m'a demandé sa mère, . . . elle m'a dit avec égarement, que c'était moi qui la lui ravissais, . . . que c'était moi qui l'empêchait de la voir, et qu'elle appellait au tribunal de Dieu de toutes les injustices que je commettais envers elle. Je l'ai pressée dans mes bras, elle s'en est arrachée, et s'y rejettant bientôt avec transport, elle m'a demandé mille pardons des reproches qu'elle m'adressait: elle m'a dit qu'elle n'était plus maîtresse de sa tête; qu'elle savait bien l'affreuse perte qu'elle avait faite, mais que si je l'aimais, je lui procurerais la douceur d'embrasser encore une fois sa tendre mère; en disant cela elle nous est échappée, et malgré les efforts de Julie, elle s'élançait infailliblement vers le cadavre qui venait d'être exposé dans un lit de parade, si heureusement Julie, au risque d'être renversée, ne lui eût opposé un rempart de nos corps, ne l'eût saisie et reportée promptement sur son lit.
Alors ses larmes ont coulé avec abondance; elle a poussé des cris de douleur qui eussent déchiré l'ame du mortel le plus insensible; . . . mais comme une voiture arrivait en poste dans la cour; il me fallut la quitter, en la recommandant à Julie, et aller vaquer à d'autres soins.
Cette voiture était celle du président, il n'avait avec lui qu'un valet; il s'est arrêté dans la première salle, et aux accents lugubres qui l'ont frappé, . . . aux gémissemens, . . . aux pleurs universels, il a pu voir que son abominable forfait était consommé; . . . que l'ange n'était plus dans le temple et que l'éternel l'avait rappellé vers lui . . . Je l'ai abordé, . . . il m'a embrassé avec le plus grand flegme; . . . il m'a remercié de mes soins, en me faisant entendre avec adresse, que ma présence était maintenant inutile au château; je n'ai pas fait semblant de le comprendre, ayant dans mon porte-feuille ce qui autorisait cette présence, je l'ai laissé dire ce qu'il a voulu . . . Il m'a prié de le mener où reposait sa femme; je l'ai conduit dans la chambre de parade, et comme on travaillait à arranger le corps, il étoit nud, sous un voile, dont on s'était pressé de le couvrir quand on l'avait entendu entrer; il a fait signe qu'on se retira; quand il s'est vu seul avec moi, . . . il s'est approché du lit, et levant le voile, le monstre a dit comme Néron, en voulant souiller Agrippine, en vérité, elle est encore belle! Peut- être en eût-il dit davantage s'il ne m'eut vu frémir d'horreur; . . . il s'est approché, . . . il a regardé le visage avec attention; . . . mais je ne vois nulle apparence de poison, a-t-il dit . . . Que prétends-donc votre médecin? . . . C'est un fou ou un homme dangéreux, qui mériterait que je le fisse punir; c'est faire tort à tous les honnêtes-gens au milieu desquels elle est morte; . . . et vous-même, vous n'auriez pas dû le souffrir. —Moi? Non-seulement je l'ai souffert, mais j'ai ordonné qu'on vous l'écrivit. —Je ne reconnais pas là votre prudence. —Je n'en ai peut-être jamais eu autant de ma vie. —(Et me contraignant) —À qui fallait-il se plaindre, ai-je dit, à qui fallait-il parler d'un fait certain, si ce n'est à celui qui doit le venger? —Certain? Non; et dès qu'il ne l'était pas, il vallait cent fois mieux ne rien dire; voilà ce que j'aurais appellé de la prudence. —Une fille sauvée. -– Qui? —Augustine. —Bon, c'est une catin; je sais ce que c'est, séduite par un de mes gens, n'aimant point sa maîtresse; . . . malade ou non, elle décampait tout de même . . . Ils sont fort loin tous deux; vous croyez-bien que j'ai renvoyé le valet! Sont-ce là vos preuves? —On pourrait en acquérir d'autres. —Allons, allons, laissons cela; ces horreurs-là ne doivent jamais se supposer dans une maison, les croire est compromettre tout ce qui l'habite; où est Aline? —Content de changer de propos, et d'après les invariables résolutions que j'avais prises, ne voulant pas aller plus loin, je lui ai peint l'état de cette chère fille; je lui ai dit que je croyais prudent de la laisser quelques jours tranquille. —Quelques jours, m'a-t-il dit en ricannant, je compte pourtant l'emmener demain; Dolbourg l'attend à Blamont, et nous concluons tout de suite. —Eh quoi! monsieur, sur le tombeau de sa mère? —Bon! petitesses que cela; une femme qui vient de mourir n'empêche pas qu'on en mette une autre dans le cas de donner la vie; . . . au contraire, c'est une sorte de réparation qu'on doit à la nature, et chaque instant qu'on retarde à la lui faire, est une lézion envers ses loix. Une mère est sacrée, . . . si vous voulez, . . . quand elle vit; elle n'est plus rien quand elle est morte . . . . . . Tenez, je quitte Paris, il y arriva hier au soir quelque chose de tout-à-fait semblable, dans un genre un peu différent néanmoins, mais qui vous fera voir également que quand il s'agit d'objets sérieux, on ne s'arrête pas à des balivernes de sentimens, qui ne sont faites que pour le peuple. M. de Mézane, qui a une affaire au parlement d'Aix, . . . et que ce parlement, l'un des plus sages, l'un des plus intègres et des mieux composé du royaume [2], n'a voulu arranger avec la famille de la femme, qu'aux clauses d'une longue détention; M. de Mézanes, dis-je, qui se cachait depuis plusieurs années, entraîné par l'imbécile délicatesse de venir rendre à Paris des soins à une mère expirante, y est accourru malgré les dangers; il était à peine dans l'appartement de la défunte, que la famille de son épouse lui a fait mettre la main sur le collet; il s'est récrié contre ce procédé, . . . on lui a ri au nez, et on l'a jeté dans un cachot de la Bastille, où il a eu très-plaisamment à pleurer à-la-fois la perte de sa liberté, la mort de sa mère et la barbare stupidité de ses parens; il me semble que quand le gouvernement nous donne l'exemple de ces choses-là, nous pouvons le suivre . . . Oh monsieur! ce que vous me citez là me fait horreur, ai-je dit, il fallait sans doute que l'homme dont vous parlez fût coupable de crime de haute-trahison. —Pas un mot, des écrits contre nous, . . . contre les rois; des prédictions, quelques autres aventures de jeunesse, bien pardonnables à vingt-sept ans; de ces choses que nous faisons nous-mêmes tous les jours, mais que nous ne voulons pas que les autres fassent. —En ce cas, monsieur, trouvez bon que je vous le dise, il y a une atrocité révoltante à se permettre un tel crime pour punir un délit ordinaire; car alors la vertu n'a rien gagné, et il y a un forfait exécrable de plus dans la masse des torts de l'état [3], et l'indigne détournant la conversation, —mais sur quoi donc, reprit-il, fondez-vous la légitimité de cette douleur ressentie pour la perte de ceux que nous chérissons? De quel bien peut être un sentiment qui n'apporte aucune variation à l'état de celui qui n'est plus, et qui trouble ou dérange la santé de celui qui reste? —Ces choses-là ne se raisonnent point, monsieur, elles se sentent; malheur à qui ne les éprouve pas. —Non, monsieur, tout doit être soumis à l'analyse, ce qui ne peut l'être est faux; or dites-moi, je vous prie, si d'après mes systèmes de matérialisme, . . . si d'après la parfaite certitude où je suis que la mort termine tous nos maux et ne nous en laisse aucuns à redouter; si d'après cela, dis-je, ma femme, qui n'était rien moins qu'heureuse dans ce monde-ci, ne se trouve pas maintenant dans un repos préférable à l'état perpétuel de douleur où elle végétait ici-bas; . . . et si cela est, d'où vient la regretterais-je? Mes regrets n'auraient-ils pas l'air de lui dire: Je suis désolé de ce que vous ne soyez plus dans une position malheureuse, . . . désespéré de ce que vous soyez hors d'état de souffrir encore; et ces regrets, . . . je vous le demande, . . . les trouvez-vous bien délicats? . . . Renonçant un instant à mes systêmes, si j'adopte les votres, si je crois cette femme dans un monde meilleur, mon chagrin de ne la plus voir dans celui où elle souffrait, ne devient-il pas tout-à-fait insultant n'ayant plus que moi pour objet; vous m'avouerez que cet égoïsme est révoltant . . . . . . Eh quoi! je suis fâché d'être privé d'elle, et n'en suis affligé que par la perte que j'éprouve ne l'ayant plus, sans réfléchir au gain qu'elle fait de ne plus m'avoir; je ne pense qu'à moi en agissant ainsi, . . . nullement à elle, et j'ai l'air de consentir tacitement à ce qu'elle perde le bien qu'elle possède, pour venir me rendre celui que je perds. D'où je conclus qu'il y a une injustice extrême à regretter la mort de ceux qui nous ont été chers; car l'enfer étant impossible, ou ils ne sont rien, ce qui n'est pas un état pis: ou ils sont mieux, ce qui est un état plus doux; et dans l'un et l'autre cas, on a certainement tort de les redésirer à la vie, où ils ne seraient que dans un état moindre. Ne nous étonnons donc point d'après cela, que des nations entières ayent pour usage de se réjouir à la mort de leurs proches, et de se désoler à la naissance de leurs enfans; je ne connais point de coûtumes meilleures que celle-là [4]. Il faut plaindre ceux qui naissent à la douleur, il faut les imiter, et pleurer comme eux quand ils voyent le jour; nous quittent-ils, c'est un bonheur sans doute, et nous ne devons pas nous en affliger. —Mais supposons un moment que cette douleur ne soit que pour nous, instinct délicieux d'une ame tendre, n'est-il pas barbare de lui résister? —Le vrai philosophe se fait aux privations, et ne doit être affecté d'aucunes. Je ne vous accorde pas d'ailleurs que cette extrême sensibilité soit un bien, il me serait peut-être bien aisé de vous prouver le contraire; ce qu'il y a de certain, c'est que si cette émotion est un bonheur, au moins n'est-il pas celui de tout le monde; car je vous réponds que je ne l'ai jamais senti . . . Eh monsieur! c'est une chose si-tôt remplacée que le vuide d'une femme, d'une maîtresse, d'un parent, d'un ami; nous ne nous affectons si vivement de leur perte, que par l'idée où nous sommes de ne pouvoir jamais retrouver dans un autre être, les qualités qui nous échappent dans celui que la mort nous ravit; or cette idée non-seulement est personnelle, mais elle est chimérique; c'est l'habitude qui nous lie bien plus que ce rapport ou cette convenance de qualités, et si nous y prenions bien garde, nous verrions que cette peine éprouvée lors de la perte, n'est que la sensation physique d'une habitude rompue; or l'homme le plus malheureux sans doute, est celui qui, ne sachant pas l'art de voltiger également sur tous les plaisirs, . . . de les effleurer tous sans s'appesantir sur aucuns, s'est fait d'une sorte de goûts une si forte habitude, qu'il ne peut plus y renoncer sans douleur. Usons de tout et ne nous attachons à rien, jamais les pertes ne nous affecteront; un nouvel ami en remplacera un ancien, une nouvelle maîtresse celle que l'on vient de perdre, et le tourbillon des plaisirs nous entraînant sans nous donner le temps de penser, nous n'aurons jamais la douleur de plaindre ce que nous aurons appris à remplacer aussi promptement. —Ce vuide est épouvantable, la seule idée en glace d'effroi, c'est abrutir notre ame, c'est étouffer en elle la plus douce de ses facultés. Oh monsieur! quelque plaisir que vous puissiez m'offrir à présent en serait-il un seul qui valut pour moi la sensation que j'éprouve à pleurer l'amie que je viens de perdre. —Mais si vous chérissez votre douleur, elle devient une volupté; et dans ce cas vous m'avouerez que la volupté qui console, vaut beaucoup mieux que celle qui afflige. —L'une est celle d'une ame de fer, l'autre celle d'un cœur délicat et sensible. —Et d'où tenez-vous, monsieur, qu'il vaille mieux être organisé dans votre sens que dans le mien, si nous avons également tous deux des plaisirs? —Les miens sont ceux de la vertu, les votres mènent à tous les crimes. —Il faudrait savoir maintenant lequel (conventions sociales à part) donne plus de plaisir du vice ou de la vertu? —Comment une telle chose peut-elle se mettre en discussion? —Je vous le demande à mon tour; car si vous caractérisez le plaisir, la sensation chatouilleuse reçue à l'ame, par une cause quelconque, cette commotion beaucoup plus violente quand elle est donnée par le vice, fera naître infailliblement plus de plaisir que celle qui serait l'effet de la vertu; et dans ce cas, l'homme parfaitement heureux pourrait bien être celui qui, renversant toutes vos idées sociales, se ferait des vertus de vos vices et des vices de toutes vos vertus. —Monsieur, dis-je en fureur, ne pouvant plus tenir à de si cruels sophismes, vous feriez pendre avec raison le malheureux qui penserait comme vous. —D'accord, reprit ce scélérat, mais le bonheur d'être au-dessus des autres donne le droit de ne pas penser comme eux; voilà le premier effet de la supériorité; le second est d'en abuser, pour diriger ses actions d'après la singularité piquante de ses systêmes philosophiques; c'est ce qui fait qu'un homme trahit l'état, fait sa fortune et quitte le ministère en se disant ruiné [5], qu'un autre détruit le commerce intérieur de la France, parce que le projet absurde de ses maîtrises lui vaut deux millions [6]; que cent autres se cotisent pour attirer à eux la substance du peuple et affamer ensuite ce même peuple en lui vendant dix fois au-dessus de sa valeur cette nourriture qu'il vient de lui voler. Croyez-vous donc que ces gens-là soient moins heureux pour n'avoir pas chéri comme vous ce fantôme idéal de vertu? —Heureux? Ils ne peuvent l'être, le vrai bonheur n'est que dans la vertu, et les remords des coquins dont vous parlez, au défaut du glaive de Thémis, doivent nous venger de tous leurs crimes. —Des remords, vous me faites rire; ah! croyez que l'habitude du mal les énerve depuis long-temps dans de telles ames; celui de ces gens-là qui en connait encore à la seconde chûte, n'est qu'un sot que ses confrères devraient à l'instant dépouiller, et qu'ils persiflent cruellement au moins, s'ils n'osent le molester d'une différente manière; mais tenez, monsieur, je vois que nous ne nous accorderons pas de la soirée, ordonnez, je vous prie, qu'on nous serve; je n'ai point dîné pour venir plus vite, et j'ai un appétit dévorant. Nous philosopherons au dessert si cela vous convient . . .
Je donnai des ordres, il se mit à table et soupa avec une tranquillité, qui me fit voir qu'il fallait que ce scélérat eût acquis une furieuse habitude du crime, pour se trouver dans un tel calme en venant de le commettre; je ne mangeai point comme tu crois, je me contentai de lui tenir compagnie, me levant de temps à autres, pour vaquer aux soins qu'exigeaient mon emploi; mais ne paraissant point chez Aline, que ma présence irritait au lieu de calmer, et que je ne voulais instruire que le lendemain matin de la suite cruelle de ses malheurs. Le médecin n'était point encore parti, il prenait un peu de repos. Le président voulut le voir; il lui demanda avec effronterie de quoi sa femme était morte? —De poison, répondit hardiment celui-ci. —Mais, docteur, pensez-vous? . . . —Il est une façon sûre de vous convaincre, monsieur, nous ferons, quand vous voudrez, l'ouverture du corps. —Non, en honneur, ces opérations-là m'ont toujours révolté; elles ne sont pas sûres, et elles ont, ce me semble, quelque chose de cruel, . . . ne disséquons point, enterrons. —Un peu surpris de cette réponse, le médecin lui demanda s'il ne jugeait pas à propos de former une plainte juridique. —Et contre qui, dit le président? —Mais, monsieur, ces choses-là ne doivent pas rester impunies; vous, messieurs, qui en punissez jusqu'au soupçon le plus impossible [7], devez savoir mieux que nous la nécessité de sévir contre de telles horreurs. —Soit, dit le président, mais comme je suis loin d'admettre votre soupçon, qu'en le formant il tombe inévitablement sur tout ce qu'il y a eu d'honnêtes-gens autour de ma femme depuis trois mois; et que, dénué de preuves, comme nous le sommes, nous ne ferions jamais de cela que du bruit et pas le moindre exemple. Je suis pleinement convaincu que le plus sage est de rester dans le silence et de revenir comme moi, monsieur, à l'opinion qu'un tel crime, sans fondemens, sans motifs, devient absolument inadmissible. Sur-le-champ il changea de discours, évitant avec le plus grand soin de reparler d'Augustine. Le souper fait, il fut se coucher; . . . mais, ô comble d'horreur, pourquoi faut-il que j'aie encore cette dernière turpitude à révéler; et pourquoi une lettre que je ne consacrais qu'à la tristesse, doit-elle être souillée par des récits infâmes!
Le président ne marche jamais sans un de ses serviteurs zélés pour les plaisirs de leur maître, qui sacrifient pour leur en procurer, devoirs, religion, honneur et toutes les vertus qui caractérisent l'honnête homme. Dès que le patron est quelque part, cet insigne agent jette aussi-tôt les yeux sur ce qui l'entoure, et démêle avec une adresse et une promptitude singulière, l'objet qui peut convenir aux sâles désirs de celui qui l'employe; le lieu, les circonstances, la douleur générale . . . Cette impression de respect profondément gravée dans tout ce qui se trouvait là, rien ne parut sacré à ces deux monstres, l'un ordonna d'agir, l'autre travailla; et dans le nombre des jeunes paysannes que la piété, la reconnaissance attirait aux pieds de leur respectable dame, une, plus faible, ou moins touchée, osa écouter les propositions qui lui furent faites; c'était une jeune orpheline de quatorze ans, presque livrée à elle-même; le zélé serviteur la fit voir à son maître, celui-ci approuva le choix; dès le soir elle fut conduite dans la chambre de cet horrible époux, et le traître osa consommer son forfait près des cendres encore palpitantes de cette malheureuse femme, dont il venait de trancher si odieusement les jours. Il la garda toute la nuit; je ne le sus qu'après son départ; . . . en vérité, je ne l'aurais pas souffert, si j'en avais été prévenu.
Dès qu'il fut retiré, je me mis en devoir de remplir les tristes soins dont j'étais chargé; ce qui m'embarrassait le plus, était la manière dont je m'y prendrais pour prévenir cette pauvre Aline des nouveaux malheurs qui l'attendaient encore. L'ordre était précis, le président me l'avait renouvellé en nous séparant; et lorsque sur cela je lui avais montré les dernières intentions de sa femme, il les avait traité de radotage, qu'on pouvait entendre par pitié dans l'instant où elle les avait dictées, mais dont on ne pouvait que rire après . . . À l'égard des biens, meubles ou immeubles, je n'ai rien à réclamer ici, monsieur, m'avait-il dit, tout est à ma femme, elle a pu faire les dispositions qui lui ont convenues; mais pour ma fille elle est à moi, vous l'avertirez, je vous prie, qu'il faut qu'elle parte demain sans faute. Je devais donc la préparer.