—Celui qui devrait vous émouvoir, l'envie d'épargner une injustice à l'homme qui conduit l'état; eh! monsieur, votre conscience ne vous en reproche-t-elle pas assez, sans vous noircir encore de celle-ci? des discussions comme celles qui nous divisent, devraient-elles donc coûter autant? Si les ennemis qui viennent de persécuter trente ans notre patrie, se préparaient à l'accabler encore, peut-être se repentirait-on d'avoir sacrifié tant de braves gens à des divisions qu'un seul mot pourrait arranger. C'est pendant les malheurs de la France qu'on regrette ceux qui savent la servir.
L'infortuné baron de Castelnau tant de fois blessé sous vos yeux... tant de fois utile à l'état, ne mérite pas de finir ses jours sur un échafaud; je vous demande encore une fois sa grâce avec instance, monsieur, et vous renouvelle ma parole de vous dévoiler les choses les plus importantes, quand vous aurez rendu à Juliette le plus cher objet de ses désirs.
—Il n'est pas malaisé de voir qu'elle seule vous occupe ici.
—Oui, je l'adore, je ne m'en cache pas, monsieur; mais est-ce à l'obtenir que je travaille, et ce que j'entreprends, poursuivit Raunai, en lançant sur monsieur de Guise un regard énergique, ce que je vous propose enfin, peut-il effrayer mes rivaux? Mon dessein est de lui rendre un père...., un père innocent et qu'elle aime, je vous offre à ce prix l'aveu du secret qui vous intéresse, et vous avez ma vie si je vous en impose.
—Raunai, vous aimez Juliette, dit le duc, avec un trouble dont il lui fut impossible d'être maître.
—Si je l'aime, grand Dieu! elle est l'unique arbitre de mes jours, elle seule dirige mon sort, elle est ma gloire sur la terre, mon espérance dans un monde meilleur.... elle est ma vie... elle est mon âme; elle est tout, monsieur, tout pour l'infortuné qui vous parle.
—Vous auriez pu le dire avec plus de détours, vous deviez soupçonner qu'elle était aimée de moi, puisque je l'avais vue, et que vos transports n'étaient plus qu'une offense, dont il ne tient qu'à moi de me venger.
—Faites, monsieur, faites, répondit fermement Raunai, rendez-vous plus odieux que vous ne l'êtes, achevez de susciter pour ennemis à la France tous les individus qui l'habitent; que tout ce qui respire dans cette belle partie de l'Europe devienne la proie des viles passions qui vous subjuguent, que le citoyen ne prononçant votre nom qu'avec horreur, le maudisse à tous les instants du jour, soyez à la fois l'épouvante et l'exécration de la patrie, inondez-la par des fleuves de sang, couvrez-la par des champs de carnage; mais ne vous flattez pas de triompher toujours, les Français trouveront encore un Marcel qui saura poignarder dans le sein de leur maître, les vils flatteurs qui les gouvernent; craignez, si la voix de l'honneur n'est pas éteinte en vous, d'offrir une seconde fois ces fléaux à la France, immolez jusqu'au dernier de nous; mais de nos cendres mêmes sortiront des héros qui sauront nous venger.[5]
—Retirez-vous Raunai, dit le duc, trop bon politique pour ne pas se contenir à des reproches aussi durs et aussi mérités. Je ne puis rien vous dire avant que d'avoir entendu Castelnau.... Juliette doit vous savoir gré de ce que vous faites pour elle!
—Elle l'ignore, monsieur.