Obligés de se contenter de cette récusation, les juges lui dirent, que professant la religion réformée et ayant été pris les armes à la main, il ne pouvait éviter le dernier supplice qu'en dévoilant les chefs dont il avait suivi les ordres.
—Je n'ignore pas, dit Castelnau, que mes juges au nombre desquels je vois mes plus grands ennemis n'aient, et le pouvoir de me faire périr et toute l'habileté nécessaire à en trouver les moyens; mais je déteste le mensonge, et rien ne me contraindra à l'employer pour sauver ma vie. Il faut bien peu connaître la nation pour oser accuser des Français du crime que l'on me suppose, non que l'État, ni celui qui le gouverne, ne redoutent rien de nous; nous ne voulons qu'offrir au souverain la pitoyable situation de la France; lui faire voir les campagnes désertes; d'infortunés citoyens arrachés des bras de leurs épouses, traînés dans les plus obscures prisons; des enfants abandonnés dans les rues, mourant de faim et de misère, réclamant par des cris douloureux des parents que le despotisme leur enlève[7]; des scélérats profitant de ces troubles pour ravager la France, toutes les parties de l'administration en désordre, la sûreté des chemins négligée, le peuple accablé d'impôts, le malheureux habitant de la campagne attelé lui-même à sa charrue faute d'animaux qui puissent ouvrir le sein de la terre aux chétives semences qu'il va lui confier, et qui ne germeront, arrosées de ses larmes, que pour devenir la proie d'insolents collecteurs; le sang du peuple répandu dans toutes les villes, et le royaume enfin à la veille d'être la conquête de l'ennemi:
Voilà, messieurs, les tableaux que nous devons tracer...... les malheurs que nous voudrions peindre.... les fléaux que nous voudrions éviter! Ces intentions supposent-elles des projets de révolte? Nés Français, nous n'avons pas besoin que personne nous apprenne comment nous devons approcher de nos chefs. Un de nos premiers droits est de réclamer leur justice... de leur faire entendre nos plaintes, nous en usons.....
Mais nous nous armons, dites-vous? Cela est vrai; un voyageur le peut quand il doit traverser une forêt remplie de brigands: voilà l'excuse de nos armes, et nous la croyons légitime; rompez les barrières que vous élevez entre le gouvernement et nous, on ne nous y verra plus arriver que des réclamations à la main.
Nous les avons posées ces armes, sitôt qu'un général en qui nous croyons pouvoir prendre confiance[8] nous a donné sa parole de faciliter nos desseins; vous voyez l'estime que nous devons avoir pour des promesses qui n'ont été faites que pour nous tromper, que pour nous ravir des moyens de justification, et pour nous composer de nouveaux crimes: mais qu'on n'imagine pas que la nation puisse s'abuser longtemps sur les projets des Guise à se frayer un chemin au trône; il leur faut malheureusement pour y parvenir, le sang et les malheurs du peuple; on les verra bientôt au comble de leurs vœux.
Puissent ceux qui nous suivront se trouver bien de ces dangereux changements! si le contraire arrive.... et il arrivera, nous aurons au moins, nous autres victimes immolées par vous aujourd'hui, comme de tendres brebis sans défense, nous aurons, dis-je, pour consolation dans un monde meilleur, l'idée d'avoir perdu nos jours pour le bonheur de la patrie et pour la prospérité de l'État.
Voilà ma tête, faites-la tomber sous vos coups; la voilà, je l'offre et la perds sans regrets; ce n'est pas mourir que d'emporter avec soi d'aussi flatteuses espérances; elle est pour vous cette mort où vous croyez nous condamner...., pour vous seuls, dont la postérité ne parlera qu'avec horreur, tandis qu'objet de son culte et de son admiration, elle daignera nous faire parvenir encore aux pieds de l'éternel ces hommages flatteurs que son équité rend à qui servit les hommes.»
On renouvela les interrogations: Castelnau s'en tint toujours aux mêmes réponses; on lui tendit des pièges, imaginant le trouver en défaut sur la religion..... croyant qu'un guerrier comme lui, plutôt entraîné par l'esprit de parti que par amour de la vérité, serait à coup sûr mauvais théologien; on l'interrogea sur le dogme.
L'érudition de Castelnau confondit tous ses juges; parmi plusieurs autres questions, on lui demanda quelle répugnance il avait à croire la présence réelle de la divinité dans l'eucharistie.
—Monseigneur, dit le baron au cardinal qui lui adressait la parole, ces espèces que vous croyez transubstantiées dans le véritable corps et le véritable sang du fils de Dieu, se corrompent-elles ou non après les paroles du prêtre?