e suis convaincu il y a bien longtemps que les injures dictées par l'envie, ou par quelque autre motif plus vif encore, parvenant ensuite à nous par le souffle empesté d'un folliculaire, ne doivent pas affecter davantage un homme de lettres, que ne l'est des aboiements du mâtin de basse-cour, le voyageur paisible et raisonnable. Plein de mépris en conséquence pour l'impertinente diatribe du folliculaire Villeterque, je ne prendrais assurément pas la peine d'y répondre, si je ne voulais mettre le public en garde contre les perpétuelles diffamations de ces messieurs.

Par le sot compte que Villeterque rend des Crimes de l'Amour, il est clair qu'il ne les a pas lus; s'il les connaissait, il ne me ferait pas dire ce à quoi je n'ai jamais pensé; il n'isolerait pas des phrases qu'on lui a dictées sans doute, pour, en les tronquant à sa guise, leur donner ensuite un sens qu'elles n'eurent jamais.

Cependant, sans l'avoir lu (je viens de le prouver) Villeterque débute par traiter mon ouvrage de DÉTESTABLE et par assurer CHARITABLEMENT que cet ouvrage DÉTESTABLE, vient d'un homme soupçonné d'en avoir fait un plus HORRIBLE encore.

Ici, je somme Villeterque de deux choses auxquelles il ne peut se refuser: 1º de publier, non des phrases isolées, tronquées, défigurées, mais des traits entiers qui prouvent que mon livre mérite la qualification de DÉTESTABLE, tandis que ceux qui l'ont lu, conviennent, au contraire, que la morale la plus épurée en forme la base principale; ensuite, je le somme de PROUVER que je suis l'auteur de ce livre plus HORRIBLE encore. Il n'y a qu'un calomniateur qui jette ainsi, sans aucune preuve, des soupçons sur la probité d'un individu. L'homme véritablement honnête prouve, nomme et ne soupçonne pas. Or, Villeterque dénonce sans prouver; il fait planer sur ma tête un affreux soupçon sans l'éclaircir, sans le constater; Villeterque est donc un calomniateur; donc Villeterque ne rougit pas de se montrer comme un calomniateur, même avant que de commencer sa diatribe.

Quoi qu'il en soit, j'ai dit et affirme que je n'avais point fait de livres immoraux, que je n'en ferai jamais; je le répète encore ici, et non pas au folliculaire Villeterque, j'aurais l'air d'être jaloux de son opinion, mais au public dont je respecte le jugement autant que je méprise celui de Villeterque[13].

Après cette première gentillesse, l'écrivassier entre en matière; suivons-le, si le dégoût ne nous arrête pas; car il est difficile de suivre Villeterque sans dégoût: il en fait éprouver pour ses opinions, il en fait naître pour ses écrits, ou plutôt pour ses plagiats, il en inspire... N'importe, un peu de courage.

Dans mon Idée sur les Romans, le très-ignare Villeterque assure qu'avec une apparente érudition, je tombe dans une infinité d'erreurs. Ne serait-ce pas encore ici le cas de prouver? Mais il faudrait avoir soi-même un peu d'érudition pour relever des erreurs en érudition, et Villeterque, qui va bientôt prouver qu'il n'a même pas connaissance des livres scholastiques, est bien loin de l'érudition qu'il faudrait pour prouver mes erreurs. Aussi se contente-t-il de dire que j'en commets, sans oser les relever. Certes, il n'est pas difficile de critiquer ainsi; je ne m'étonne plus s'il y a tant de critiques et si peu de bons ouvrages; et voilà pourquoi la plupart de ces journaux de littérature, à commencer par celui de Villeterque, ne seraient nullement connus, si leurs rédacteurs ne les glissaient dans les poches comme ces adresses de charlatans lancées dans les rues.

Mes erreurs bien établies, bien démontrées, comme on le voit, sur la parole du savant Villeterque qui n'ose pourtant en citer une, l'aimable folliculaire passe à mes principes, et c'est ici où il est profond: c'est ici où Villeterque tonne, foudroie: on ne tient point à la finesse, à la sagacité de ses raisonnements; ce sont des éclairs, c'est de la foudre; malheur à qui n'est pas convaincu, dès qu'Aliboron-Villeterque a parlé!

Oui, docte et profond Vile stercus, j'ai dit et je dis encore que l'étude des grands maîtres m'avait prouvé que ce n'était pas toujours en faisant triompher la vertu qu'on pouvait prétendre à l'intérêt dans un roman ou dans une tragédie; que cette règle ni dans la nature, ni dans Aristote, ni dans aucune de nos poétiques, est seulement celle à laquelle il faudrait que tous les hommes s'assujettissent pour leur bonheur commun, sans être absolument essentielle dans un ouvrage dramatique de quelque genre qu'il soit; mais ce ne sont point mes principes que je donne ici; je n'invente rien, qu'on me lise, et l'on verra que, non-seulement ce que je rapporte en cet endroit de mon discours n'est que le résultat de l'effet produit par l'étude des grands maîtres, mais que je ne me suis même pas assujetti à cette maxime, telle bonne, telle sage que je la croie. Car enfin, quels sont les deux principaux ressorts de l'art dramatique? Tous les bons auteurs ne nous ont-ils pas dit que c'était la terreur et la pitié. Or, d'où peut naître la terreur, si ce n'est des tableaux du crime triomphant, et d'où naît la pitié, si ce n'est de ceux de la vertu malheureuse? Il faut donc ou renoncer à l'intérêt ou se soumettre à ces principes. Que Villeterque n'ait pas assez lu pour être persuadé de la bonté de ces bases, rien de plus simple. Il est inutile de connaître les règles d'un art quand on s'en tient à faire des Veillées qui endorment, ou à copier de petits contes dans les Mille et une Nuits, pour les donner ensuite orgueilleusement sous son nom. Mais si le plagiaire Villeterque ignore ces principes, parce qu'il ignore à peu près tout, du moins il ne les conteste pas; et quand, pour prix de son journal, il a escroqué quelques billets de comédie, et que, placé au rang des gratis, on lui donne, pour sa mauvaise monnaie, la représentation des chefs-d'œuvre de Racine et de Voltaire, qu'il apprenne donc là, en voyant Mahomet, par exemple, que Palmire et Séide périssent l'un et l'autre innocents et vertueux, tandis que Mahomet triomphe; qu'il se convainque à Britannicus que ce jeune prince et sa maîtresse meurent vertueux et innocents pendant que Néron règne; qu'il voie la même chose dans Polyeucte, dans Phèdre, etc. etc.; qu'en ouvrant Richardson, lorsqu'il est de retour chez lui, il voie à quel degré ce célèbre Anglais intéresse en rendant la vertu malheureuse; voilà des vérités dont je voudrais que Villeterque se convainquît, et s'il pouvait l'être, il blâmerait moins bilieusement, moins arrogamment, moins sottement enfin, ceux qui les mettent en pratique, à l'exemple de nos plus grands maîtres. Mais c'est que Villeterque, qui n'est pas un grand maître, ne connaît pas les ouvrages des grands maîtres; c'est qu'aussitôt qu'on arrache la cognée du bilieux Villeterque, le cher homme ne sait plus où il en est. Écoutons néanmoins cet original, quand il parle de l'usage que je fais des principes; oh! c'est ici que le pédant est bon à entendre.

Je dis que pour intéresser, il faut quelquefois que le vice offense la vertu; je dis que c'est un moyen sûr de prétendre à l'intérêt, et sur cet axiome, Villeterque attaque ma moralité. En vérité, en vérité, je vous le dis, Villeterque, mais vous êtes aussi bête en jugeant les hommes qu'en prononçant sur leurs ouvrages. Ce que j'établis ici est peut-être le plus bel éloge qu'il soit possible de faire de la vertu, et en effet, si elle n'était pas aussi belle, pleurerait-on ses infortunes? si moi-même je ne la croyais pas l'idole la plus respectable des hommes, dirais-je aux auteurs dramatiques: Quand vous voudrez inspirer la pitié, osez attaquer un instant ce que le ciel et la terre ont de plus beau, et vous verrez de quelle amertume sont les larmes produites par ce sacrilège? Je fais donc l'éloge de la vertu quand Villeterque m'accuse de rébellion à son culte; mais Villeterque, qui n'est pas vertueux sans doute, ne sait pas comment on adore la vertu. Aux seuls sectateurs d'une divinité appartient l'accès de son temple, et Villeterque qui n'a peut-être ni divinité ni culte, ne connaît pas un mot de tout cela; mais quand la page d'ensuite, Villeterque assure que penser comme nos grands maîtres, qu'honorer comme eux la vertu, devient une preuve indubitable que je suis l'auteur du livre où elle est le plus humiliée, on avouera que c'est là où la logique de Villeterque éclate dans tout son jour. Je prouve que sans mettre en action la vertu, il est impossible de faire un bon ouvrage dramatique; je l'élève, puisque je pense et que je dis que l'indignation, la colère, les larmes doivent être le résultat des insultes qu'elle reçoit ou des malheurs qu'elle éprouve, et de là, selon Villeterque, il s'ensuit que je suis l'auteur du livre exécrable où l'on voit précisément tout le contraire des principes que je professe et que j'établis! Oui, certes, tout le contraire; car l'auteur du livre dont il s'agit ne semble prêter au vice de l'empire sur la vertu que par méchanceté... que par libertinage; dessein perfide duquel sans doute il n'a pas cru devoir retirer aucun intérêt dramatique, tandis que les modèles que je cite ont toujours pris une marche contraire et que moi, tant que ma faiblesse m'a permis de suivre ces maîtres, je n'ai montré le vice dans mes ouvrages que sous les couleurs les plus capables de le faire à jamais détester, et que, si parfois je lui ai laissé quelque succès sur la vertu, ce n'a jamais été que pour rendre celle-ci plus intéressante et plus belle. En agissant par des voies opposées à celles de l'auteur du livre en question, je n'ai donc pas consacré les principes de cet auteur; en abhorrant ces principes et m'en éloignant dans mes ouvrages, je n'ai donc pas pu les adopter; et l'inconséquent Villeterque, qui imagine prouver mes torts, précisément par ce qui m'en disculpe, n'est donc plus qu'un lâche calomniateur qu'il est important de démasquer.