Les remords qui conduisent la Comtesse de Sancerre au tombeau, ne vengent-ils pas la vertu qu'elle outrage?
Dans Eugène de Franval, enfin, le monstre que j'ai peint ne se perce-t-il pas lui-même.
Villeterque... folliculaire Villeterque, où donc le crime triomphe-t-il dans mes nouvelles? Ah! si je vois quelque chose triompher ici, ce n'est en vérité que ton ignorance et ton lâche désir de diffamation.
À présent, je demande à mon méprisable censeur de quel front il ose appeler un tel ouvrage une complication d'atrocités révoltantes, quand aucun des reproches qu'il lui prête ne se trouve fondé? Et cela prouvé, que résulte-t-il du jugement porté par cet inepte phraseur? de la satire sans esprit, de la critique sans discernement et du fiel sans aucun motif; et tout cela parce que Villeterque est un sot, et que d'un sot il n'émana jamais que des sottises. Je suis en contradiction avec moi-même, ajoute le pédagogue Villeterque, quand je fais parler un de mes héros d'une manière opposée à celle dont j'ai parlé dans ma préface. Mais, détestable ignorant, apprends donc que chaque acteur d'un ouvrage dramatique doit y parler le langage établi par le caractère qu'il porte; qu'alors c'est le personnage qui parle et non l'auteur, et qu'il est on ne saurait plus simple dans ce cas que ce personnage, absolument inspiré par son rôle, dise des choses totalement contraires à ce que dit l'auteur quand c'est lui-même qui parle. Certes, quel homme eût été Crébillon s'il eût toujours parlé comme Artée; quel individu que Racine, s'il eût pensé comme Néron; quel monstre que Richardson, s'il n'eût eu d'autres principes que ceux de Lovelace! Oh! monsieur Villeterque, que vous êtes bête; voilà, par exemple, une vérité sur laquelle les personnages de mes romans et moi, nous nous entendrons toujours, quand il nous arrivera soit aux uns, soit aux autres, de nous entretenir de votre fastidieuse existence. Mais quelle faiblesse de ma part! dois-je donc employer des raisons où il ne faut que du mépris? Et en effet, que mérite de plus un lourdaud qui ose dire à celui qui partout a puni le vice: Montrez-moi des scélérats heureux, c'est ce qu'il faut au perfectionnement de l'art; l'auteur des Crimes de l'Amour vous le prouve! Non, Villeterque, je n'ai ni dit ni prouvé cela; et pour en convaincre, j'en appelle de ta bêtise au public éclairé; j'ai dit tout le contraire, Villeterque, et c'est le contraire qui sert de base à mes ouvrages.
Une belle invocation termine enfin la basse diatribe de notre barbouilleur:
«Rousseau, Voltaire, Marmontel, Fielding, Richardson, vous n'avez pas fait de romans (s'écrie-t-il): vous avez peint des mœurs, il fallait peindre des crimes!» comme si les crimes ne faisaient pas partie des mœurs, et comme s'il n'y avait pas des mœurs criminelles et des mœurs vertueuses. Mais ceci est trop fort pour Villeterque, il n'en sait pas tant.
Au reste, était-ce à moi que devaient s'adresser de tels reproches, moi qui, plein de respect pour ceux que nomme Villeterque, n'ai cessé de les exalter dans mon Esquisse sur les romans; et d'ailleurs ces mortels perpétuellement loués par moi, et que cite ici Villeterque, n'ont-ils aussi présenté des crimes? Est-ce une fille bien vertueuse que la julie de Rousseau? Est-ce un homme bien moral que le héros de Clarisse? Y a-t-il beaucoup de vertu dans Zadig et dans Candide, etc., etc.? Oh! Villeterque, j'ai dit quelque part que quand on voulait écrire sans aucun talent pour ce métier, il valait beaucoup mieux faire des escarpins ou des bottes, je ne savais pas alors que ce conseil s'adresserait à vous; suivez-le, mon ami, suivez-le, vous serez peut-être un cordonnier passable, mais à coup sûr vous ne serez jamais qu'un triste écrivain. Eh! console-toi, Villeterque, on lira toujours Rousseau, Voltaire, Marmontel, Fielding et Richardson; tes stupides plaisanteries sur cela ne prouveront à qui que ce soit que j'ai dénigré ces grands hommes, quand je ne cesse au contraire de les offrir pour modèles; mais ce qu'on ne lira sûrement jamais, Villeterque, ce sera vous, premièrement parce qu'il n'existe rien de vous qui puisse vous survivre, et qu'à supposer même que l'on rencontrât quelques-uns de vos vols littéraires, on aimera mieux les lire dans l'original, où ils s'offrent dans toute leur pureté, que souillés par une plume aussi grossière que la vôtre.
Villeterque, vous avez déraisonné, menti, vous avez entassé des bêtises sur des calomnies, des inepties sur des impostures, et tout cela pour venger des auteurs à la glace, au rang desquels vos ennuyeuses compilations vous placent à si juste titre[14]; je vous ai donné une leçon et suis prêt à vous en donner de nouvelles, s'il vous arrive encore de m'insulter.
D. A. F. Sade.
[12] On appelle journaliste un homme instruit, un homme en état de raisonner sur un ouvrage, de l'analyser et d'en rendre au public un compte éclairé, qui le lui fasse connaître; mais celui qui n'a ni l'esprit, ni le jugement nécessaire à cette honorable fonction, celui qui compile, imprime, diffame, ment, calomnie, déraisonne, et tout cela pour vivre, celui-là, dis-je, n'est qu'un folliculaire; et cet homme, c'est Villeterque. (Voy. sa feuille du 30 vendémiaire an IX nº 90.)