Un critique de l'époque, Villeterque, ayant avec raison signalé dans le Journal de Paris cet ouvrage comme détestable à tous égards, Sade se fâcha, et il fit promptement paraître une brochure intitulée: l'Auteur des Crimes de l'Amour à Villeterque, folliculaire, in-12, 19 pages; il désavoue ses autres écrits avec son audace habituelle, et adresse au critique des injures grossières.

Cet ouvrage étant aujourd'hui fort peu connu, nous entrerons à son égard dans quelques détails.

L'épigraphe est assez caractéristique; elle est indiquée comme empruntée aux Nuits d'Young (ce que nous n'avons pas perdu notre temps à vérifier): «Amour, fruit délicieux que le ciel permet à la terre de produire pour le bonheur de la vie, pourquoi faut-il que tu fasses naître des crimes, et pourquoi l'homme abuse-t-il de tout?»

Les titres des onze nouvelles contenues dans ce recueil sont: Juliette et Raunai, ou la Conspiration d'Amboise.—La Double épreuve.—Miss Henriette Stralsond.—Faxelange.—Florville et Courval.—Rodrigue.—Laurence et Antonio.—Ernestine.—Dorgeville, ou le Criminel par vertu.—La comtesse de Sancerre.—Eugène de Franval.

Parmi les personnages figurent lord Grandville, «l'homme le plus débauché, le plus méchant, le plus cruel de toute l'Angleterre, et malheureusement le plus riche.» Voici un passage pris au hasard: «Les moyens de faire succomber une femme sont si connus, leur faiblesse est si sûre, que les tentatives d'épreuve sont absolument superflues. Les femmes, ainsi que les villes de guerre, ont toutes un côté hors de défense; il ne s'agit que de le chercher. Est-il découvert, la place est bientôt rendue; cet art, ainsi que les autres, a ses principes.»

Dans la préface, Sade trace une histoire fort superficielle du roman depuis son origine, et il expose ses idées sur les règles qu'on doit se prescrire lorsqu'on veut aborder ce genre de composition:

«L'ouvrage du romancier doit nous faire voir l'homme, non pas seulement ce qu'il est ou ce qu'il se montre, mais tel qu'il peut être, tel que doivent le rendre les modifications du vice et toutes les secousses des passions; il faut donc les connaître toutes; il faut les employer toutes, si l'on veut travailler ce genre. Ce n'est pas non plus en faisant triompher la vertu qu'on intéresse; il faut y tendre bien certainement le plus qu'on peut, mais cette règle, à laquelle nous voudrions que tous les hommes s'assujettisent pour notre bonheur, n'est nullement essentielle dans le roman, n'est pas même celle qui doit conduire à l'intérêt, car lorsque la vertu triomphe, les choses étant ce qu'elles doivent être, nos larmes sont taries avant de couler; mais, si après les plus rudes épreuves, nous voyons la vertu terrassée par le vice, nos âmes se déchirent, et l'ouvrage nous ayant excessivement émus, doit indubitablement produire l'intérêt qui seul assure des lauriers.»

Sade désavoue ensuite les écrits qui l'avaient signalé à l'indignation publique, mais ses affirmations ne trouvèrent aucune créance:

«Jamais je ne peindrai le crime que sous les couleurs de l'enfer; je veux qu'on le voie nu, qu'on le craigne, qu'on le déteste, et je ne connais point d'autre façon pour arriver là que de le montrer avec toute l'horreur qui le caractérise. Malheur à ceux qui l'entourent de roses! Leurs vues ne sont pas aussi pures que les miennes, et je ne les copierai jamais. Qu'on ne m'attribue donc plus le roman de J...; jamais je n'ai fait de tels ouvrages, et je n'en ferai jamais; il n'y a que des imbéciles ou des méchants qui, malgré l'authenticité de mes dénégations, puissent me soupçonner ou m'accuser encore d'en être l'auteur, et le plus souverain mépris sera désormais la seule arme avec laquelle je combattrai leurs calomnies.»

À la fin de son livre, il s'adresse au lecteur: «Si les pinceaux dont je me suis servi pour te peindre le crime, t'affligent et te font frémir, ton amendement n'est pas loin et j'ai produit sur toi l'effet que je voulais.»