Voici, entre mille, un passage où se révèle le genre d'idées qui dominent constamment chez Sade: «Qui? moi! je connaîtrai l'amour! Loin de moi ce sentiment vulgaire. S'il y avait une femme au monde capable de me le faire éprouver, j'irais, je crois, lui brûler la cervelle plutôt que de plier sous son art.»
Dans une des nouvelles qui forment les quatre volumes en question, on retrouve le héros d'une œuvre dramatique que nous avons déjà signalée. Oxtiern, noble Suédois fort riche, ne soupçonnant aucune borne à ses désirs; sans principe comme sans vertu, il croit que rien au monde ne peut imposer un frein à ses passions.
L'auteur des Crimes de l'Amour aime à entasser des enlèvements, des assassinats, des empoisonnements; il montre une fille, «l'horreur et le miracle de la nature,» vivant incestueusement avec son père, lequel se justifie au moyen de sophismes détestables. Il n'oublie pas les brigands qui ont pour captives des femmes vertueuses. Il ne cesse de retracer des hommes horriblement corrompus et cruels, tourmentant sans relâche des épouses honnêtes et malheureuses.
Employant très-mal, la plupart du temps, les interminables loisirs que lui laissait le séjour forcé dans les prisons où s'écoula une grande partie de sa carrière, Sade écrivait, écrivait sans jamais se lasser. Il a laissé un grand nombre de manuscrits. M. Michaud, qui paraît avoir été bien renseigné à cet égard, en signale plusieurs dans la Biographie universelle: des contes, au nombre de trente (on ignore s'ils étaient en vers ou en prose); le Portefeuille d'un homme de lettres, 4 volumes (écrit à la Bastille en 1788); Conrad, roman tiré de l'histoire des Albigeois (saisi lors de l'arrestation de l'auteur, en 1801); Marcel, autre roman; Isabelle de Bavière; Adélaïde de Brunswick, deux romans historiques composés à Charenton; les sujets sont du genre sombre, mais il n'y a d'ailleurs ni ordures, ni impiété; des Mémoires ou Confessions qui paraissent avoir eu pour but de tenter une justification bien difficile: un journal en onze cahiers de la situation de l'auteur depuis 1777 jusqu'en 1790 (il y avait treize cahiers, mais deux ne furent pas retrouvés). «Tout ce que le marquis a dit, fait ou entendu, lu, écrit, senti ou pensé pendant ces treize années se trouve dans ce recueil; mais les choses les plus remarquables sont écrites en chiffres dont lui seul avait la clef.» Citons aussi cinq cahiers de notes, pensées, extraits, chansons, mélanges de vers ou de prose, composés ou recueillis pendant la dernière détention de Sade.
Un zélé bibliophile, Bérard, auteur d'un livre consacré à la bibliographie des Elzeviers, qui joua en 1830 un certain rôle politique, a laissé parmi des notes inédites, celle-ci que reproduit Pisanus Fraxi (p. 35 de l'Index déjà cité): «Anglès était préfet de police lors de la mort du marquis de Sade. Je lui ai entendu dire qu'on avait trouvé dans sa chambre un grand nombre de vers licencieux dignes de Voltaire, qu'il s'était empressé de faire brûler. Si ces vers étaient en effet dignes de Voltaire, leur destruction serait une perte; mais je crois pouvoir en douter: d'abord parce qu'Anglès se connaissait mieux en administration qu'en poésie; ensuite parce que les vers que l'on connaît de Sade sont plus que médiocres.»
Dans ses Mélanges bibliographiques, page 186, le bibliophile Jacob, (M. Paul Lacroix), mentionne une lettre de Sade qui parle d'une tragédie dont il est l'auteur, lue au théâtre français le 24 novembre, 1791, et dont l'héroïne paraît avoir été Jeanne Hachette; on ne connaît pas cette pièce.
Il a existé d'ailleurs d'autres ouvrages de cet incorrigible libertin; ils étaient, à ce qu'il paraît des tissus d'infamies, et ils étaient décorés de dessins dignes du texte. On a annoncé qu'ils avaient été brûlés en présence de fonctionnaires publics, mais quelques doutes paraissent planer sur l'exactitude de cette assertion.
Voici ce que nous lisons dans un opuscule de M. A. Jubinal: Lettre inédite de Montaigne. (Paris, 1850, p. 53):
«Napoléon ordonna que tous les manuscrits laissés par le trop célèbre de Sade fussent livrés aux flammes. Un procès-verbal constata que cette mesure avait reçu son exécution, mais tous les bibliophiles savent qu'une vingtaine d'années plus tard, les compositions les plus immorales, les plus licencieuses de Sade, écrites de sa propre main, celles dont le procès-verbal constatait la destruction, commencèrent à arriver à Paris une à une. Plusieurs de ces autographes furent achetés à grand prix par la Bibliothèque royale, où plusieurs personnes les ont vus, mais d'où ils ont disparu, à ce qu'on assure, du moins les principaux. On prétend que c'est le fonctionnaire qui avait dressé le procès-verbal de destruction de ces papiers qui s'en était emparé.»
Nous ferons toutefois observer ici que, Sade étant mort à la fin de l'an 1814, Napoléon, alors à l'île d'Elbe, n'eut rien à ordonner à l'égard des manuscrits en question; pendant les Cent-Jours, il ne trouva pas sans doute le temps de songer à cet objet.