Un bibliophile parisien (M. H. B.) possède entre autres autographes et documents relatifs à Sade, le projet d'un lupanar projeté par le marquis; il trace la disposition de la maison entière, le vestibule, les appartements des femmes, les chambres de torture (chacune de ces chambres est consacrée à un supplice spécial); il n'oublie point le cimetière où seront déposés les cadavres des victimes qui auront succombé dans ces orgies; des passages pratiqués dans les murs extérieurs faciliteront les entrées ou les sorties clandestines, et l'auteur porte l'attention jusqu'à dresser le menu d'un dîner irritant.
Restif eut connaissance de ces atroces et folles inventions, car il écrit dans Monsieur Nicolas (t. xvi, p. 4783): «le monstre propose à l'imitation du Pornographe l'établissement d'un lieu de débauche. J'avais travaillé pour arrêter la dégradation de la nature; le but de l'infâme disséqueur à vif, en parodiant un ouvrage de ma jeunesse, a été d'outrer à l'excès, cette odieuse, cette infernale dégradation»
M. de Reiffenberg, dans le Bulletin du Bibliophile belge, dit avoir vu à la Bibliothèque nationale, il y a quarante ans environ, les manuscrits dont parle M. Jubinal.
On ne connaît, nous le croyons du moins, aucun portrait de Sade. Un petit volume in-18, publié vers 1840: les Fous célèbres, renferme, à son égard, une notice qui n'apprend rien de neuf et une lithographie fort mal faite qui est une image de fantaisie, sans aucune valeur quelconque. Il en est de même de deux portraits publiés à Bruxelles, l'un fort bien exécuté, dans un cadre ovale, indiqués comme faisant partie de la collection de M. de La Porte.
Pour compléter notre esquisse, il ne serait pas hors de propos d'y joindre un Sadiana, c'est-à-dire une réunion des passages extraits des différents écrivains qui ont fait mention de l'auteur de Justine, mais le temps nous a manqué pour faire ce travail; nous laissons à d'autres chercheurs le soin de l'accomplir et nous nous bornerons à deux citations:
«Un honnête homme a toujours dans sa poche un volume du marquis de Sade.» (Pétrus Borel, le lycanthrope. Madame Putiphar). On reconnaîtra dans cette assertion paradoxale l'originalité de cet auteur, sur lequel il a été publié une notice curieuse par M. Claretie (Paris, librairie Pincebourde, 1865, in-18.)
«Avant la révolution, les mœurs n'étaient nulle part aussi corrompues qu'à Lyon. Ce n'est pas sans motifs qu'un écrivain trop célèbre y a placé quelques épisodes de son exécrable roman.» (Michelet, Histoire de la Révolution.)
Un autre sujet d'investigation historique et psychologique se présenterait aussi: ce serait de demander aux annales des égarements de l'esprit humain, s'il n'y a pas eu d'autres exemples des aberrations cruelles dans lesquelles le marquis se précipita. L'antiquité, les fastes des despotes de l'Orient, font connaître des personnages de cette trempe. Le quinzième siècle vit avec effroi le maréchal Gilles de Retz, qui poussa bien plus loin ses cruelles expériences, peut-être parce qu'il eut plus de moyens de satisfaire ses goûts monstrueux, mais qui du moins n'en consacra pas les principes dans des livres infâmes[28].
Nous ignorons jusqu'à quel point est fondée l'accusation que Mayer (Galerie philosophique du XVIe siècle, t. I, p. 200) porte contre le duc d'Epernon, qui aurait mêlé le sang à la débauche. La Biographie universelle parle
d'un noble Polonais, auteur de divers livres
d'histoire, le comte de Potocki, et elle fait observer que ses goûts, dans le genre de ceux du marquis de Sade, lui attirèrent des désagréments qui le contraignirent à s'expatrier.
Le comte de Charolois de la maison de Condé, se signala également par les cruautés qu'il apportait dans ses orgies. Brantôme, dans les Dames galantes, parle d'une femme de haut parage qui se plaisait à exercer des sévices sur ses caméristes.