Adèle nous rejoignit extrêmement fatiguée de sa promenade; elle était enchantée de ce qu'elle avait vu, et cependant ne parlait que de tout changer. Monsieur de Sénange avait du monde à dîner; nous rentrâmes bien vite pour nous habiller.
Je restai fort occupé de tout ce qu'il venait de me raconter. Je me demandais comment tous les pères voulant conduire leurs enfans, il y en a si peu qui imaginent d'être pour eux ce qu'on est pour ses amis, pour toutes les liaisons auxquelles on attache du prix? L'enfance compare de si bonne heure, qu'il est nécessaire d'être aimable pour elle. Il faut lui paraître le meilleur des pères, pour pouvoir se faire craindre, sans risquer un moment d'être moins aimé. Alors on n'a pas besoin de présenter toujours la reconnaissance comme un devoir; elle devient un sentiment, et les obligations en sont mieux remplies. Adieu, mon cher Henri; je vous écrirai aussitôt que monsieur de Sénange aura fini de m'apprendre ce qui le concerne.
LETTRE XIII.
Neuilly, ce 21 juillet.
Adèle est partie ce matin, de fort bonne heure, pour son couvent; je suis resté seul avec monsieur de Sénange. Je sentais une sorte de plaisir à la remplacer dans les soins qu'elle lui rend. Aussitôt après dîner, je l'ai conduit sur une terrasse qui est au bord de la Seine; ses gens nous ont apporté des fauteuils, et il a continué son histoire.
"Je ne vous ferai point, m'a-t-il dit, le détail des dangers que nous courûmes. J'en fus peu effrayé; non qu'un excès de courage m'aveuglât sur notre situation, ou m'y rendît insensible: mais j'étais si occupé de la terreur dont cette jeune femme était saisie! Elle regardait ses enfans avec tant d'amour! elle les prenait dans ses bras, et les pressait contre son coeur, comme si elle eût pu les sauver ou les défendre. Je ne tremblais que pour elle, et je suis sûr qu'un grand intérêt, non-seulement empêche la crainte, mais distrait de la douleur même; car après que le premier danger fut passé, je m'aperçus que je m'étais fait une forte contusion à la tête, sans que j'aie pu alors me rappeler ni où ni comment.
"Quand nous fûmes un peu plus tranquilles, mylord B… vint à moi, et me jura une amitié que rien, disait-il, de pouvait plus détruire. Effectivement, dans ces momens de trouble, on se montre tel que l'on est; et peut-être me savait-il gré de n'avoir pas un instant pensé à moi-même. Pour lui, toujours froid, toujours raisonnable, il s'occupait de sa femme avec le regret de la voir souffrir, mais sans rien prévoir de ce qui pouvait la soulager, ou tromper son inquiétude. Nous arrivâmes à Douvres le lendemain au soir. Lady B… avait à peine la force de marcher: on la porta jusqu'à l'auberge, où elle se coucha; et je ne la revis plus du reste de la journée. Son mari vint me retrouver; nous soupâmes ensemble. Pendant le repas, m'ayant entendu dire qu'aucune affaire ne m'appelait directement à Londres, et que la curiosité ne m'y attirait même pas, il me proposa d'aller passer quelques semaines dans leur terre qui n'était qu'à une petite distance de cette ville. J'y consentis avec un sentiment de répugnance que je ne pouvais m'expliquer, et qui me tourmentait malgré moi; je crois que le coeur pressent toujours les peines qu'il doit éprouver. Cependant aucune bonne raison ne se présentant pour justifier mon refus, j'acceptai, par cette sorte d'embarras, qui est une suite naturelle de la manière dont on m'avait élevé. Il fut décidé que nous partirions le lendemain de bonne heure. Je me retirai dans ma chambre, contrarié; je fus long-temps sans pouvoir m'endormir: je m'éveillai de mauvaise humeur; j'étais fâché de les suivre, je l'aurais été encore plus de rester. Lady B… m'attendait; elle me fit les plus touchans remercîmens pour les soins que je lui avais rendus; et me présentant ses enfans, elle leur dit de m'aimer, parce que je serais toujours l'ami de leur père et le sien. Je les embrassai tous, et après le déjeuner nous partîmes. Je montai dans sa voiture; les enfans allèrent dans la mienne. Je ne vous ferai point la description de la terre de lord B…; vous devez la connaître aussi bien que moi, mais pas mieux, ajouta-t-il, car c'est le temps de ma vie, peut-être le seul, dont j'aie parfaitement conservé le souvenir. Depuis le premier moment où j'aperçus lady B… jusqu'au jour où je m'éloignai d'elle, il n'est pas un instant dont je ne me souvienne. Il semble que ce soit un temps séparé du reste de ma vie; avant, après, j'ai beaucoup oublié; mais tout ce qui la regarde m'est présent et cher. Ce que je ne saurais vous rendre, c'est l'espèce de charme qui régnait autour d'elle, et qui faisait que tout ce qui l'approchait paraissait heureux: une réunion de qualités telles que j'ai mille fois entendu faire son éloge, et presque toujours d'une manière différente; mais tous la louaient, car il semblait qu'elle eût particulièrement ce qui plaisait à chacun.
"Cependant j'étais dans une si triste disposition d'esprit, que les premiers jours je fus peu frappé de tout le mérite de lady B…. Insensiblement je me sentis attiré près d'elle; et je l'aimais déjà beaucoup, sans avoir pensé à l'admirer. Les premiers jours que je fus chez elle je me promenais seul; et lorsque le hasard me faisait trouver avec du monde, je restais dans le silence, sans chercher à plaire, ni souhaiter d'être remarqué. Le mari, les entours de Lady…. devaient dire de moi, que j'étais ennuyeux et sauvage; elle seule devina que j'avais des chagrins et une timidité excessive. Elle essaya de me rapprocher d'elle, et de me faire parler, en me questionnant sur des objets qu'elle connaissait sûrement; aussi ne lui répondis-je que des demi-mots, qui ne faisaient que m'embarrasser davantage. Sa bonté lui fit sentir qu'il fallait d'abord m'accoutumer à elle, avant d'obtenir ma confiance. Elle me proposa de l'accompagner dans ses promenades: dès le lendemain je commençai à la suivre. Elle me fit faire le tour de son parc; et passant devant un temple qu'elle avait fait bâtir, elle en prit occasion de me parler de la complaisance de son mari pour ses goûts, et de sa reconnaissance. De ce jour, sans me rien dire que ce qu'elle aurait permis que tout le monde sût, elle me traita avec un air de confiance et d'estime qui m'entraînait et me flattait. C'est toujours en me parlant d'elle-même que, peu à peu, elle m'amena à oser lui confier mes peines. Alors elle me donna toute son attention: elle m'écoutait avec intérêt, me questionnait sans curiosité, et finit par m'inspirer le besoin d'être toujours avec elle, et de lui tout dire. Je trouvai en elle les avis et les consolations d'une amie éclairée; une politesse dans le langage, qui aurait rappelé le respect du plus audacieux, et une bienveillance dans les manières qui attirait toutes les affections. Je lui parlai de mon père avec amertume; elle me plaignit d'abord: mais bientôt, reprenant sur moi l'ascendant qu'elle devait avoir; sans se donner la peine d'examiner si mon père avait usé de trop de rigueur, peu à peu elle me conduisit à penser que les torts des autres deviennent un titre à l'estime, lorsqu'ils n'influent point sur notre conduite, mais ne sont jamais une excuse lorsqu'ils nous irritent au point de nous rendre répréhensibles. Enfin elle sut prendre tant d'empire sur mon esprit, que je n'avais plus une seule idée qu'elle ne devinât. Elle lisait sur ma figure, rectifiait toutes mes opinions, et fit de moi, l'homme bon et honnête qui n'a jamais pensé à elle sans devenir meilleur; et qui, depuis qu'il l'a connue, peut se dire qu'il n'existe pas une seule personne à qui il ait fait un moment de peine.
"Je commençais à me trouver parfaitement heureux; j'adorais lady B…. comme les sauvages adorent le soleil; je la cherchais sans cesse. Mon père ne m'avait point appris à cacher mes sentimens sous ces formes qui donnent, aux hommes et aux choses, un poli qui les rend tous semblables: je ne vivais que pour elle, je n'aimais qu'elle, et il n'était que trop facile de s'en apercevoir. Mylord B… ne paraissait plus chez sa femme qu'aux heures des repas; il parlait fort peu, et moins à moi qu'à personne. Je le remarquai sans m'en embarrasser; mais je la voyais souvent pensive, et cela m'inquiétait vivement.
"Un jour, après dîner, au lieu de rester dans le salon avec ses enfans, elle suivit son mari et ne reparut plus du reste de la journée. Le soir, à l'heure du souper, ils vinrent tous deux se mettre à table. Je la trouvai fort pâle, et je vis qu'elle avait beaucoup pleuré: j'en fus si bouleversé, que je ne cessai de la regarder, sans m'apercevoir combien cette attention était inconvenante. Je ne pensai plus au souper, j'oubliai de déployer ma serviette: elle ne mangea pas non plus. Lord B… ne soupait jamais; et au bout de dix minutes, je l'entendis qui poussait sa chaise avec humeur, en disant, que puisque personne n'avait appétit, il était inutile de rester à table plus long-temps. — Lady B… toujours douce, toujours occupée des autres, vint me dire qu'une forte migraine la forçait à se retirer de bonne heure; mais qu'elle me priait de la suivre le lendemain à sa promenade du matin. Je la regardai sans lui répondre, car je ne pensais qu'à deviner ce qui pouvait l'avoir affligée. Elle me quitta, et ils s'en allèrent ensemble. Je regagnai ma chambre, où, pour la première fois, je connus à quel point je l'aimais. Je passai toute la nuit sans me coucher. J'avais beau chercher, me creuser la tête, je ne concevais rien à sa douleur: et me perdant en conjectures, je ne sentais, bien clairement, que le chagrin de lui savoir des peines, et le désir de donner ma vie pour la voir heureuse.