"Dès que le jour parut, j'allai me promener, jusqu'à l'heure où elle descendait ordinairement: alors, ne la trouvant point dans le salon, je montai la chercher chez ses enfans. Leur chambre était ouverte; je m'arrêtai en voyant lady B… assise, le dos tourné à la porte, ayant ses quatre enfans à genoux devant elle; le cinquième, qu'elle nourrissait encore, était sur ses genoux. Ces enfans faisaient leur prière du matin: lorsqu'ils eurent prié pour la santé de leur père et de leur mère, elle leur dit: Demandez aussi à Dieu que monsieur de Sénange, qui a eu tant de soin de vous pendant la tempête, n'éprouve aucun accident pour son retour. — Elle prit les deux petites mains de ce dernier enfant, les joignit dans les siennes, en levant les yeux au ciel, et sembla s'unir à leur prière. Je n'avais pas encore pensé à mon départ; jugez de ce que devins, lorsque je l'entendis parler de voyage. Elle me trouva encore appuyé sur la porte; je ne pouvais revenir de mon saisissement; elle devina que je l'avais entendue, et m'emmena dans les jardins. Je la suivis sans lui parler; elle garda aussi quelque temps le même silence: puis, le rompit tout-à-coup, et me pria de l'écouter avec attention et sans l'interrompre." Lorsque je vous rencontrai, me dit-elle, je fus sensible à l'intérêt que je vous vis témoigner à mes enfans; et dès-lors vous m'en inspirâtes un réel. Le danger que nous courûmes ensemble, et votre sensibilité l'augmentèrent encore, mais la mélancolie qui vous dominait, lorsque vous vîntes ici, me toucha davantage. La première peine, le premier revers influe si essentiellement sur le reste de la vie! Je craignais que livré à vous-même, seul, dans une terre étrangère, vous ne pussiez résister à cette grande épreuve; et je vous voyais près de vous laisser abattre par le malheur, au lieu de chercher à le surmonter. Je ne connaissais pas la cause de vos chagrins; j'essayai de pénétrer dans votre coeur, et vous me devîntes vraiment cher. Vous savez si je ne vous ai pas toujours donné les conseils que je voudrais que mes fils reçussent de vous. Quel plaisir je ressentais lorsque j'avais adouci votre caractère, rendu vos idées plus justes, vos dispositions plus heureuses! Mais ce bonheur si innocent a été mal interprété; on m'accuse d'avoir pour vous des sentimens trop tendres… "Ah! que je serais heureux, m'écriai-je! Ne m'interrompez pas, me dit-elle, sévèrement; et reprenant bientôt sa bonté, sa bienveillance ordinaire, elle ajouta: Mon mari en a pris de l'ombrage, sans que je m'en sois doutée: hier il m'a avoué le tourment qu'il éprouve, et je lui ai promis que vous partiriez aujourd'hui…. "Non, par pitié, non, lui dis-je, en prenant ses mains dans les miennes; que deviendrais-je! je suis tout seul au monde!" — Si même je m'oubliais jusqu'à permettre que vous restassiez près de moi, vous ne pouvez y demeurer toujours: rendons notre séparation utile à tous deux; car vous ne voudriez pas faire le malheur de ma vie en troublant le repos de lord B…. Allons, mon jeune ami, du courage, vos chevaux vous attendent…. "Comment, mes chevaux! et qui les a demandés?…" — Moi; ma tendre amitié a voulu vous éviter les préparatifs d'une séparation trop affligeante pour nous……." et détournant ses yeux pleins de larmes, elle se leva. J'étais si frappé, je m'attendais si peu à ce prompt éloignement, qu'il ne me vint aucune objection; d'ailleurs, je ne savais que lui obéir.

"Elle regagna le château le plus vite qu'il lui était possible; et montant aussitôt avec moi dans la chambre de ses enfans, elle sembla devenir plus calme dans cet asile de paix et d'innocence. Cependant elle paraissait respirer avec peine; mais bientôt reprenant son empire sur elle-même, elle me dit: Je ne sais quel pressentiment m'a toujours persuadé que je mourrais jeune. Assurez-moi que si mes fils se trouvaient jamais dans votre pays, comme je vous ai rencontré dans le mien, seuls, sans conseil, sans parens, dans la jeunesse ou le malheur, jurez-moi que, vous souvenant de leur mère, vous seriez leur ami et leur guide…. "Ah! je jure qu'ils seront toujours ce que j'aurai de plus cher. — Je les embrassai tous en leur donnant les noms les plus tendres, et promettant solennellement de ne jamais les oublier. — Ce n'est pas tout encore, ajouta-t-elle; s'il est vrai que j'aie adouci vos chagrins, que vous partagiez l'amitié que vous l'avez inspirée; récompensez mes soins, en allant, tout de suite, retrouver votre père; promettez-moi de le rendre heureux, et de vous y dévouer tout entier!… C'est encore m'occuper de vous, continua-t-elle en soupirant, et vous prouver que je crois à vos regrets; car il n'est de consolation, pour les coeurs vraiment affligés, que de s'occuper du bonheur des autres….. "Je tombai à ses pieds, je baisai ses mains avec respect, avec amour; je pris tous les engagemens qu'elle me dicta, et je courus à ma voiture, sans regarder derrière moi, ni penser à faire mes adieux à lord B…

"Je me hâtai de retourner à Paris; j'arrivai chez mon père, justement trois mois après l'avoir quitté. Il ne m'attendait pas. Je me présentai devant lui, sans permettre qu'on m'annonçât, et sans lui donner le temps de me témoigner son étonnement ou sa colère. — Mon père, lui dis-je, j'ai été bien coupable envers vous; mais je reviens pour vous consacrer ma vie. S'il est possible, oubliez le passé: daignez m'éprouver; je défie votre rigueur de surpasser mon respect et ma soumission.

"Mon père, encore plus étonné de ce langage que de mon arrivée, me demanda à qui il devait un changement si inattendu. Je lui racontai tout ce que je viens de vous dire; il s'attendrit avec moi, et, pour la première fois, m'appela son cher fils. — Je cherchai à lui plaire: souvent je trouvais qu'il me jugeait avec d'anciennes et d'injustes préventions; car les torts de la jeunesse laissent des impressions qu'on retrouve long-temps après être corrigé. Mais j'étais déterminé à le rendre heureux, et je parvins à m'en faire aimer. Je m'apercevais du succès de mes soins, à la tendre reconnaissance qu'il avait prise pour lady B… Je lui écrivis plusieurs fois; elle me répondait toujours avec la même amitié, la même raison, mais elle se plaignait souvent de sa santé. Ses lettres devinrent plus rares: enfin je reçus de Londres un paquet d'une écriture que je ne connaissais pas, et cacheté de noir. Ces marques de deuil me firent frémir; je n'osais ni l'ouvrir, ni m'en éloigner. Il fallut bien cependant connaître mon malheur; et j'appris que lady B… sentant sa fin approcher, avait chargé une femme de confiance d'une boîte qu'elle m'envoyait. J'y trouvai un petite tableau, sur lequel elle était peinte avec ses enfans: il était accompagné d'une dernière lettre d'elle, plus touchante que toutes les autres, où, me rappelant mes promesses, elle me bénissait avec sa famille. Je fus long-temps très-affligé; et jamais je n'ai été consolé. Mon père me proposa différens mariages; toutes les femmes me paraissaient si différentes de lady B… que cette proposition me rendait malheureux. Il cessa de m'en parler, et vécut encore quelques années. J'eus la consolation de l'entendre me remercier en mourant, et mêler le nom de lady B… aux bénédictions qu'il me donnait. Je le regrettai du fond de mon ame. Sa mort me rappela vivement les torts de ma jeunesse, et tout ce que je devais à cette femme excellente. Je vous remettrai ces lettres et les portraits de votre famille. J'avais quitté votre grand-père avec si peu d'égards, que je n'osai jamais me rappeler à son souvenir; mais je ne perdis point de vue ses enfans. J'appris avec intérêt leur mariage, celui de votre mère; et je vous assure que vous rendrez mes derniers jours heureux, si votre affection me permet de remplir mes engagemens, et si vous comptez sur moi comme sur un second père." — Je l'assurai de tout mon attachement. — Adieu. J'ai la main fatiguée d'avoir écrit si long-temps: en vérité, je commence à croire au bonheur, puisque le hasard m'a fait rencontrer ce digne homme.

LETTRE XIV.

Neuilly, ce 25 juillet.

Montesquieu dit que, "comme notre esprit est une suite d'idées, notre coeur est une suite de désirs." Je l'éprouve, Henri; car, depuis que je sais les liaisons que monsieur de Sénange a eues avec ma famille, ma curiosité n'est pas satisfaite; et à présent, je voudrais apprendre ce qui a pu déterminer un homme si raisonnable à se marier, à son âge, avec un enfant de seize ans! car Adèle n'est qu'une enfant dont les inconséquences m'impatientent souvent, moi qui, plus rapproché d'elle, n'ai pas encore atteint ma vingt-troisième année.

Elle est revenue de son couvent, les yeux rouges, a été silencieuse et triste le reste de la soirée: le lendemain elle a paru, au déjeuner, gaie, fraîche, brillante de santé et de bonne humeur. Ce changement m'a tout dérangé: j'avais passé la nuit à rêver aux chagrins qu'elle pouvait avoir; et je suis sûr que, non-seulement elle a dormi tranquille, mais qu'oubliant sa peine, elle aurait été fort étonnée que j'y pensasse encore. Cependant, Henri, elle est fort aimable, oui, très-aimable: ses défauts même vous plairaient, à vous qui ne cherchez dans la vie que des scènes nouvelles.

Adèle est douce, si l'on peut appeler douceur un esprit flexible qui ne dispute ni ne cède jamais. Son humeur est égale, habituellement gaie; ses affections sont si vives, son caractère est si mobile, que je l'ai vue plusieurs fois s'attendrir sur les malheurs des autres, jusqu'au point de ne garder aucune mesure dans sa générosité ou dans ses promesses; mais, oubliant bientôt qu'il est des infortunés, mettre le même excès à satisfaire des fantaisies; et, passant ainsi de la sensibilité à la joie, vous surprendre et vous entraîner toujours. Elle est d'un naturel et d'une sincérité qui enchantent. Ne connaissant ni la vanité ni le mystère, elle fait simplement le bien, franchement le mal, et ne s'étonne ni d'avoir raison ni d'avoir tort. Si elle vous a blessé, elle s'en afflige, tant que vous en paraissez fâché; mais elle l'oublie aussitôt que vous êtes adouci, et il est presque certain que, l'instant d'après, elle vous offensera de même, s'en désolera de nouveau, et se fera pardonner encore. Aucun intérêt ne la porterait à dire une chose qu'elle ne pense pas, ni à supporter un moment d'ennui sans le témoigner. Aussi, lorsqu'elle a l'air bien aise de vous voir, est-il impossible de ne pas croire qu'elle vous reçoit avec plaisir; et si jamais elle paraissait aimer, il serait bien difficile de lui résister. Ajoutez à cela, Henri, une figure charmante, dont elle ne s'occupe presque pas; une grâce enchanteresse qui accompagne tous ses mouvemens; un besoin de plaire et d'être aimable dont je n'ai jamais vu d'exemple, et qui ferait le tourment de celui qui serait assez fou pour en être amoureux, mais qui doit lui donner autant d'amis qu'elle a de connaissances; car elle st aussi coquette par instinct, que toutes les femmes ensemble le seraient par calcul. Adèle est aimable, toujours, avec tout le monde, involontairement. Donne-t-elle à un pauvre? Ce n'est point de la simple compassion; son visage lui peint le plaisir de l'avoir soulagé: le refuse-t-elle? ce n'est jamais sans lui exprimer le regret ou l'impossibilité actuelle de le secourir. Attentive dans la société, se rappelant quelquefois vos goûts, une phrase, un mot qui vous est échappé, vous êtes étonné de lui trouver des soins, des souvenirs, lorsqu'elle n'avait pas paru vous entendre. D'autres fois, manquant sans scrupule aux choses que vous désirez le plus, à celles même qu'elle vous avait promises, elle se laisse entraîner par le premier objet qui se présente. Enfin, réunissant tous les contrastes, ce n'est qu'en tremblant que vous admirez ses talens, ses grâces, ses heureuses dispositions; un sentiment secret vous avertit qu'elle vous échappera bientôt. Aussi, prêterai-je un beau champ à vos plaisanteries, lorsque, entre un septuagénaire et une femme charmante, le vieillard obtiendra toutes mes préférences et ma plus tendre amitié. Je vous laisse sur cette pensée, mon cher Henri; car je suis sûr qu'elle vous paraîtra si ridicule, qu'il vous serait impossible de m'accorder un instant d'intérêt après un pareil aveu.

LETTRE XV.