Neuilly, ce 4 août.
Je suis toujours à Neuilly, mon cher Henri; je comptais n'y passer que peu de jours, et les semaines se succèdent, sans que monsieur de Sénange me permette de penser encore à mon départ. Adèle me témoigne aussi beaucoup d'amitié; cependant je voudrais vous revoir. Je ne sais s'il tient à mon caractère inquiet de ne jamais se trouver bien nulle part, mais je désire de m'éloigner.
La vie qu'on mène ici est douce, agréable, et me plairait assez si je pouvais m'y livrer sans inquiétude. On se réunit, à dix heures du matin, chez monsieur de Sénange. Après le déjeuner on fait une promenade, que chacun quitte ou prolonge suivant ses affaires ou sa fantaisie; on dîne à trois heures: deux fois par semaine il y a beaucoup de monde; les autres jours nous sommes absolument seuls, et ce sont les momens qu'Adèle semble préférer. Après le dîner, monsieur de Sénange dort environ une demi-heure: ensuite la promenade recommence ; ou s'il y a quelque bon spectacle à Paris, Neuilly en est si près, qu'Adèle nous y entraîne souvent. La journée se passe ainsi, sans projets, sans prévoyance, et surtout sans ennui.
Adèle a commencé ses travaux dans l'île; je les dirige, et cette occupation suffit à mon esprit. Monsieur de Sénange suit avec nous le travail des ouvriers: il est toujours le juge et l'arbitre de nos différens. Il a l'air heureux: mais c'est lorsqu'il paraît l'être davantage, qu'il lui échappe des mots d'une tristesse profonde.
Hier nous avons été à la pointe de l'île; elle est terminée par une centaine de peupliers, très-rapprochés les uns des autres, et si élevés, qu'ils semblent toucher au ciel. Le jour y pénètre à peine; le gazon est d'un vert sombre; la rivière ne s'aperçoit qu'à travers les arbres. Dans cet endroit sauvage on se croit au bout du monde, et il inspire, malgré soi, une tristesse dont monsieur de Sénange ne ressenti que trop l'effet, car il dit à Adèle: Vous devriez ériger ici un tombeau; bientôt il vous ferait souvenir de moi. La pauvre petite fut effrayée de ces paroles comme si elle n'eût jamais pensé à la mort. Elle rougit, pâlit, et nous quitta aussitôt. Il m'envoya la chercher: je la trouvai qui pleurait, et j'eus bien de la peine à la ramener; car elle craignait que la vue de ses larmes n'augmentât encore l'espèce de pressentiment qui avait frappé monsieur de Sénange. Elle revint cependant; et sans chercher à le rassurer, sa délicatesse s'empressa de l'occuper, pour ne pas laisser à de pareilles réflexions le temps de renaître. A peine fûmes-nous dans le salon, qu'elle se mit au piano, répéta les airs qu'il préfère, chanta les chansons qu'il aime, voulut qu'il jouât aux échecs avec moi. Il céda à tous ses désirs, écouta la musique, joua aux échecs, mais fut pensif le reste de la soirée; et, pour la première fois, il se retira immédiatement après le souper.
Je restai seul avec Adèle; ses pleurs recommencèrent à couler. "Si vous saviez, me disait-elle, combien il est bon; tout ce que je lui dois! et quel tourment j'éprouve quand je considère son grand âge! Il est heureux: je donnerais de ma vie pour le conserver; et dans quelque temps nous aurons peut-être à le pleurer…." Que je lui sus gré de m'unir ainsi aux sentimens les plus chers, les plus purs de son coeur! La pauvre petite était toute saisie: je voulus qu'elle descendît dans les jardins, espérant qu'une légère promenade et la fraîcheur de la nuit dissiperaient ces noires idées. Je lui donnai le bras; je la sentais soupirer. Elle marchait doucement, appuyée sur moi: pour la première fois, elle avait besoin d'un soutien. Combien sa peine me touchait! Cependant, ne pouvant point arrêter ses larmes, j'essayai de traiter sa tristesse de vapeurs, sans vouloir l'écouter ni lui répondre plus long-temps; et doublant le pas, je la traînai malgré elle, jusqu'à la faire courir. Ce moyen me réussit mieux que tous mes discours; car moitié riant, moitié se fâchant, je lui fis faire le tour de la terrasse. Dès qu'elle fut distraite, sa gaieté revint. Après j'appelai la raison à mon secours; et quoique la nuit fût superbe, que j'eusse bien envie de continuer cette promenade, de lui demander de qui avait pu occasionner un mariage qui me paraissait heureux, mais bien disproportionné; je me hâtai de la ramener, de crainte que ses gens ne trouvassent extraordinaire de nous voir rentrer plus tard. — Pour regagner mon appartement, il faut passer devant celui de monsieur de Sénange; je m'y arrêtai, en demandant au ciel que le sommeil de cet excellent homme fût calmé par quelques songes heureux, et lui rendît assez de force pour espérer un long avenir.
P.S. Ce matin monsieur de Sénange m'a fait dire qu'il avait passé une mauvaise nuit, et qu'il avait la goutte très-fort. Sans doute, hier il souffrait déjà: car je suis persuadé, Henri, que dans la vieillesse les inquiétudes de l'esprit ne sont jamais qu'une suite des maux du corps, comme, dans la jeunesse, les maladies sont presque toujours le résultat des peines de l'ame; et celui qui, vraiment compatissant, voudrait soulager ses semblables, risquerait peu de se tromper en disant au jeune homme qui souffre: Contez-moi vos chagrins?… Et au vieillard qui s'afflige: Quel mal ressentez-vous?…
LETTRE XVI.
Neuilly, ce 20 août.
Monsieur de Sénange a la goutte depuis quinze jours, mon cher Henri; et, pendant que je passais tout mon temps à le soigner, vous me grondiez avec une humeur dont je vous remercie. Votre curiosité sur Adèle me plaît encore; je vous l'ai fait aimer, me dites-vous, et en même temps vous me demandez si je l'aime moi-même? Oui, assurément je l'aime, mais comme un frère, un ami, un guide attentif. Ne la jugez pas sur le portrait que je vous en avais fait; elle est bien plus aimable, bien autrement aimable que je ne le croyais. Si vous saviez avec quelle attention elle soigne monsieur de Sénange! comme elle devine toujours ce qui peut le soulager ou lui plaire! Elle est redevenue cette sensible Adèle, qui m'avait inspiré un intérêt si tendre. Ce n'est plus madame de Sénange vive, étourdi, magnifique; c'est Adèle, jeune sans être enfant, naïve sans légèreté, généreuse sans ostentation: il ne lui a fallu qu'un moment d'inquiétude pour faire ressortir toutes ces qualités.