En m'éveillant ce matin, je me suis empressé de regarder le portrait d'Adèle. Après m'être dit, répété, combien j'aime celle qu'il représente, je l'ai serré dans mon écritoire, afin qu'aucun accident, aucun hasard ne fît qu'on le découvrît si je le portais sur moi; et, satisfait de cette sage précaution, de cette heureuse prévoyance, je suis descendu chez monsieur de Sénange pour le déjeuner: il était encore seul. "Venez, m'a-t-il dit vivement; hier vous m'avez impatienté, en me demandant ces lettres devant Adèle; allez les serrer bien vite où elles étaient, et revenez aussitôt." Henri, me voyez-vous, enrageant de tenir la clef du secrétaire, lorsque je n'avais plus le portrait, et sans qu'il me fût possible d'aller le chercher? car ce cabinet n'a d'issue que par la porte qui donne dans le salon où était monsieur de Sénange. J'ai donc remis ce maudit carton; mais j'ai eu soin de ne faire que pousser le secrétaire au lieu de le fermer, demeurant ainsi le maître de rendre ce trésor sans qu'on s'en aperçoive. En rentrant dans le salon, monsieur de Sénange m'a redemandé sa clef: "Quoique lady B…. m'a-t-il dit, fût la vertu même, je n'ai jamais voulu parler d'elle devant Adèle; j'étais si jeune alors, si amoureux; je me trouve si différent aujourd'hui! A mon âge, a-t-il ajouté en riant, les comparaisons sont dangereuses! D'ailleurs, elle a été élevée dans un couvent, où, selon l'usage, les romans sont sévèrement défendus, et où les chansons même qui renferment le mot d'amour ne se font jamais entendre: aussi, son esprit est-il simple et pur comme son coeur." Il aurait pu continuer long-temps son éloge, sans que je trouvasse qu'il en dît assez; mais Adèle elle-même est venue l'interrompre. Son regard timide me disait qu'elle ne se fiait plus à l'avenir: la tristesse de la veille lui avait laissé une sorte d'abattement qui donnait à sa voix, à ses mouvemens, une mollesse, une douceur inexprimable. Il m'a été impossible d'y résister; je me suis approché d'elle, et lui ai demandé à quelle heure il fallait être prêt le lendemain pour la suivre au couvent. — Ce seul mot l'a ranimée, lui a rendu sa vivacité, son sourire, et je n'ai jamais été si heureux!…. Je sens près d'elle un charme qui m'était inconnu. Ah! jouissons au moins de cette journée; oublions mes résolutions, et puissé-je ne penser à mon départ qu'au moment où il faudra la quitter!

LETTRE XXIII.

Neuilly, 31 août, 2 heures du matin.

Immédiatement après le dîner, mon cher Henri, Adèle demanda ses chevaux pour se rendre au couvent. Monsieur de Sénange lui dit d'emmener une de ses femmes, étant trop jeune, pour aller seule avec moi. Son innocence n'en avait pas senti la nécessité, et ne s'en trouva pas gênée; tandis que ma raison, en le jugeant convenable, s'y soumettait avec peine. Elle partit gaiement, et je la suivis, fort ennuyé d'avoir cette femme avec nous. Lorsque nous arrivâmes au couvent, Adèle monta au parloir, et me présenta à la supérieure, qui me reçut avec une bonté extrême. Elle me proposa d'aller, par les dehors de la maison, gagner le mur du jardin, pendant qu'elle viendrait avec Adèle me joindre par l'intérieur. — "Mais, lui dis-je, puisque je vais me trouver aussitôt que vous dans le monastère, pourquoi ne me laisseriez-vous pas suivre tout simplement madame de Sénange, sans m'ordonner de faire seul un chemin si inutile? — Non, me répondit-elle en souriant; la même loi qui suppose que vous êtes les maîtres d'entrer dans nos maisons, lorsque la clôture en est interrompue par le hasard, nous défend de vous en ouvrir les portes. Les esprits forts peuvent se conduire par leur jugement; mais nous, qui sommes des êtres imparfaits, nous suivons la règle exacte sans oser en interpréter l'esprit, ni permettre à l'obéissance d'établir des bornes que, tour à tour, la faiblesse ou l'exagération voudrait changer."

Je conduisis donc Adèle à la porte de clôture. Dès qu'elle fut entrée, on la referma sur elle, avec un si grand bruit de barres de fer et de verroux, que mon coeur se serra comme si je n'avais pas dû la revoir dans l'instant même. Je me hâtai de faire le tour de la maison, et j'arrivai à cette brèche presqu'aussitôt qu'elle. La supérieure me reçut accompagnée de deux religieuses qui la suivirent le reste du jour. Peut-être m'accuserez-vous de folie; mais véritablement je sentis une émotion extraordinaire lorsque mon pied se posa sur cette terre consacrée. Dès qu'Adèle me vit dans le jardin, elle me demanda tout bas si je serais bien contrarié qu'elle me laissât seul avec ces dames; l'amie qui était avec elle le jour où je la rencontrai pour la première fois étant malade, elle désirait d'aller la voir. — Il fallut bien y consentir. — Elle se rapprocha de la supérieure, me recommanda à ses soins, à ses bontés, l'embrassa aussi tendrement qu'une fille chérie embrasse sa mère, et me laissa avec cette digne femme, qui voulut bien me conduire dans l'intérieur du couvent.

"Notre maison, me dit-elle, est, à elle seule, un petit monde séparé du grand. Nous ne connaissons ici ni le besoin, ni la fortune: aucune religieuse ne se croit pauvre, parce qu'aucune n'est riche. Tout est égal, tout est en commun; ce qui nous est nécessaire se fait dans la maison. Les emplois sont distribués suivant les talens de chacune. Souvent nous cédons à leur goût; quelquefois nous le contrarions; car si les ames tendres ont besoin d'être conduites avec douceur, même pour aimer Dieu, les coeurs ardens croient que pour gagner le ciel il faut une vie pleine d'austérités. Je cherche à connaître leur caractère sans paraître le deviner. Obligée de maintenir l'obéissance à la règle de ce monastère, je désire que ce soit avec un peu d'effort, et qu'elles soient heureuses autant qu'il est possible. Toutes le deviennent par la seule habitude de les tenir continuellement occupées du bonheur des autres. Les anciennes sont à la tête de chaque différent exercice: ne pouvant plus faire beaucoup de bien par elles-mêmes, elles ont au moins la consolation de le conseiller, d'apprendre aux jeunes à faire mieux; et ces dernières trouvent une sorte de plaisir dans la déférence qu'elles ont pour celles d'un âge avancé. L'amour de la vertu a besoin d'aliment; et je regarderais comme bien à plaindre celles qui n'auraient aucun devoir à remplir."

Je voulus tout voir: elle me mena à la roberie (1) [(1) Nom de la salle où l'on fait et serre les robes des religieuses.]; quatre religieuses étaient chargées de faire les vêtemens de toute la maison. C'était l'heur du silence: elles se levèrent sans nous regarder, et se remirent à leurs ouvrages sans nous parler. — De là nous allâmes à la lingerie: toujours d'aussi grands détails et aussi peu de monde pour y suffire. La supérieure m'en voyant étonné, me demanda s'il ne fallait pas bien leur ménager de l'occupation pour toute l'année? Nous parcourûmes ainsi toute la maison. Les religieuses me reçurent toujours avec la même politesse et le même recueillement. Nous arrivâmes jusqu'à l'infirmerie; là, le silence était interrompu; on ne parlait pas assez haut pour faire du bruit aux malades, mais on s'occupait du soin de les distraire, et même de les amuser. C'était la chambre des convalescentes, ou de celles dont les maladies douloureuses, mais lentes et incurables, ne leur permettaient plus de sortir. Il y avait dans cette salle immense des oiseaux, un gros chien, deux chats; et, sur les fenêtres, entre des chassis, des fleurs, de petits arbustes et des simples. La supérieure m'apprit que leur ordre leur défendait ces amusemens; "mais ici, ajouta-t-elle, tout ce qui divise l'attention soulage et devient un de nos devoirs: lorsque l'esprit ne peut plus être occupé long-temps, il a besoin d'être distrait." Il y avait dans cette chambre, comme dans les autres, une vieille religieuse qui présidait au service, et des jeunes qui lui obéissaient.

Nous arrivâmes aux classes; c'est là que le souvenir d'Adèle l'offrit à moi comme si elle eût été présente; j'aurais voulu voir la place qu'elle occupait, retrouver quelques traces de son séjour dans cette maison. Avec quel intérêt je regardais ces jeunes filles que l'affection et l'habitude rendent comme les enfans d'une même famille! Je les considérais comme autant de soeurs d'Adèle, et je me sentais pour chacune un attrait particulier. Je leur demandai quelle était sa meilleure amie: c'est moi, dirent-elles presque toutes à la fois. — "Et quelle est celle que madame de Sénange préférait?" — Toutes regardèrent une jeune personne belle et modeste, qui baissa les yeux en rougissant; elle paraissait plus confuse d'être distinguée, qu'elle n'eût été sensible à l'oubli. Je fis des voeux pour son bonheur, et pour qu'elle conservât toujours cette heureuse simplicité.

Quel étonnant contraste de voir ces jeunes pensionnaires élevées, avec les talens qui donnent des succès dans le monde, et les vertus qui peuvent les rendre chères à leurs maris, par des femmes qui ont renoncé pour elles-mêmes au monde, au mariage, et qui, cependant, n'oublient rien de ce qui peut les rendre plus aimables! — On leur montre la musique, le dessin, divers instrumens: leur taille, leur figure, leur maintien sont soignés sans recherche, mais avec l'attention que pourrait y donner la mère la plus vaine de la beauté de ses filles. Une de ces petites se tenait mal; la maîtresse n'eut qu'à la nommer, pour qu'elle se redressât bien vite; et il me parut que si c'était un défaut dans lequel elle retombait souvent, la religieuse avait pris la même habitude de la reprendre, sans humeur et sans négligence; ce qui doit finir par corriger. Toutes travaillaient: une d'elles dévidait un écheveau de soie très-fine, et si mêlée, qu'elle ne pouvait pas en venir à bout; enfin, après avoir essayé de toutes les manières, elle y renonça, prit sa soie et la jeta dans la cheminée. La supérieure fut la ramasser, ouvrit doucement la fenêtre, et la jeta dans la rue: "Peut-être, lui dit-elle en souriant, quelqu'un plus patient et plus pauvre que vous la ramassera…" La jeune fille rougit; et la supérieure, pour ne pas augmenter son embarras, chercha à m'éloigner, en me proposant de me mener voir le service des pauvres. "Cette institution, me dit-elle, vous prouvera, j'espère, que rien n'échappe à une charité bien entendue. Il y a plus d'un siècle qu'un vieillard a attaché à notre maison un bâtiment et des fonds, pour recevoir, tous les soirs, les gens de la campagne que leurs affaires forceraient à passer par Paris, et qui, n'ayant point d'asile, seraient exposés à mille dangers sans cette ressource. Ils n'ont besoin que d'un certificat de leurs curés pour être admis; mais ils ne peuvent rester que trois jours; car on ne suppose point que leurs affaires doivent les retenir plus long-temps. Cependant nous ne nous sommes jamais refusées à accorder un plus grand délai à ceux qui annonçaient de vrais besoins."

Tout en marchant, je lui demandai pourquoi elle avait repris cette jeune pensionnaire devant moi, et cependant sans la gronder? — "Il y a peu de jours, me dit-elle, qu'elle est avec nous, et elle avait besoin d'une leçon. Pour rien au monde, je ne l'aurais reprise devant personne, d'une faute réelle. Le mystère avec lequel les instituteurs cachent les torts graves, augmente la honte et le repentir des élèves; mais pour les étourderies de la jeunesse, les mauvaises habitudes, les distractions, nous croyons que tout ce qui peut imprimer un plus long souvenir doit être employé. Je ne l'ai pas grondée, parce qu'elle n'avait rien fait de mal en soi, et qu'il faut garder la sévérité pour des choses vraiment repréhensibles. Les enfans ont toutes les passions en miniature. Leur vie est, comme celle des personnes faites, partagée entre le mal, le bien et le mieux. Nous reprenons vigoureusement celles qui annoncent des dispositions fâcheuses; nous montrons, nous conseillons doucement le bien. Ce n'est pas l'obéissance, mais le goût qui doit y porter; et nous louons, nous chérissons celles qui, plus avancées, croyent à la perfection, et la cherchent."