Nous arrivâmes à l'hôpital: représentez-vous, Henri, une voûte immense, éclairée par trois lampes placées à une si juste distance les unes des autres, qu'on y voyait assez, quoique la lumière y fût sans éclat. Une table fort étroite, et occupant toute la longueur de la salle, était couverte de nappes très-blanches. Une centaine de pauvres y étaient assis, tous rangés sur la même ligne. On avait écrit sur les murs des sentences des livres saints, qui invitaient à la charité, et à ne jamais manquer l'occasion d'une bonne oeuvre. Dans le milieu de cette salle était un prie-dieu; après, un socle sur lequel on avait posé un grand bassin rempli d'une soupe assez épaisse pour les nourrir, et cependant fort appétissante. La supérieure la servit; quatre jeunes religieuses lui apportaient promptement, et successivement, de petites écuelles de terre qu'elle emplissait, et qu'elles reportaient à chaque pauvre; ensuite on leur donna à chacun un petit plat, dans lequel était un ragoût mêlé de viande et de légumes, avec deux livres de pain bis-blanc. Pendant leur repas, une jeune pensionnaire fit tout haut une lecture pieuse. Le grand silence qui régnait dans cette salle, prouvait également la reconnaissance du pauvre, et le respect des religieuses pour le malheur. Je m'informai avec soin des revenus et des dépenses de cet établissement. Vous seriez étonné de peu qu'il en coûte pour faire autant de bien. A ma prière, la supérieure entra dans les plus grands détails. Avec quelle modestie elle passait sur les peines que devait lui donner une surveillance si étendue! C'était toujours des usages qu'elle avait trouvés; des exemples qu'elle avait reçus; des secours et des consolations que ses religieuses lui donnaient. "Une des premières règles de cette maison, me dit-elle, est de ne rien perdre, et de croire que tout peut servir. Par exemple, après le dîner de nos pensionnaires, une religieuse a le soin de ramasser dans une serviette tous les petits morceaux de pain que les enfans laissent; car la gourmandise trouve à se placer, même en ne mangeant que du pain sec; et je suis toujours étonnée du choix et des différences qu'elles y trouvent. On porte ces restes dans le bassin des pauvres; une pensionnaire suit la religieuse, qui se garde bien de lui dire: regardez, mais qui lui montre que tout est utile. Travaillent-elles? Le plus petit chiffon, un bout de fil est serré, et finit toujours par être employé. En leur faisant ainsi pratiquer ensemble la charité qui ne refuse aucun malheureux, et l'économie qui seule nous met en état de les secourir tous, elles apprennent de bonne heure qu'avec de l'ordre, la fortune la plus bornée peut encore faire du bien; et qu'avec de l'attention, les riches en font chaque jour davantage?"
Après le souper, qui dura une demi-heure, tous les pauvres se mirent à genoux; et la plus jeune des religieuses, se mettant aussi à genoux devant un prie-dieu, fit tout haut la prière, à laquelle ils répondirent avec une dévotion que leur gratitude augmentait sûrement. Je fus frappé de la voix douce et tendre de cette religieuse. La pâleur de la mort était sur son visage; elle me parut si faible, que je craignais qu'elle n'élevât la voix. Après la prière je lui demandai s'il y avait long-temps qu'elle avait prononcé ses voeux. Il y a six mois, me répondit-elle…. après un long soupir, elle ajouta: j'étais bien jeune alors!… et elle s'éloigna. — "Ah! m'écriai-je, en me rapprochant de la supérieure, y en aurait-il parmi vous qui regrettassent leur liberté? — Ne m'interrogez pas sur ma plus grande peine, me dit-elle en rougissant: veuillez croire seulement qu'alors ce ne serait pas ma faute, et que je leur donnerais toutes les consolations qui seraient en ma puissance. Leurs vertus, leur résignation peuvent les rendre heureuses sans moi; mais elles ne sauraient avoir de peines que je ne les partage. Comme la plus simple religieuse, je n'ai que ma voix pour admettre, ou pour refuser celles qui veulent prendre le voile. Lorsqu'une vraie dévotion les détermine, elles ne regrettent rien sur la terre. Mais il est de jeunes novices qu'un excès de ferveur trompe elles-mêmes; et d'autres qui, se fiant à leur courage, renoncent au monde pour des intérêts de famille, et nous le cachent avec soin. Le sort des religieuses qui se repentent est d'autant plus à plaindre, que notre état est le seul dans la vie où il n'y ait jamais de changement, ni aucune espérance."
Comme elle disait ces mots, Adèle revint avec deux ou trois de ses jeunes compagnes. Ni son retour, ni leur gaieté ne purent dissiper la tristesse que m'avaient inspirée les dernières paroles de la supérieure. J'en étais encore affecté, lorsqu'elle nous avertit que, le souper des pauvres étant fini, il fallait leur laisser prendre un repos dont ils avaient besoin; et après nous avoir dit adieu, avoir encore embrassé Adèle, qu'elle appelait sa chère fille, elle regagna une grande porte de fer qui sépare l'hôpital de l'intérieur du couvent. Elle y entra, et referma cette porte sur elle, avec ce même bruit de verroux, de triple serrure, qui donnait trop l'idée d'une prison. Je pensai à la douleur que devait éprouver cette jeune religieuse quand, chaque jour, ce bruit lui renouvelait le sentiment de son esclavage.
Lorsque nous arrivâmes à Neuilly, monsieur de Sénange se fit traîner au-devant de nous, et reçut Adèle avec un plaisir qui prouvait bien l'ennui que lui avait causé son absence: "Bonjour, mes enfans," nous dit-il avec joie. Mon coeur tressaillit en l'entendant nous réunir ainsi, quoique ce fût sûrement sans y avoir pensé. Je lui rendis compte de ce que j'avais vu, des impressions que j'avais ressenties. Mais quand j'en vins à cette jeune religieuse, j'osai le remercier d'avoir sauvé Adèle d'un pareil sort. "Sans vous, lui dis-je vivement; sans vous, dans six mois, elle aurait été bien malheureuse! — Et malheureuse pour toujours!" me répondit-il. — Il la regarda avec attendrissement; son visage était serein, mais des larmes tombaient de ses yeux. Adèle, entraînée par tant de bonté, se jeta à genoux devant lui, et baisa sa main avec une tendre reconnaissance. "Ma chère enfant, lui dit-il en la pressant contre son coeur, dites-moi que vous ne regrettez pas notre union; je ne veux que votre bonheur; cherchez, demandez-moi tout ce qui pourra y ajouter!" — Tant d'émotions firent mal à ce bon vieillard; il pleurait et tremblait, sans pouvoir parler davantage. Je fis éloigner Adèle, et je donnai à monsieur de Sénange tous les soins que je pus imaginer; mais il fallut le porter dans son lit. Lorsqu'il fut un peu clamé, il s'endormit. Je revins dans ma chambre, où il me fut impossible de trouver le repos. J'ai lu, je me suis promené; je vous écris depuis trois heures, il en est cinq, et le sommeil est encore bien loin. Cependant, je suis tranquille, satisfait, sans remords. Je ne me crois plus obligé de fuir; j'avais trop peu de confiance en moi-même. Serait-il possible que mon coeur éprouvât jamais un sentiment dont cet excellent homme eût à se plaindre?
LETTRE XXIV.
Neuilly, ce 1er septembre, 2 heures après-midi.
Vous, mon cher Henri, qui avez eu si souvent à supporter ma détestable humeur, jouissez de la situation nouvelle dans laquelle je me trouve. Je suis content de moi, content des autres: j'aime, j'estime tout ce qui m'environne; je reçois des preuves continuelles que j'ai inspiré les mêmes sentimens. Que faut-il de plus pour être heureux?
Ce matin, l'esprit encore fortement occupé de tout ce que j'avais vu dans le couvent d'Adèle, j'ai écrit à la supérieure, pour lui demander la permission d'augmenter la fondation de l'hôpital. On y garde, comme je vous l'ai dit, les voyageurs pendant trois jours; et le quatrième, ils sont obligés de quitter cette maison: c'est de ce quatrième jour que je me suis occupé. J'ai offert une somme assez considérable pour que l'on puisse leur donner de quoi faire deux jours de route. A l'obligation qu'ils doivent avoir pour l'asile qui leur a été accordé, ils ajouteront une reconnaissance, peut-être plus vive encore, pour le secours qu'ils recevront au moment de leur départ. Quand un homme se trouve seul, il est bien plus sensible aux services qu'on lui rend, et dont il jouit, que lorsqu'il partage le même bienfait avec beaucoup d'autres; car alors, il croit seulement que c'est un devoir qui a été rempli.
J'ai prié l'abbesse de donner cette aumône au nom d'Adèle de Joyeuse, pour qu'on la bénît, et qu'on priât pour son bonheur. Quoique j'aime monsieur de Sénange, j'ai eu plus de plaisir à employer le nom de famille d'Adèle. — Adèle m'occupe uniquement: parle-t-on d'un malheur, d'une peine vivement sentie? je tremble que le cours de sa vie n'en sot pas exempt; et je voudrais qu'il me fût possible de supporter toutes celles qui lui sont réservées. — S'attendrit-on sur la maladie, sur la mort d'une jeune personne enlevée au monde avant le temps? je frémis pour Adèle: sa fraîcheur, sa jeunesse ne me rassurent plus assez. Et si le mot de bonheur est prononcé devant moi, mon coeur s'émeut; je forme le voeu sincère qu'elle jouisse de tout celui qui m'est destiné! — Enfin, je l'aime jusqu'à sentir que je ne puis plus souffrir que de ses peines, ni être heureux que par elle.
Après avoir fait partir ma lettre pour le couvent, je suis descendu chez monsieur de Sénange. J'avais sans doute cet air satisfait qui suit toujours les bonnes actions; car il a été le premier à le remarquer, et à m'en faire compliment. Pour Adèle, elle m'en a tout simplement demandé la raison: sans vouloir la donner, je suis convenu qu'il y en avait une qui touchait mon coeur. Elle s'est épuisée en recherches, en conjectures. Sa curiosité amusait fort le bon vieillard; mais elle est restée confondue de me voir rire; de m'entendre la prier de me féliciter, et l'assurer en même temps que non-seulement je n'avais vu personne, mais que je n'avais reçu aucune lettre. — Alors feignant d'être effrayée, elle m'a dit que mes accès de tristesse et de gaieté avaient des symptômes de folie auxquels il fallait prendre garde. Elle se moquait de moi, et ma paraissait charmante; sa bonne humeur ajoutait encore à la mienne.