Ce 5 septembre.

Hier matin, en descendant, je trouvai Adèle dans une galerie que monsieur de Sénange n'occupe que lorsqu'il a beaucoup de monde. Elle l'avait destinée à être la salle du bal: une place particulière, entourée de tous les attributs de la reconnaissance, était réservée pour monsieur de Sénange. Adèle vint au-devant de moi, et, sans me laisser le temps de parler, elle me pria d'aller lui tenir compagnie, et surtout d'empêcher qu'il ne la fît demander. Je voulus lui dire combien j'étais heureux du plaisir qu'elle allait avoir; elle ne m'écouta point. Je commençai deux ou trois phrases qu'elle interrompait toujours, en me disant de m'en aller. Cette vivacité m'impatientait un peu; cependant, je lui obéis, et j'entrai chez monsieur de Sénange. Il posa son livre, et me dit en riant que son vieux valet de chambre l'avait mis dans le secret; mais qu'il jouerait l'étonnement de son mieux, afin de ne rien déranger à la fête. — Nous entendions un bruit horrible de clous, de marteaux, de mouvement de meubles; et il s'amusait beaucoup de la bonne foi avec laquelle Adèle croyait qu'il ne s'apercevait point de tout ce tracas. — A dix heures précises, il me dit d'aller la chercher pour déjeuner; car il faudra être prêt de bonne heure, ajouta-t-il. Je revins avec elle; il eut la complaisance de se dépêcher, et bientôt il nous quitta, en disant, assez naturellement, qu'il allait passer dans sa chambre.

A peine fut-il sorti du salon, qu'Adèle le fit orner de fleurs, de guirlandes et de lustres. A midi, elle alla faire sa toilette; et, à près de deux heures, elle m'envoya prier de descendre chez monsieur de Sénange. Dès que j'y fus, on vint l'avertir que quelques personnes l'attendaient. Il se leva en me regardant mystérieusement, prit mon bras, et entra dans le salon: il y trouva ses amis qui s'étaient réunis pour l'embrasser et le féliciter sur sa convalescence. Tout le village vint aussitôt, les vieillards, la jeunesse, les enfans; il fut parfait pour tous. — Adèle le conduisit sur une pelouse qui borde la rivière: elle y avait fait placer une grande table, autour de laquelle ces bonnes gens se rangèrent; mais avant de s'asseoir pour dîner, chacun d'eux prit un verre, et but à la santé de leur bon seigneur: à sa longue santé! s'écria Adèle; à sa longue santé! reprirent-ils tous à la fois.

Lorsqu'ils furent assis, nous revînmes dans la salle à manger; monsieur de Sénange fut fort gai pendant le repas. Nous étions encore au dessert, quand nous entendîmes le bruit d'une voiture, et vîmes paraître madame la duchesse de Mortagne, son fils et ses deux filles. Je reconnus l'aînée; c'était cette jeune pensionnaire, belle et modeste, qu'Adèle préférait à toutes, et dont j'avais été frappé dans les classes du couvent. Elle présenta son frère à son amie, qui le présenta, à son tour, à monsieur de Sénange, en lui disant qu'elle avait prié ses compagnes d'amener chacune un de leurs parens, afin que son bal ne manquât pas de danseurs.

Plusieurs voitures se succédèrent; et avant six heures, quarante jeunes personnes offrirent des fleurs, des voeux, pour le bonheur et la santé de ce bon vieillard: elles chantèrent une ronde faite pour lui; Adèle commençait, et elles répétaient ensuite chaque couplet, toutes ensemble. Ce moment fut fort agréable, mais passa bien vite. Après qu'il les eut remerciées, le bal commença. Elles furent toutes très-gaies: Adèle dit qu'elle désirait ne pas danser, pour s'occuper davantage des autres.

Je n'avais pas l'idée d'un besoin de plaire semblable à celui qu'elle a montré. Jamais on ne la trouvait à la même place: elle parlait à tout le monde; aux mères, pour louer leurs enfans…. aux filles, pour demander ce qui pouvait leur plaire…. aux jeunes gens, pour les remercier d'être venus…. Réellement, j'étais confondu; elle me paraissait une personne nouvelle. — Elle ne me regarda, ni ne me parla de la journée. J'essayai un moment d'attirer son attention, en me plaçant devant elle, comme elle traversait la salle; mais elle se détourna, et alla causer avec monsieur de Mortagne, dont la danse brillante fixait les regards de tout le monde. J'entendis Adèle le plaisanter sur ses succès. — Il la pria de danser avec lui: et elle qui, dès le commencement du bal, n'avait pas voulu danser, pour mieux faire les honneurs de sa maison; elle qui avait refusé tous les autres hommes, après s'être très-peu fait prier, l'accepta pour une contre-danse! — Il faut être vrai, Henri, ils avaient l'air bien supérieurs aux autres. On fit un cercle autour d'eux pour les voir et les applaudir. Adèle, enivrée d'hommages, voulut danser encore, et toujours avec monsieur de Mortagne. Se reposait-elle un instant? il s'asseyait près de sa chaise. — Désirait-elle quelques rafraîchissemens? il courait les lui chercher. — Parlait-on d'une danse nouvelle? il était trop heureux de la suivre ou de la conduire. — Enfin, ils ne se quittèrent plus…. Il jouait avec son éventail, tenait un de ses gants qu'elle avait ôtés, et elle riait de ses folies. — Son bouquet tomba, il le ramassa, le mit dans sa poche, et elle le lui laissa. Je n'ai jamais vu de coquetterie si vive de part et d'autre.

A onze heures, les fenêtres du jardin s'ouvrirent, et l'on aperçut une très-belle illumination. Partout étaient les chiffres de monsieur de Sénange, partout des allégories à la reconnaissance; et Adèle ne pensa seulement pas à les lui faire remarquer…. Entraînée par mesdemoiselles de Mortagne et leur frère, elle courait dans les jardins. Je ne la suivis point; car je puis être tourmenté, mais je ne m'abaisserai jamais jusqu'à être importun.

Monsieur de Sénange craignant l'air du soir, n'osa pas se promener, et resta avec moi. Bientôt nous entendîmes sur la rivière une musique charmante; et les vifs applaudissemens de tout cette jeunesse nous firent juger combien Adèle était contente d'elle-même. Vers minuit on commença à rentrer. Madame de Mortagne revint, et pria monsieur de Sénange de faire rappeler ses enfans: après bien des cris et des courses inutiles, ils arrivèrent avec Adèle. Monsieur de Mortagne, en la quittant, lui demanda la permission de venir lui faire sa cour…. Elle lui répondit qu'elle serait très-aise de le voir, sans se rappeler qu'elle m'avait fait défendre sa porte long-temps, sous le prétexte que sa mère lui avait recommandé de ne recevoir personne pendant son absence. Elle embrasse ses soeurs avec plus de tendresse qu'elle n'avait fait aucune de ses compagnes.

Lorsqu'elles furent toutes parties, monsieur de Sénange remercia sa femme avec une bonté que je trouvai presque ridicule: car si elle avait imaginé cette fête pour lui, au moins l'avait-elle bientôt oublié pour en jouir elle-même. — Comme elle montait dans sa chambre, elle daigna s'apercevoir que j'étais déjà au haut de l'escalier, et elle me dit assez légèrement: Bonsoir, Mylord! — Vous auriez pu me dire bonjour, lui répondis-je froidement. — Pourquoi donc? — Parce que vous ne m'avez pas vu de la journée. — Vous voulez dire parce que je ne vous ai pas remarqué, reprit-elle avec ironie. — Je ne lui laissai pas le plaisir de se moquer de moi davantage, et je gagnai le corridor qui conduit à mon appartement. Au détour de l'escalier, je vis qu'elle était restée sur la même marche où elle m'avait parlé, et me suivait des yeux; elle croyait peut-être que je m'arrêterais un instant; mais je rentrai tout de suite dans ma chambre. — Je vous avais bien dit, Henri, qu'elle était coquette; cependant, j'avoue que je n'aurais jamais cru qu'il fût possible de l'être à cet excès. Certes je ne suis point jaloux, car je voudrais pouvoir l'excuser: je voudrais même me persuader qu'un sentiment de préférence l'entraînait vers ce jeune homme; alors du moins elle pourrait m'intéresser encore!….. Mais elle le voyait pour la première fois!… Que dis-je, pour la première fois? Peut-être l'a-t-elle connu au couvent lorsqu'il y venait voir ses soeurs. Elle ne l'a jamais nommé, de crainte de se laisser pénétrer. Qui sait si cette fête n'a pas été imaginée pour l'introduire dans la maison? Et voilà cette sincérité que j'adorais, et qui n'était qu'un raffinement de coquetterie! — Ah! sans les égards que je dois à monsieur de Sénange, je serais parti cette nuit même, et elle ne m'aurait jamais revu, mais je ne resterai pas long-temps, je vous assure: demain je remettrai son portrait, que j'ai eu la faiblesse de garder jusqu'à présent.

LETTRE XXX.