Même jour.

Je n'ai à me plaindre de personne; Adèle même n'a point de tort avec moi. Ce n'est pas elle qui a cherché à m'aveugler; c'est moi, insensé! qui prenais plaisir à l'embellir, à la parer de toutes les qualités que je lui désirais, à me persuader que les défauts que je lui connaissais n'existaient plus, parce qu'ils n'avaient plus l'occasion de se montrer… Elle ne se donnait pas la peine de paraître bien; elle ne faisait que suivre ses premiers mouvemens, et il y avait plus de bonheur que de réflexion dans sa conduite. — Il m'aurait été trop pénible de la revoir ce matin; j'ai fait dire qu'ayant été incommodé, je ne descendrais pas pour le déjeuner: mais j'entends du bruit dans le corridor: …. c'est la marche de monsieur de Sénange… la voix d'Adèle…. On frappe à ma porte…. ah! vient-elle jouir de ma peine?……………

Ce sont eux, Henri, qui, inquiets de ce que je ne descendais point, sont venus voir si je n'étais pas plus malade qu'on ne le leur avait dit. Monsieur de Sénange, appuyé sur le bras d'Adèle, est entré en me disant qu'en bons maîtres de maison, ils désiraient savoir si je n'avais besoin de rien?… Il s'est assis près de moi, et m'a questionné avec beaucoup d'intérêt sur ma santé. Pendant ce temps, Adèle est restée debout, sans parler, précisément comme si elle ne fût venue que pour le conduire. Elle était pâle; elle n'a pas levé les yeux…. j'étais assez faible pour souffrir de son embarras. Je sais qu'en France les femmes se permettent d'entrer dans la chambre d'un homme qui se trouve malade chez elles à la campagne; mais le souvenir de nos usages donnait à la visite d'Adèle un charme qui me troublait malgré moi. Que je voudrais que cette maudite fête n'eût jamais eu lieu!…. Elle ne m'a rien dit; seulement, en s'en allant, elle m'a demandé si je descendrais dîner? — Je lui ai répondu que je serais dans le salon à trois heures.

Depuis que je l'ai revue, Henri, je me sens plus calme; j'avais tort de craindre sa présence, je ne l'aime plus…. mais je sens un vide que rien ne peut remplir. Adèle occupait toute ma pensée, était l'unique objet de tous mes voeux;…. ce qui m'entoure, m'est devenu étranger…. Adèle n'est plus Adèle…. Il me semble aussi que monsieur de Sénange n'est plus le même…. et moi!…. moi!…. que ferai-je de moi?…

LETTRE XXXI.

Même jour.

Comment oser l'avouer? j'ai trouvé qu'elle avait raison, que j'étais trop heureux: je vous assure que j'ai été injuste; écoutez-moi. — A trois heures, je suis descendu dans le salon, ainsi que je l'avais promis. Adèle travaillait; elle ne m'a pas regardé; j'ai cru apercevoir qu'elle pleurait. Ne me sentant plus la force de lui faire aucun reproche, je me suis éloigné, et j'ai été prendre, le plus indifféremment que j'ai pu, un livre à l'autre bout de la chambre. Elle continuait son ouvrage sans lever les yeux: bientôt j'ai vu de grosses larmes tomber sur son métier: toutes mes résolutions m'ont abandonné; je me suis rapproché, et, eutraîné [sic] malgré moi, "Adèle, lui ai-je dit, je n'existais que pour vous! daigneriez-vous partager une si tendre affection? pouvez-vous seulement la comprendre?" — Elle a levé les yeux au ciel: nous avons entendu le pas de monsieur de Sénange; j'ai été reprendre mon livre.

Peu de temps après nous avons passé dans la salle à manger: j'ai essayé d'amuser monsieur de Sénange, mais il y avait trop d'efforts dans ma gaieté pour pouvoir y réussir. Adèle n'a pas dit un mot. En sortant de table je l'ai priée tout bas de m'écouter un instant avant la fin du jour: elle l'a promis par un signe de tête. Selon notre usage, j'ai joué aux échecs avec monsieur de Sénange; il m'a gagné, ce qui lui arrive rarement.

A six heures, il est venu du monde: Adèle a proposé une promenade générale: elle l'a suivie quelque temps; mais peu à peu elle a ralenti sa marche, et nous nous sommes trouvés seuls, assez loin de la société. J'avais mille questions à lui faire, et cependant j'étais si troublé, qu'il ne m'en venait aucune. Enfin, je lui ai demandé si elle connaissait monsieur de Mortagne avant le bal: elle m'a assuré que non. "Monsieur de Mortagne, m'a-t-elle dit, est un parent très-éloigné de ma mère, et le chef de sa maison. Quoiqu'elle l'ait toujours recherché avec soi, elle n'a jamais permis que je le visse au couvent: depuis que j'en suis sortie, vous savez dans quelle solitude j'ai vécu. J'aime beaucoup ses soeurs; mais monsieur de Mortagne, je ne le connais pas." — Pourquoi donc avez-vous été si coquette avec lui? — Qu'appelez-vous coquette, m'a-t-elle demandé avec son ingénuité ordinaire? Comment! me suis-je écrié, vous ne le savez pas? c'est involontairement que vous l'avez si bien traité! — Elle m'a répondu qu'elle ne savait ni la faute qu'elle avait commise, ni ce qui m'avait fâché. "Dans le commencement du bal, m'a-t-elle dit, vous regardant comme de la maison, j'ai cru qu'il était mieux de s'occuper des autres: à la fin, la gaieté de mes compagnes m'a gagnée; tout le monde me priait de danser; j'en avais bien envie: monsieur de Mortagne danse mieux que personne, et je l'ai préféré." — Mais il tenait vos gants; il a gardé votre bouquet! — "J'ai trouvé très-singulier, très-ridicule, qu'il y attachât du prix; et je les lui ai laissés, parce que je n'y en mettais aucun." — Vous ne savez donc pas, Adèle, que ce sont des faveurs que je n'aurais jamais pris la liberté de vous demander; et si quelquefois j'ai gardé les fleurs que vous aviez portées, au moins n'ai-je pas osé vous le dire. — [">[Pourquoi?" m'a-t-elle répondu avec tristesse, "cela m'aurait appris à n'en laisser jamais à d'autres." — A ces mots, Henri, j'ai tout oublié: je lui ai juré de lui consacrer ma vie. — La plus tendre reconnaissance s'est peinte dans ses yeux; elle me remerciait d'un air étonné, et comme si j'eusse été trop bon de l'aimer autant. — Quelle ravissante simplicité! Bientôt toute la compagnie nous a rejoints; il a fallu la suivre.

Le reste du jour, toutes les expressions innocentes, délicates, dont Adèle s'était servie, sont revenues à mon esprit, quelquefois encore avec un sentiment d'inquiétude que je me reprochais. Je suis heureux: je me le dis, je me le répète; maintenant, je suis obligé de me le répéter, pour en être sûr. Combien on devrait craindre de blesser une ame tendre! elle peut guérir; mais qu'un rien vienne la toucher, si elle ne souffre pas, elle sent au moins qu'elle a souffert. Je suis heureux; et pourtant une voix secrète me dit que je ne pourrais pas voir une fête, un bal, sans une sorte de peine; le son d'un violon me ferait mal. Ah! mon bonheur ne dépend plus de moi.