Ce soir, mon valet de chambre m'a remis une lettre qu'il m'a dit avoir été apportée avec mystère, et qui m'oblige d'aller à Paris dans l'instant. Une femme très-malheureuse, dont je vous ai déjà parlé, implore mon secours: sans doute elle a vu combien elle m'inspirait de pitié. Je ne puis trouver le moment d'apprendre à Adèle la raison qui me force à m'éloigner. Je n'ose pas lui écrire non plus; car cela pourrait paraître extraordinaire…. mais je ne serai qu'un jour loin d'elle…. cependant, si cette courte absence, surtout au moment de notre explication, allait lui déplaire!… Oh! non…. elle ne saurait soupçonner un coeur comme le mien.
LETTRE XXXII.
Paris, ce 6 septembre.
Voici la lettre qui m'a fait partir si brusquement; jugez, Henri, si je pouvais m'en dispenser.
Copie de la lettre de la soeur Eugénie, religieuse au couvent où Adèle a été élevée.
"C'est moi, Mylord, qui ose m'adresser à vous; c'est cette jeune religieuse qui faisait la prière le jour que vous vîntes voir le service des pauvres, au couvent de Sainte-Anastasie. Il me parut alors que vous deviniez la douleur dont j'étais accablée. J'aperçus dans vos regards un sentiment de compassion qui adoucit un peu mes profonds chagrins; je bénis votre bonté; je vous dus un bien incalculable pour les malheureux, celui de cesser un moment de penser à moi! celui plus grand encore d'oser prier le ciel pour vous, Mylord, qui, peut-être, n'avez aucun désir à former. Hélas! depuis long-temps, j'ai cessé d'invoquer Dieu pour moi-même; pour moi, qui l'offense sans cesse, qui, tour à tour, gémissant sur mon état, ou succombant sous le poids des remords, vis dans le désespoir du sacrifice que j'ai fait à la vanité. Mais, permettez-moi de chercher à m'excuser à vos yeux; pardonnez, si j'ose vous occuper un instant de moi, et vous parler des peines qui m'ont poursuivie depuis que je suis au monde.
"J'avais huit ans, lorsque ma mère mourut; je la pleurai alors avec toute la douleur qu'un enfant peut éprouver; mais je ne sentis véritablement l'étendue de la perte que j'avais faite, qu'après que l'âge m'eut appris à comparer, et que le bonheur de mes compagnes m'eut en quelque sorte donné la mesure de ma propre infortune. Alors il me sembla que ma mère m'était enlevée une seconde fois: je lui donnai de nouvelles larmes, et je repris un deuil que je ne quitterai jamais.
"Depuis, toutes les années de ma jeunesse ont été marquées par l'adversité. Mon père mourut de chagrin, à la suite d'une banqueroute qui lui enlevait tout son bien. Un seul de ses amis me conserva de l'intérêt; je le perdis avant qu'il eût pu assurer mon sort. Il ne me restait plus que quelques parens éloignés; les religieuses leur écrivirent. Les uns refusèrent de se charger de moi; d'autres ne répondirent même pas: enfin, Mylord, que vous dirai-je? je me vis à dix-sept ans sans amis, sans famille, sans protecteurs, à la veille d'éprouver toutes les horreurs de la plus affreuse pauvreté.
"On avait cru soigner beaucoup mon éducation, en m'apprenant à chanter, à danser; mais je ne savais exactement rien faire d'utile: d'ailleurs j'aurais rougi alors de travailler pour gagner ma vie, et j'étais encore plus humiliée qu'affligée de ma misère. Les religieuses seules m'avaient témoigné quelque pitié: leur retraite me parut une ressource contre les malheurs qui m'attendaient. Elles s'engagèrent à me recevoir sans dot, si je pouvais supporter les austérités de la maison. L'effroi de me trouver sans asile, si elles ne m'admettaient pas, me donna une exactitude à suivre la règle, qu'elles prirent pour de la ferveur. Tout entière à cette crainte, je passai l'année d'épreuve, sans considérer une seule fois l'étendue de l'engagement que j'allais contracter. Je n'avais devant les yeux que le malheur et l'humiliation où je serais plongée, si elles me rejetaient dans le monde. Mais, comme celui qui tombe et meurt en arrivant au but, je jour même que je prononçai mes voeux, fut le premier instant où les plus tristes réflexions vinrent me saisir. Le soir, en rentrant dans ma cellule, je pensai avec terreur que je n'en sortirais que pour mourir. Je la regardai pour la première fois. Imaginez, Mylord, un petit réduit de huit pieds carrés, une seule chaise de paille, un lit de serge verte, en forme de tombeau, un prie-dieu, au-dessus duquel était une image représentant la mort et tous ses attributs. Voilà ce qui m'était donné pour le reste de ma vie!…. Je regardai encore la petitesse de cette chambre; et, involontairement, j'en fis le tour à petits pas, me pressant contre le mur, comme si j'eusse pu agrandir l'espace, ou que ce mur dût fléchir sous mes faibles efforts: je me retrouvai bientôt devant cette image, qui m'annonçait ma propre destruction. En l'examinant plus attentivement, j'aperçus qu'on y avait écrit une sentence de Massillon: je pris ma lampe, et je lus que le premier pas que l'homme fait dans la vie, est aussi le premier qui l'approche du tombeau. Ces idées m'accablaient; je retombai sur ma chaise. Reprenant ensuite quelques forces, je m'approchai encore de ce tableau; je le détachai pour le considérer de plus près. Mais comme il suffit, je crois, d'être malheureux, pour que rien de ce qui doit déchirer l'ame n'échappe à l'attention; après avoir lu, regardé, relu, je le retournai machinalement, et ce fut pour voir ces paroles de Pascal, écrites d'une main tremblante (1) [(1) Lorsqu'une religieuse meurt, sa cellule, ainsi que tout ce qui lui a appartenu, passe à la nouvelle postulante; ces paroles avaient été probablement écrites par la dernière qui avait occupé cette chambre.]: Si l'éternité existe, c'est bien peu que le sacrifice de notre vie pour l'obtenir; et si elle n'existe pas, quelques années de douleur ne sont rien…. Ce doute sur l'éternité, ma seule espérance; ce doute qui ne s'était jamais offert à moi, m'épouvanta; je me jetai à genoux. Je ne regrettais pas ce monde que j'avais quitté, et qui m'effrayait encore; mais les voeux éternels que je venais de prononcer me firent frémir. Je versais des larmes, sans pouvoir dire ce que j'avais; je me désolais, sans former aucun souhait; je ne sentais qu'un mortel abattement, dont je ne sortais que par des sanglots prêts à m'étouffer. Enfin, je fus rendue à moi-même par le son de la cloche qui nous appelait à l'église; je m'y traînai. Ma voix qui, jusque-là, s'était fait entendre par dessus celle de toutes mes compagnes, ma voix était éteinte: j'étais debout, assise comme elles, suivant tous les mouvemens, sans savoir ce que je faisais. Après l'office, les religieuses se mirent à genoux, pour faire chacune tout bas une prière particulière à sa dévotion. Je me prosternai aussi. A cette même place, où, la veille encore, j'avais invoqué le ciel avec tant de confiance, je joignis mes mains avec ardeur; et, baignée de larmes, je m'humiliai devant Dieu; je lui demandai, je le suppliai, de détruire en moi le sentiment et la réflexion. Je sortis de l'église avec mes compagnes; et, pendant quelques jours, je fus un peu plus tranquille: mais je n'étais plus la même; tout m'était devenu insupportable.
"La supérieure, dont la bonté est celle d'un ange, lisait dans mon ame. J'en jugeais aux consolations qu'elle me donnait; car jamais un reproche n'est sorti de sa bouche: jamais non plus elle n'a voulu entendre mes douleurs. Un jour que, seule avec elle, je me mis à fondre en larmes, les siennes coulèrent aussi: Pleurez, mon enfant, me dit-elle, pleurez; mais ne me parlez point. En voulant exciter la compassion des autres, on s'attendrit soi-même: on passe en revue tous ses maux; et s'il est quelque circonstance qui nous ait échappé, on la retrouve, et elle nous blesse long-temps. D'ailleurs, vous vous révolteriez si, désirant vous donner du courage, je m'efforçais de vous persuader que vous êtes moins à plaindre. Votre faiblesse s'autoriserait de ma pitié, pour se laisser aller au désespoir; et vous imagineriez peut-être, qu'il n'est point d'exemple d'un malheur semblable au vôtre…. Combien vous vous tromperiez!…. Interdisez-vous donc la plainte, ma chère enfant: mais soyez avec moi sans cesse; et, puissiez-vous faire usage de ma raison et de la vôtre!