"Depuis cet instant, je ne la quittai plus. Souvent je me désolais; et elle ne paraissait y faire attention que pour essayer de me distraire. Quelquefois, je riais jusqu'à la folie; alors elle me regardait avec compassion, mais sans me montrer jamais ni impatience ni humeur. — Le croiriez-vous, Mylord! son inaltérable douceur me fatigua; combien il fallait que le malheur m'eût aigrie! Bientôt, loin de la chercher, je l'évitai; je m'enfonçai dans ma cellule, pour être seule: et là, je pensais sans cesse à cet état, où l'on ne conserve de la vie que les tourmens; où, tous les jours, toutes les heures de chaque jour se ressemblent; à cet état, qui serait la mort, si l'on pouvait y trouver le calme. Ma santé dépérissait; j'allais succomber, lorsqu'un jour, que la supérieure était venue me retrouver dans ma chambre, on accourut l'avertir que tout un pan de mur du jardin était tombé. Elle y alla; je la suivis: la brèche était considérable; et je ne saurais vous rendre le sentiment de joie que j'éprouvai, en revoyant le monde une seconde fois. A cet instant, je ne me sentis plus; je riais, je pleurais tout ensemble. Les religieuses arrivèrent successivement; la supérieure, pour leur cacher mon trouble, me renvoya. Le lendemain, dès cinq heures du matin, j'étais dans le jardin; cette brèche donnait dans les champs, et me laissait apercevoir un vaste horizon. Je contemplai le lever du soleil avec ravissement. La petitesse de notre jardin, la hauteur de ses murs, nous empêchent de jouir de ce beau spectacle. Je me mis à genoux; mon coeur m'échappa, comme malgré moi; et, dans ce moment d'émotion, je fis une courte prière avec ma première ferveur. Ce jour, je retournai à l'église, je chantai l'office, et j'y trouvai même une sorte de plaisir.

"La faiblesse de ma santé me laissait une liberté dont les religieuses ne jouissent que lorsqu'elles sont malades. J'en profitais, pour ne plus quitter le jardin; mais sans oser franchir la ligne où le mur avait marqué la clôture: car, dès que la possibilité de sortir se fut offerte, les malheurs qui m'attendaient dans le monde se présentèrent à mon esprit plus fortement que jamais. — Je restais des jours entiers sur un banc, qui est en face de cette brèche; souvent sans me rappeler le soir une seule des réflexions qui m'avaient fait tant souffrir. — La supérieure fit venir les ouvriers; l'architecte décida qu'il fallait abattre encore une portion de ce mur avant de le réparer. Chaque coup de marteau, chaque pierre qu'on emportait, me donnait un mouvement de joie; il semblait que la paix rentrât dans mon ame à mesure que l'espace s'étendait. Mais bientôt ils atteignirent l'endroit où ils devaient s'arrêter. Rien ne pourrait vous peindre le saisissement que j'éprouvai, lorsqu'un matin, venant, comme à l'ordinaire, pour m'établir sur ce banc, j'aperçus qu'il y avait une pierre de plus que la veille: on commençait à rebâtir!… Je jetai un cri d'effroi, et cachant ma tête dans mes mains, je courus vers ma cellule, comme si la mort m'eût poursuivie: j'y restai jusqu'au soir, anéantie par la douleur. Ce même jour vous entrâtes dans le monastère avec madame de Sénange; je ne le sus qu'à l'heure du service des pauvres, seul devoir auquel je n'avais jamais manqué. Votre regard, votre pitié, seront toujours présens à mon coeur. Le lendemain, la supérieure m'apprit par quel hasard vous aviez eu la curiosité de voir notre maison. Elle me parla avec attendrissement de votre extrême bonté, de cette bonté qui va au-devant de tous les infortunés, et qui les secourt d'abord, sans s'informer s'ils ont raison de se plaindre. Avec quelle reconnaissance elle me parla aussi de la donation que vous veniez de faire à notre hôpital! Vous avez vu ces malheureux un moment; et vos bienfaits les suivront par delà votre existence…. Ah! j'ose vous en remercier, moi, que le malheur unit, attache, à tout ce qui souffre!

"Les jour suivans, je retournai au jardin; je m'y traînais lentement, comme on marche au supplice; je crois qu'une force surnaturelle m'y conduisait… Ce mur s'élevait avec une rapidité qui me désespérait. Quelquefois, ne pouvant plus supporter l'activité des ouvriers, je fermais les yeux, et restais là, absorbée dans mes vagues et sombres rêveries. En me réveillant de cette espèce de sommeil, leur travail me paraissait doublé; je m'éloignais, mais sans être plus tranquille. Absente, présente, jour et nuit, à toute heure, je voyais ce mur, éternellement ce mur, qui s'avançait pour refermer mon tombeau. Je ne priais plus, car je n'osais rien demander. Alors Dieu, oui, Dieu, sans doute, rejetant un sacrifice profané par les motifs humains qui m'avaient décidée, Dieu m'inspira de m'adresser à vous. J'espérai dans votre bonté si compatissante. Cependant, la première fois que la pensée de manquer à mes voeux se présenta, je la repoussai avec horreur; mais hier, le mur était presque achevé!…. encore un instant, et votre pitié même ne pourrait plus me secourir…. Arrachez-moi d'ici, mylord, arrachez-moi d'ici. Demain, à la pointe du jour, je me trouverai sur ce mur; les décombres m'aideront à monter: si vous daignez vous y rendre, je vous devrai plus que la vie. Mylord, ne rejetez pas ma prière: au nom de tout le bonheur que vous devez attendre, des peines que vous pouvez craindre, ayez pitié de moi.

Soeur EUGENIE."

P.S. "Mylord, je n'abuserai point de votre bienfaisance; je refuserais la fortune, s'il fallait avec elle vivre dans l'oisiveté. Placez-moi dans une ferme; donnez-moi des travaux pénibles, un désert où je puisse au moins fatiguer mon inquiétude. Mylord, songez que vous pouvez prononcer mon malheur éternel."

Il était près de onze heures lorsque je reçus cette lettre; n'ayant pas le temps d'envoyer chercher des chevaux à Paris, je me fis mener par un des cochers de monsieur de Sénange: un peu d'argent me répondit de son zèle et de sa discrétion. Je montai en voiture avec mon fidèle John; nous fûmes bientôt arrivés. Je reconnus facilement la portion de mur qui venait d'être bâtie; cette pauvre religieuse n'y était pas encore. Nous eûmes le temps de rassembler des pierres pour nous approcher de la hauteur de cette brèche. Je commençais à craindre qu'elle n'eût rencontré quelqu'obstacle, lorsque je la vis paraître; elle se laissa glisser doucement, et nous la reçûmes sans qu'elle se fût fait aucun mal. Epuisée par la violence de tous les sentimens qu'elle venait d'éprouver, elle s'évanouit. Nous la portâmes dans la voiture, que je fis partir bien vite. L'agitation et le bruit la rappelèrent à la vie; et ce fut par une abondance de larmes qu'elle manifesta sa joie, lorsque je lui dis "qu'elle était libre, et que l'honneur et le respect veilleraient sur son asile."

Nous arrivâmes à l'hôtel garni où j'ai conservé mon appartement. Elle s'était enveloppée avec tant de soin, qu'on ne pouvait deviner son état de religieuse. Je lui parlais avec les égards les plus respectueux, pour prévenir la première pensée qui aurait pu naître dans l'esprit des gens de la maison. Son visage était pâle; ses grands yeux noirs, presqu'éteints, suivaient sans intérêt les personnes qui marchaient dans la chambre. Je m'aperçus bientôt que son abattement, cet air résigné de la vertu souffrante, intéressaient l'hôtesse: j'en profitai pour lui recommander de ne pas la quitter un instant: et, me rapprochant d'Eugénie, je lui fis sentir combien il serait dangereux que cette femme pénétrât son secret. Je pensais bien qu'elle ne le dirait pas, car je la savais sensible et bonne; mais je croyais qu'en forçant ainsi Eugénie à dissimuler sa peine, elle la sentirait moins vivement…. Mon cher Henri, on fait bien des découvertes dans le coeur humain, lorsqu'on a un véritable désir de porter du soulagement aux ames malheureuses. Combien une sensibilité délicate aperçoit de moyens au-delà de cette pitié ordinaire, qui ne sait plaindre que les maux du corps et les revers de la fortune! — La crainte de parler, l'envie de laisser dormir sa garde, la fatigue, auront contribué à faire assoupir quelques momens ma pauvre religieuse.

Ce matin, elle s'est rendue dans le salon dès qu'elle a su que je l'y attendais. J'ai cherché les choses les plus rassurantes et les plus douces à lui dire: je lui ai présenté les soins que je lui rendais comme un devoir; c'était son frère, un ancien ami, qui était auprès d'elle. Je suis parvenu à éloigner ainsi toutes les expressions de la reconnaissance; et nous n'avons parlé que de son départ pour l'Angleterre, de son établissement, quand elle y serait, que comme d'affaires qui nous étaient communes. Nous avons été d'avis qu'il fallait partir sur-le-champ, pour être certain d'échapper à toutes les poursuites; quoique j'espère que l'esprit et la bonté de la supérieure l'engageront à ne commencer les démarches auxquelles sa place l'oblige, que lorsqu'elle sera bien sûre de leur inutilité. John, à qui je puis me fier, la conduira chez le docteur Morris, chapelain de ma terre. Elle trouvera dans sa respectable famille, sinon de grands plaisirs, au moins la tranquillité; et elle a tellement souffert, que la tranquillité sera pour elle le bonheur.

Adieu, je vais retrouver Adèle; j'y vais plus satisfait encore qu'à mon ordinaire; car, j'ai à moi une bonne action de plus.

LETTRE XXXIII.