Neuilly, ce 7 septembre.

Adèle est malade; elle a refusé de me voir. Cependant, monsieur de Sénange est calme: il m'a dit, d'un air assez indifférent, qu'on ne savait pas encore ce qu'elle avait, mais que ce ne serait vraisemblablement rien. — Rien! et elle ne veut pas me recevoir… Les gens vont dans la maison comme à l'ordinaire…. Je ne vois point entrer de médecin. Il me semble qu'il y a là une négligence qui ne s'accorde point avec l'intérêt que monsieur de Sénange a pour elle. Est-ce ainsi que l'on aime, lorsqu'on est vieux? Ah! j'espère que je mourrai jeune…. J'éprouve une agitation que personne ne partage, dont personne n'a pitié. Il ne m'est pas permis de savoir comment elle est; j'étonne, quand je demande trop souvent de ses nouvelles: ils la laisseront mourir!…. Je viens de passer devant sa chambre; je suis resté long-temps contre sa porte; je n'ai entendu aucun mouvement: peut-être qu'elle se trouvait mal!…. mais non, il y aurait eu de l'agitation autour d'elle; je n'ai vu aucune de ses femmes; tout était fermé…. Que devenir? mon ami, je croyais que j'avais été malheureux! Oh non; je ne l'avais jamais été…. Monsieur de Sénange me fait dire de descendre pour dîner: il sort de chez elle, je cours le joindre….

7 septembre soir.

C'était tout simplement pour dîner avec du monde qu'il me faisait avertir. J'ai trouvé, comme dans un autre temps, quelques personnes qui étaient venues de Paris. Adèle est malade! et rien ne paraissait changé dans la manière de vivre : seulement monsieur de Sénange était froid avec moi. D'abord, j'ai aimé cette distinction; c'était me dire que nous éprouvions la même peine. Mais ensuite, je n'ai plus compris ce qu'il avait, lorsque après le dîner au lieu de prendre mon bras, selon son usage, il a sonné un de ses gens, et m'a dit avec une politesse embarrassée, qu'il allait voir sa femme… Sa femme! jamais il ne la nomme ainsi. — Resté seul dans ce grand salon, tout rempli d'Adèle, mille pensées à la fois me sont venues à l'esprit. Il n'y a point d'émotion que je n'aie éprouvée, point de petites habitudes que je ne me sois rappelées…. Ah! dès qu'un sentiment vif nous occupe, faut-il que notre raison nous échappe? Je m'étais assis dans le fauteuil d'Adèle; j'y trouvais même un peu de tranquillité, et me rappelais avec douceur les momens que nous avions passés ensemble; lorsque tout-à-coup une voix secrète a semblé me reprocher d'avoir pris sa place, me presser de la quitter, me faire craindre qu'elle ne l'occupât plus…. Cette pensée m'a causé une terreur si vivre, que je me suis précipité à l'autre bout de la chambre. En me retournant, j'ai vu encore ce fauteuil, sa petite table, son ouvrage, des dessins commencés, et tout ce désordre d'une personne qui était là il y a peu d'instans, et qui peut-être n'y reviendra plus….J'ai fermé les yeux et me suis enfui, sans oser jeter un regard derrière moi.

Revenu dans ma chambre, je me suis empressé de prendre le portrait d'Adèle que je possède encore. Vous serez peut-être surpris que j'aie osé le garder jusqu'à présent; il est vrai que, dans le premier moment, je ne voyais que le danger de le conserver; mais bientôt, peu à peu, de jour en jour, je me suis accoutumé à cette crainte: je me suis fait aussi un bonheur nécessaire de regarder ce portrait. D'ailleurs, enhardi par la certitude que monsieur de Sénange ne va jamais dans le cabinet où il était serré, je remettais toujours au lendemain à m'en séparer.

Combien, dans les angoisses que j'éprouvais, ce portrait me devenait cher! Avec quelle émotion je contemplais les traits d'Adèle, son regard serein, ce doux sourire, sa jeunesse qui devait me promettre pour elle de nombreuses années! Je me sentais plus tranquille; et, quoiqu'encore effrayé, j'osais espérer de l'avenir.

LATTRE XXXIV.

Ce 8 septembre.

Ne soyez pas trop sévère; ayez pitié de votre pauvre ami. Je ne suis plus le même: ou j'éprouve le bonheur le plus vif, ou je suis abîmé de douleur; tout est passion pour moi. — Adèle gardait la chambre; j'étais dévoré d'inquiétude; je craignais qu'elle ne fût menacée de quelque maladie violente. Je ne la voyais pas; je croyais que je ne devais plus la revoir; son tombeau était devant mes yeux; je voulais mourir. Hé bien! elle n'était seulement pas malade; c'était un caprice, ou l'envie de me tourmenter, et d'essayer son empire. Mon ami! est-ce que je serai comme cela long-temps?

Ce matin, ne m'étant pas couché, ayant passé la nuit à écouter, à expliquer le moindre bruit, à huit heures j'ai entendu ouvrir son appartement. J'y ai couru aussitôt pour demander de ses nouvelles. Sa femme de chambre n'avait point refermé la porte; jugez de mon étonnement! Adèle était levée; elle paraissait triste, mais tout aussi bien qu'à l'ordinaire. Dès qu'elle m'a aperçu, son visage s'est animé…. Que voulez-vous, monsieur? laissez-moi, m'a-t-elle dit; laissez-moi, je ne veux voir personne. — Ses femmes étaient présentes; tremblant, je me suis retiré. Elle a fait signe à une d'elles de fermer la porte sur moi; j'ai regagné ma chambre, et me suis perdu en conjectures. Qu'est-il arrivé? Qu'ai-je fait? Que peut-on lui avoir dit de moi? Serait-ce de la jalousie? ô Dieu! de la jalousie! Que je serais heureux! Ce qui est sûr, c'est qu'elle n'est point malade.