LETTRE XXXV.
Ce 8 septembre, le soir.
A deux heures j'ai fait demander à Adèle la permission de lui parler: elle m'a refusé, en disant qu'elle était souffrante…. Est-ce qu'il serait vrai? on peut être malade sans être changé…. Mais, non; monsieur de Sénange, ses femmes, celle surtout qui ne la quitte jamais, qui l'aime comme son enfant, m'ont assuré qu'elle était beaucoup mieux. Je n'y puis rien comprendre. Elle m'a fait dire qu'elle ne descendrait pas pour dîner. Il m'était impossible de me trouver tête à tête avec monsieur de Sénange; j'avais besoin de distraction; et je sentais que ce n'était qu'en me plaçant au milieu d'objets indifférens pour moi, que je pourrais me retrouver.
Avec ce projet, j'ai été dans la campagne sans savoir où j'allais: je marchais comme quelqu'un qu'on poursuit. Je ne sais combien de temps j'avais couru, lorsqu'à la porte d'un petit jardin une jeune fille m'a crié: Monsieur, voulez-vous des bouquets? — Et à qui les donnerais-je? lui ai-je répondu. Les larmes me sont venues aux yeux; Adèle aime tant les fleurs!…. Apparemment que j'étais pâle et défait; car cette jeune fille me regardait avec compassion. "Vous avez l'air tout malade, m'a-t-elle dit; entrez chez nous pour vous reposer." — Je l'ai suivie machinalement; elle m'a fait asseoir sur un mauvais banc, près de leur maison, et se tenant debout devant moi, elle m'a regardé quelque temps avec un air d'inquiétude et de curiosité. Enfin, elle m'a dit: "Voulez-vous prendre un bouillon? Nous avons mis le pôt au feu aujourd'hui, car c'est dimanche." — Je lui ai demandé seulement un morceau de pain et un verre d'eau: elle m'a apporté du pain noir, et, dans un pôt de grès, de l'eau assez claire. Après avoir été assis un moment, je commençais à sentir toute ma lassitude, et je restais sur ce banc sans pouvoir m'en aller. Alors, cette jeune fille m'a appris que son père était jardinier fleuriste; qu'il était à l'église avec toute sa famille; qu'elle était restée parce que c'était à son tour de garder la maison; mais qu'ils allaient bientôt rentrer, et que sa mère, qui s'entendait très-bien aux maladies, me dirait ce que j'avais.
Je l'ai remerciée avec un signe de tête; et, fermant les yeux, je me suis mis à rêver à la bizarrerie de ma situation, et au caractère d'Adèle. J'ai été bientôt arraché à mes réflexions par la jeune fille, qui m'a crié avec effroi: "Monsieur, ouvrez donc les yeux, vous me faites peur comme cela!" — J'ai souri de sa frayeur: pour la dissiper, et pour répondre à l'intérêt qu'elle m'avait témoigné, je m'efforçais de lui parler; je lui ai demandé si elle avait des frères et des soeurs? — "Onze, m'a-t-elle répondu, en faisant une petite révérence, et je suis l'aînée." — Quel âge avez-vous? — "Quatorze ans, et je me nomme Françoise." — A chaque réponse elle faisait sa petite révérence. Votre père gagne-t-il bien sa vie? — "Oui; si ma mère n'avait pas toujours peur de manquer, nous ne serions pas mal. Notre malheur, c'est que dans l'été les bouquets ne se vendent rien, et que l'hiver toutes les dames en veulent, qu'il y en ait, ou qu'il n'y en ait pas." — Alors nous avons entendu le chien aboyer, et la famille est rentrée. Dès que le père et la mère ont pu m'apercevoir, ils ont appelé Françoise, lui ont parlé long-temps bas, puis, s'approchant, ils m'ont salué tous les deux. Je leur ai dit combien Françoise avait eu soin de moi. — "Ah! c'est une bonne fille, a dit le père en lui frappant doucement sur l'épaule. — Bah! a repris la mère, pourvu qu'elle perde son temps, c'est tout ce qu'il lui faut." — La petite mine de Françoise, qui s'était épanouie d'abord, s'est rembrunie bien vite. — Combien les parens devraient craindre de troubler la joie de leurs enfans! Il me semble que je remercierais les miens, si je les entendais rire, si je les voyais contens; mais je me promettais bien de dédommager Françoise. Sa mère s'est assise près de moi; elle m'a offert une soupe; je l'ai refusée. Le bon père m'a proposé une salade du jardin: "Oh! une salade, m'a-t-il dit en riant, comme vous n'en avez jamais mangé." — Ce visage brûlé par le soleil, ce corps que la fatigue avait courbé, sa bonne humeur, m'inspiraient une sorte d'affection mêlée de respect; j'ai accepté sa salade pour ne pas le chagriner en le refusant. Françoise a couru vite la cueillir; sa mère (madame Antoine) m'a présenté ses autres enfans, quatre garçons et six filles. A chaque enfant elle criait d'une voix aigre: Otez votre chapeau, monsieur; faites la révérence, mamselle; et les petits de me saluer et de s'enfuir aussitôt. Le père a dit à sa femme d'aller accommoder ma salade; il est resté avec moi. Je lui ai demandé avec quoi il pouvait entretenir cette nombreuse famille? — "Avec mes fleurs, m'a-t-il dit; quand elles réussissent, nous sommes bien. Ma femme, comme vous avez vu, gronde un peu, mais c'est sa façon; et puis nous y sommes faits; Françoise chante, et cela m'amuse. — Combien gagnez-vous par an? — Ah! je vis sans compter; tous les soirs j'ajoute à mes prières: Mon Dieu, voilà onze enfans; je n'ai que mon jardin, ayez pitié de nous; et nous n'avons pas encore manqué de pain. — Vous devez beaucoup travailler? — Dame, il faut bien un peu de peine; dans ma jeunesse, il n'y en avait pas trop; à présent la journée commence à être lourde. Mais Françoise m'aide; elle porte les bouquets à la ville: Jacques, le plus grand de nos garçons, entend déjà fort bien notre métier; les petits arrachent les mauvaises herbes: à mesure que je m'affaiblis, leurs forces augmentent; et bientôt ils se mettront tout-à-fait à ma place. Je ne suis pas à plaindre." — Quoi! lui ai-je dit, avec une chaleur qui aurait été cruelle si elle avait été réfléchie, quoi! vous ne vous plaignez pas! Onze enfans… un jardin….. et vous dites que vous êtes content! — "Oui, m'a-t-il répondu, fort content! Il ne nous est mort aucun enfant; nous n'avons encore rien demandé à personne: pourquoi nous plaignez-vous? Vous autres grands, on voit bien que vous ne connaissez pas les gens de travail. On a raison de dire que la moitié du monde ne sait pas comment l'autre vit."
Que de réflexions fit naître en moi cet exemple de vertu et de modération, moi, qui ne me suis jamais trouvé heureux dans une position qu'on appelle brillante!…. J'ai serré la main de ce bon vieillard. Il n'avait pas prétendu m'instruire; et c'est peut-être pour cela que sa sagesse a si vivement frappé mon coeur…
Madame Antoine et Françoise ont apporté une petite table avec ma salade: le bon père avait raison; jamais je n'en avais trouvé d'aussi bonne. Pendant ce léger repas, il le regardait avec l'air satisfait de lui-même. Madame Antoine et Françoise restaient debout devant moi; et quoique je fusse sûr qu'elles n'avaient rien de plus à me donner, elles semblaient attendre que je leur demandasse quelque chose, et se tenaient prêtes à me servir. Les enfans aussi se sont rapprochés peu à peu; je ne les effrayais plus. Le père m'a prié de venir voir son jardin: le terrain était si peu étendu, si précieux, qu'on n'y avait laissé que de petits sentiers où nos pieds pouvaient à peine se placer. Nous marchions l'un après l'autre; et la famille, jusqu'au dernier petit enfant, nous suivait, comme s'ils entraient dans ce jardin pour la première fois. Au milieu de ce tableau si touchant, je trouvais quelque chose de triste à ne voir que des arbustes dépouillés, des tiges dont on avait coupé les fleurs, ou quelques boutons prêts à éclore, et impatiemment attendus pour les vendre. Cela me présentait l'image d'une existence précaire, dépendante des caprices de la coquetterie et de toutes les variations de l'atmosphère. Je pensais, pour la première fois, que les inquiétudes du besoin pouvaient être attachées à la croissance d'une fleur!… J'ai abrégé cette promenade qui me devenait pénible. Revenu près de la maison, j'ai appelé Françoise, et lui ai donné quelques louis pour s'acheter un habit: sa mère les lui a arrachés des mains, en disant qu'il fallait garder cela pour les provisions de l'hiver. — J'y aurais songé, lui ai-je dit avec humeur; et j'ai encore donné à ma petite Françoise; puis j'ai offert au bon père de quoi habiller tous ses enfans, et j'ai demandé que cette somme ne fût employée qu'à cet usage . Je m'en allais, lorsque j'ai réfléchi que j'avais pu affliger madame Antoine, en m'occupant plutôt du plaisir des enfans que des besoins du ménage; je sentais que les sollicitudes d'une mère sont encore de l'amour, et que son avarice n'est souvent qu'une sage précaution. Je suis alors retourné vers elle, et lui ai serré la main: Je reviendrai, lui ai-je dit, pour les provisions de l'hiver. — Ah! vous reviendrez, s'est écriée Françoise! Il reviendra, disaient les petits! Vous le promettez, dit le père? Ne nous oubliez pas, dit la mère! Françoise tenait mon habit, le père une de mes mains, la mère s'était saisie de l'autre, les enfans se pressaient contre mes jambes. En me voyant ainsi entouré de ces bonnes gens, en pensant au bonheur que je leur avais procuré, j'oubliais mes propres peines; et quoique tous mes chagrins vinssent du coeur, je remerciais le ciel d'être né sensible.
Après les avoir quittés, je suis revenu tranquille par ce même chemin que j'avais traversé avec tant d'agitation. Le jour était sur son déclin; j'admirais les derniers rayons du soleil: la paix de cette bonne famille avait passé dans mon ame. Pour un moment, je me suis senti plus fort que l'amour; car j'ai pensé que, si je ne pouvais pas être heureux sans Adèle, au moins il pouvait y avoir sans elle des momens de satisfaction. Plus calme, j'ai cru que sa colère était trop injuste pour durer; et, en repassant devant son appartement, je me suis dit avec une tristesse moins douloureuse: Si elle a eu pour moi une affection véritable, nous nous raccommoderons bientôt;… et si elle ne m'aimait pas!… si Adèle ne m'aimait pas! ah! qu'au moins je ne prévoie pas mon malheur!
P.S. Il est dix heures; on vient de me dire que monsieur de Sénange est avec elle; je vais m'y présenter encore. Il est bien difficile que, chez eux, ils continuent long-temps à ne pas me recevoir.