Monsieur de Sénange paraît avoir repris toute sa connaissance; et cette nuit il a eu des momens de sommeil. Adèle ne l'a pas quitté. Dans les intervalles, elle lui parlait, le rassurait, cherchait à le distraire; tandis que j'étais dans un coin de la chambre, osant à peine me mouvoir, dans la crainte qu'il ne m'entendît, et que ma présence ne le troublât… Qu'il est affreux d'être obligé de cacher ses attentions, sa douleur, à l'homme qu'on respecte le plus!
Adèle attend aujourd'hui les parens de monsieur de Sénange; son intendant leur a fait part de l'état de son maître. Elle redoute fort ce moment; car elle sait qu'ils n'ont cessé de le voir qu'à l'époque de son mariage: mais l'espoir de quelques petits legs les ramènera. On a aussi envoyé un courrier à madame de Joyeuse. Adèle ne doute pas non plus qu'elle ne revienne aussitôt. Comme elle va nous tourmenter!… Ah! mes beaux jours sont passés! Que je m'en veux de n'en avoir pas mieux senti le prix!… Heureux temps où, seule entre Adèle et cet excellent homme, jamais ils ne me regardaient sans me sourire! où, lorsque je paraissais, ils semblaient me recevoir toujours avec un plaisir nouveau!… et je n'étais pas satisfait!…
LETTRE XXXIX.
Ce 10 septembre, 9 heures du soir.
Il y a bien eu de changement dans la situation de monsieur de Sénange. A nos inquiétudes, hélas! trop fondées, se sont joints les tourmens d'une famille qui, fort indifférente sur les souffrances de cet homme si digne de regret, importune tout ce qui l'entoure, pour avoir l'air de s'y intéresser.
Aujourd'hui, comme il paraissait être un peu moins mal, j'avais engagé Adèle à dîner dans la chambre qui précède celle où il est. J'obtenais de sa complaisance qu'elle prît quelque nourriture, lorsque nous avons été interrompus par un domestique qui a ouvert avec fracas les portes de la chambre où nous dînions, pour annoncer la vieille maréchale de Dreux, parente fort éloignée de monsieur de Sénange, et qu'Adèle n'avais jamais vue. — "Votre occupation me fait présumer, nous a-t-elle dit, que mon cousin est mieux." Adèle, intimidée, a essayé de lui rendre compte de l'état du malade. La maréchale, que j'ai rencontrée plusieurs fois dans le monde, a fait semblant de ne pas me reconnaître, et a dit à Adèle: "C'est sans doute là monsieur votre frère? il vous soigne de manière à tromper vos inquiétudes." Adèle embarrassée de ce nom de frère, ne répondait point; mais après quelques minutes, elle m'a adressé la parole en me nommant Mylord. — La maréchale feignait de ne pas entendre ce titre étranger, et continuait à parler de moi comme du frère d'Adèle. Alors, il m'a paru convenable de lui dire que monsieur de Sénange étant venu en Angleterre dans sa jeunesse, il croyait avoir eu des obligations essentielles à ma famille. "J'ignorais ces détails, m'a-t-elle répondu avec aigreur; car assurément je n'étais pas née lorsque monsieur de Sénange était jeune." — "Il m'a attiré chez lui, ai-je repris, et m'y a traité avec trop de bonté, pour que j'aie songé à le quitter depuis qu'il est malade." — "Je ne blâme rien, a-t-elle répliqué d'un ton sec; mais vous trouverez bon que, ne sachant pas vos droits ici, et monsieur de Sénange étant à la mort, j'aie cru que sa femme ne voyait que ses proches parens." — Adèle, avec plus de présence d'esprit que je ne lui en aurais soupçonné (l'orgueil blessé est un si grand maître!), Adèle lui a répondu, que tant que monsieur de Sénange vivait, il pouvait seul donner des ordres chez lui: "Si j'ai le malheur de le perdre, a-t-elle ajouté, alors, comme vous le dites, Madame, je ne verrai plus que mes proches parens." — La maréchale l'est à un degré si éloigné, qu'il aurait autant valu lui dire: Je ne me soucie pas de vous, et je ne vous verrai pas non plus. Cependant, elle n'avait rien à répondre, car Adèle s'était servie de ses propres expressions. Aussi est-elle restée dans le silence, et de si mauvaise humeur, que je crois bien qu'Adèle s'en est fait une ennemie pour la vie.
Il est venu encore un grand nombre de parens qui arrivaient tous avec un visage de circonstance. A peine avaient-ils salué Adèle, qu'ils allaient dans un autre coin de la chambre chuchoter et ricaner entre eux. La maréchale les appelait l'un après l'autre, parlait bas à chacun, riait et grondait derrière son éventail, et leur apprenait, je crois, par quelle jolie plaisanterie elle avait fait sentir à Adèle l'inconvenance de mon séjour dans sa maison. Je n'en ai pas douté, lorsqu'une de ces femmes, jeune cependant (à cet âge n'avoir pas d'indulgence!) est venue à moi avec minauderie, et m'a parlé d'Adèle en la nommant aussi ma soeur. Je n'ai pas daigné lui répondre, et elle a couru bien vite chercher les applaudissemens de ce grouppe infernal.
La pauvre Adèle était si embarrassée, que des larmes tombaient de ses yeux. J'étais indigné, lorsqu'à mon grand étonnement on a annoncé madame de Verneuil qui, en me voyant, a souri et m'a appelé. "Je vous en supplie, lui ai-je dit tout bas, venez avec moi un instant; je vous crois bonne, et voici l'occasion d'être généreuse." Elle m'a suivi sur la terrasse, où je lui ai raconté, à la hâte, les motifs de mon séjour chez monsieur de Sénange, et de son amitié pour moi, et les impertinences de la maréchale. "Venez au secours de madame de Sénange, ai-je ajouté; ayez compassion de sa jeunesse.[">[ — "Convenez, m'a-t-elle dit, que vous êtes parti de chez moi avec une légèreté qui me donne assez envie de vous tourmenter." — "J'ai tort, mille fois tort; mais de grâce ne faites pas une réflexion, j'ai trop sujet de les craindre: allons, venez, soyez bonne," lui ai-je dit en l'entraînant dans le salon, où je l'ai placée près d'Adèle.
Je tremblais pour sa première parole; car si malheureusement une idée ridicule l'avait frappée, nous étions perdus…. Par bonheur la maréchale l'a appelée; et, attirer son attention, c'est presque toujours exciter sa moquerie. Elle lui a parlé long-temps bas; sûrement elle lui racontait ses gentillesses: lorsqu'à ma grande stupéfaction, j'ai vu madame de Verneuil répondre d'un air si imposant, que bientôt chacun est allé se rasseoir, et a repris le sérieux que le moment exigeait. Madame de Verneuil est revenue près d'Adèle, et lui a dit, devant toute cette famille: "Vous trouverez simple, ma cousine, que nous ayons été fâchés du mariage de monsieur de Sénange: l'humeur nous a éloignés de lui, mais vous ne devez pas en souffrir; et, a-t-elle continué en élevant la voix, puisque cette triste circonstance nous rapproche, j'espère que nous ne nous éloignerons plus." — Adèle l'a embrassée, et dès-lors la maréchale et le reste de la famille l'ont traitée avec plus d'égards. Mais madame de Verneuil m'a bien fait payer cette obligation; car aussitôt que le calme et la bienséance ont été rétablis dans le salon, elle m'a ordonné de la suivre sur la terrasse. Après m'avoir encore plaisanté sur la manière dont je l'avais quittée, elle m'a demandé si j'étais amoureux d'Adèle. — "Non, lui ai-je répondu gravement.[">[ — "Vous ne l'aimez donc pas?" a-t-elle dit en riant. "Puisque vous ne l'aimez pas, je vais la livrer à la maréchale. — Oui, je l'aime, me suis-je écrié, mais je n'en suis pas amoureux. — Ah! vous n'en êtes pas amoureux! et se retournant, elle me dit: Je vais….. — Eh bien, oui! si vous le voulez j'en suis amoureux," lui ai-je répondu, et je me suis saisi de ses mains pour la retenir malgré elle: "Mais ayez pitié de son embarras et de sa jeunesse. — Et vous aime-t-elle? — Non certainement. — Elle ne vous aime pas !….. Fi donc! c'est une ingrate, et je l'abandonnerai." — [">[Au nom du ciel, ai-je repris, n'abusez pas de ma situation; je dirai tout ce qu'il vous plaira, pourvu que vous la sauviez de la maréchale." — Alors s'asseyant elle m'a dit avec une majestueuse ironie: "Voyons si vous êtes digne de ma protection." — Mais comme je ne voulais pas compromettre Adèle, et que je craignais de piquer l'esprit railleur de madame de Verneuil, je me suis jeté dans des définitions, divisions, subdivisions, sur le degré d'amour que je ressentais, sur celui qui était permis, sur l'espèce d'amitié que j'inspirais… Plus je parlais, plus elle s'étonnait, se moquait, et faisait des questions si positives, avec un regard si malin, et en me menaçant toujours de cette maudite maréchale, que je m'embrouillais comme un sot, et me fâchais comme un enfant.
Enfin, la douce et triste Adèle est venue nous avertir que tout le monde était parti; "mais ils reviendront demain," a-t-elle dit, en s'adressant à madame de Verneuil avec timidité, et comme pour la prier d'être encore son appui. Aussi, malgré le besoin qu'elle a de s'amuser, y a-t-elle paru sensible, et a-t-elle promis de revenir le lendemain. Quel horrible usage, que celui qui force à recevoir les personnes qu'on aime le moins, dans les momens où la vue des indifférens est un supplice, et à se priver de ses amis, quand la solitude et les consolations de l'amitié seraient si nécessaires!