LETTRE XL.

Ce 11 septembre.

Monsieur de Sénange étant moins mal hier au soir, Adèle consentit à prendre un peu de repos. Je remontai aussi dans ma chambre, après avoir bien recommandé que s'il arrivait la moindre chose, s'il me nommait, on vînt aussitôt m'avertir; car j'espérais toujours qu'il se souviendrait de moi, de mon attachement, de mon respect.

Heureusement pour la tranquillité de mon avenir, ce matin à cinq heures on est venu me dire qu'il m'appelait. J'ai couru chez lui: dès qu'il m'a vu, il m'a demandé où j'avais passé tout ce temps? — J'ai serré sa main et lui ai dit que j'étais toujours resté près de lui. — "J'ai donc été bien mal, car je ne me rappelle pas…." Et rêvant ensuite comme s'il cherchait à rassembler ses idées… "Mon jeune ami, a-t-il ajouté, il se mêle à votre souvenir des sentimens pénibles….. mais je veux les éloigner dans ces derniers instans. Dites-moi, je vous prie, assurez-moi qu'Adèle m'aime encore." — Je l'ai interrompu pour l'assurer qu'elle n'avait pas un reproche à se faire. — "Et vous?" m'a-t-il dit. — Et moi! ai-je repris, en tombant à genoux près de son lit, et moi!….. Je lui ai avoué mon amour, mes combats, ma résolution de fuir; mais je lui ai protesté que, ni pour elle, ni pour moi, cet éloignement n'avait été nécessaire; et je vous jure, lui ai-je dit, que vous êtes toujours ce qu'elle aime le mieux. — "Puis-je vous croire," m'a-t-il demandé, en m'examinant avec une grande attention. Je lui affirmé que j'étais vrai avec lui, comme si je parlais à Dieu même. — "Je vous remercie, a-t-il répondu avec attendrissement; Adèle pourra donc me dire adieu sans rougir, et un jour s'unir à vous sans remords, et sûre de votre estime! Je vous remercie, je vous remercie," a-t-il répété plusieurs fois très-vivement.

Cette bonté céleste, cette abnégation de lui-même m'ont rappelé tous mes torts, et me les rendaient insupportables. Je me suis souvenu de ce portrait d'Adèle que j'avais dérobé avec tant d'imprudence, et dont je n'avais pas eu la force de me détacher. Dans ce moment solennel, dans ce moment d'éternelle séparation, il m'a été impossible de rien dissimuler. "Ah! lui ai-je dit, un profond repentir pèse sur mon coeur." — Il m'a regardé d'un air inquiet. "Parlez-moi, m'a-t-il répondu, pendant que je puis encore vous entendre et vous absoudre."

J'ai osé lui avouer l'abus que j'avais fait de sa confiance. Il a levé les yeux au ciel: "Adèle en a-t-elle été instruite, a-t-il repris d'un ton sévère? — Jamais, me suis-je écrié; je l'aurais redoutée plus encore que vous-même." — Il est resté comme absorbé dans ses réflexions; puis se ranimant tout-à-coup, il m'a dit: "Prenez ma clef; allez chercher ce portrait, replacez-le dans mon secrétaire; dépêchez-vous, la mort me poursuit, le temps presse."

Je me suis levé aussitôt; j'ai couru dans ma chambre, et pris le portrait sur lequel j'ai jeté un triste et dernier regard; mais dans cet instant j'avais hâte de m'en séparer. Dès que je l'ai eu remis dans le secrétaire, je suis revenu tomber à genoux près du lit de monsieur de Sénange. Il était plus calme. "Pendant votre absence, m'a-t-il dit, j'ai fait un retour sur votre jeunesse, et je vous ai excusé." — Après un assez long silence, il a ajouté: "Je vous pardonne; mais souvenez-vous que le portrait d'Adèle ne doit être accordé que par elle. Si jamais elle consent à vous le rendre, c'est qu'elle croira pouvoir s'unir à vous. Alors vous lui direz que je vous au bénis tous deux."

J'ai voulu éloigner ces idées de mort, le rassurer sur son état; il ne l'a pas permis. "Je sais que je n'en reviendrai point, m'a-t-il dit; cependant, malgré moi, je crains de mourir……. Mon jeune ami, promettez-moi que, lorsque cet instant viendra, vous ne m'abandonnerez pas!" Je le lui ai promis, en essayant encore de calmer ses esprits: mais lorsque je lui disais qu'il était mieux, il souriait, et pourtant se répétait à lui-même qu'il mourrait, comme s'il eût craint de se livrer à de fausses espérances, ou qu'il eût eu besoin de se rappeler son état pour conserver son courage.

Il m'a parlé d'Adèle avec une tendresse extrême. "Je ne la recommande pas à votre amour, m'a-t-il dit; mais j'implore votre indulgence…. Craignez votre sévérité…. elle est jeune, vive, étourdie à l'excès…. Promettez-moi de ne jamais vous fâcher sans le lui dire…. la condamner sans l'entendre…. N'oubliez pas que, dans ce moment cruel où non-seulement il faut quitter tout cc qu'on aime… tout ce qu'on a connu…. mais où il faut encore se séparer de soi-même…. dans ce moment je vous crois, vous la confie, et vous souhaite d'être heureux…. Au moins, que son bonheur soit ma récompense!"

Il tremblait, soupirait, essayait de retenir des larmes qui s'échappaient malgré lui, et tenait ma main si fortement serrée, qu'il m'était impossible de m'éloigner. Pour lui cacher la douleur que j'éprouvais, j'appuyais ma tête sur son lit sans pouvoir lui répondre, lorsqu'on est venu lui dire que son notaire était arrivé. "Allez, mon ami, m'a-t-il dit, j'ai quelques dispositions à faire; vous verrez que je meurs en vous aimant et en vous estimant toujours."