Je l'ai quitté l'ame brisée; au bout d'une heure, j'ai entendu plusieurs voix m'appeler…. Monsieur de Sénange venait d'être frappé d'une nouvelle attaque; elle a été moins longue, moins fâcheuse que la première; mais il est resté si faible, que le moindre accident peut nous l'enlever d'un moment à l'autre.
Huit heures du soir.
Depuis cette seconde attaque, monsieur de Sénange s'affaisse à vue d'oeil; mais il ne paraît pas beaucoup souffrir; il a des absences fréquentes, pendant lesquelles il ne lui reste que le souvenir d'Adèle, mon nom qu'il répète souvent, et le regret de la vie qu'il sent encore, lors même qu'il ne peut plus connaître le danger de son état. La pauvre Adèle ne se fait point d'idée de la mort. Quand monsieur de Sénange parle, se meut, elle se rassure, et croit que les médecins se trompent; mais s'il reste dans le silence, elle se désole, l'appelle, l'interroge, voudrait même l'éveiller lorsqu'il s'assoupit; et l'image de la mort peut seule lui faire croire à la mort… La pauvre enfant!… dans quelques heures… — La pauvre enfant!….
Minuit.
C'est dans la chambre de monsieur de Sénange que je vous écris; il repose assez tranquillement, mais il est sans aucune espérance. Adèle me fait une pitié extrême; elle a passé la journée à genoux dans les prières, et toujours je l'ai vue se relever un peu consolée…. Ah! c'est au moment où l'on va perdre ce qu'on aime, où tout ce qui l'entoure marque, à quelques minutes près, la fin de sa vie; c'est alors que l'athée, si l'athée peut aimer, c'est alors qu'il doit sentir le besoin d'un Dieu! — Mais j'entends la voix de monsieur de Sénange. — Il me demandait pour me recommander encore Adèle: à mesure que la vie le quitte, il semble s'attacher plus fortement à tout ce qu'il a aimé. Il l'a appelée; il a pris sa main, la mienne, et a parlé long-temps bas sans que je pusse l'entendre: seulement j'ai distingué plusieurs fois le nom de lady B…. Il est tombé sans connaissance en nous parlant; Adèle a fait des cris si affreux, qu'il a fallu l'emporter de cette chambre, où elle ne le verra plus!…. Je n'ai pu la suivre, car il a exigé que je restasse près de lui jusqu'à son dernier soupir, et je ne le quitterai pas……
12 septembre, 7 heures du matin.
Il n'est plus! Henri; le meilleur des hommes a cessé de vivre, celui qui pouvait se dire: Il n'existe personne à qui j'aie fait un moment de peine. — Ah; excellent homme!… excellent homme!….
LETTRE XLI.
Paris, même jour.
Je ne suis plus à Neuilly, mon cher Henri; c'est dans mon hôtel garni, c'est tout seul que j'ai à supporter mes regrets et mon extrême inquiétude. Ce matin, après vous avoir écrit deux mots, je me suis présenté chez Adèle qui, en me voyant, a bien deviné la perte qu'elle avait faite, et s'est trouvée fort mal. J'étais à genoux près d'elle; ses femmes l'entouraient, lorsque tout-à-coup madame de Joyeuse est entrée, et, sans remarquer l'état de sa fille, m'a demandé pourquoi j'étais dans cette maison en une pareille circonstance? — Je n'ai pas daigné lui répondre, et je soutenais toujours la tête d'Adèle, qui n'apercevait rien de ce qui se passait autour d'elle. Sa mère m'a repoussé, et m'a dit de lui laisser prendre des soins qu'il était trop déplacé que je lui rendisse. Je n'ai point souffert qu'on m'arrachât Adèle dans cet état, et madame de Joyeuse a bien vu qu'il serait inutile de le tenter. Elle s'est promenée brusquement dans la chambre, attendant avec impatience qu'Adèle reprît ses esprits. Dès qu'elle a pu ouvrir les yeux, sa mère lui a reproché l'indiscrétion de sa conduite. — Adèle la regardait d'un air égaré; mais aussitôt qu'elle l'a reconnue, elle a caché sa tête sur moi, et a fondu en larmes. "Finirez-vous bientôt cette scène ridicule? lui a dit sa mère; votre mari est mort; et la décence exige au moins que vous paraissiez le regretter." — Paraître! a dit Adèle en levant les yeux au ciel. — "Oui, lui a répondu sa mère, et il faut que lord Sydenham sorte à l'instant de chez vous." — Furieux, j'allais lui répondre; mais Adèle a joint ses mains, et je me suis arrêté. — Cependant, je sentais que je devais m'en aller; Adèle même m'en a prié, en me disant tout bas qu'elle m'écrirait. Je l'ai donc laissée seule avec cette mère qui ne l'a jamais vue que pour la tourmenter. Quel supplice!… Je suis revenu dans un accès de rage qui dure encore; puisse-t-il continuer long-temps! car je redoute bien plus le calme qui lui succédera.