Je reviens encore à ces paroles que monsieur de Sénange prononçait avec tant de simplicité: pas une personne à qui j'aie fait un moment de peine!…. Combien ces mots renferment de bonnes actions, d'heureux sentimens!…. Chaque jour de ses nombreuses années a été occupé, embelli par le bonheur de tout ce qui l'approchait…. Ces momens qui échappent à l'attention des hommes, et dont le souvenir compose l'estime de soi-même, ces momens réunis sont tous venus s'offrir à sa pensée, pour adoucir les maux attachés à la vieillesse. — Oh! heureuse, mille fois heureuse la famille de celui qui n'aurait eu d'autre ambition que de parvenir à pouvoir se dire à sa dernière heure: Il n'y a personne à qui j'aie fait un moment de peine!…. Paroles touchantes que j'aime à répéter, et qui ne sortiront jamais ni de mon esprit, ni de mon coeur!
LETTRE XLIV.
Paris, ce 1er octobre.
Je n'ai point encore été chez Adèle: je crois devoir laisser passer ces premiers jours sans chercher à la voir. Si je n'étais que son ami, je ne l'aurais pas quittée; mais j'avoue qu'aujourd'hui, ma fierté ne peut consentir à prendre un titre si différent de mes sentimens. D'ailleurs, qu'ai-je à faire d'aller tromper ou flatter madame de Joyeuse? Adèle est libre; les petits mystères, les faux prétextes, le nom d'ami pour cacher celui d'amant, tous ces détours doivent être bannis entre nous. Adèle seule dans l'Univers a des droits sur moi. Mes volontés, mes défauts, mes qualités lui appartiennent, et seront à elle jusqu'à mon dernier soupir. Adèle est libre!.. Tous mes voeux seront remplis.
Elle m'écrira sans doute, pour m'avertir de l'instant où je pourrai la voir. Mais que le temps me semble long! Je ne sais ni le perdre ni l'employer. J'ai voulu revoir les chefs-d'oeuvres des arts que Paris renferme; cependant, soit que cela tienne à ma situation, soit qu'ils n'eussent plus l'attrait de la nouveauté, ils ne m'ont point intéressé. J'ai bien reconnu l'inconvénient d'avoir voyagé trop jeune. Je n'avais que quinze ans lorsque mon père me fit parcourir cette grande ville. Nous passions la journée à voir tout à la hâte, spectacles, édifices, monumens, tableaux: il a éteint en moi la curiosité sans m'instruire, et m'a fait traverser ainsi toutes les cours de l'Europe. Je pourrais dire qu'aujourd'hui rien ne me serait nouveau, et que cependant que tour m'est inconnu.
Pour achever de me mettre mal avec moi-même, le docteur Morris m'écrit que cette jeune religieuse se désole, passe ses jours dans les larmes, fuit le monde et repousse les consolations. Sa santé s'affaiblit d'une manière effrayante; et la mort qui, dans son couvent, lui paraissait être la fin de ses peines, ne lui semble plus, aujourd'hui, que le commencement de ses maux. Il ajoute, "que celui qui n'a pas l'âme assez forte pour se soumettre à son état, quel qu'il soit, ne sera jamais heureux dans quelque situation qu'on le place." — Si cela était vrai, la plus douce récompense d'un bienfait serait perdue. — Que je hais ces tristes vérités! On cherche à les apprendre, et on désire encore plus de les oublier. — Adieu.
LETTRE XLV.
Paris, ce 10 octobre.
Que d'obligations j'ai à monsieur de Sénange! Sans lui, je ne sais combien j'aurais encore passé de temps sans revoir Adèle: mais, grâce à l'affection qui l'a porté à me nommer son exécuteur testamentaire, les affaires nous rapprocheront malgré les usages, le deuil, les parens, et même en dépit de madame de Joyeuse.
Hier un notaire me remit des papiers qu'il fallait qu'Adèle signât avec moi. Je lui écrivis pour demander la permission d'aller les lui porter; elle me fit dire qu'elle m'attendait, et je partis dans une joie inexprimable de la revoir.