En arrivant au couvent, l'on me fit monter dans le parloir de son appartement. Elle courut à la grille, et me donna sa main à travers les barreaux; il semblait qu'elle retrouvât le seul ami qui lui fût resté, l'ami qui avait été le témoin des jours de son bonheur. Cependant les crêpes dont elle était vêtue, cette tenture noire qui couvrait toute la chambre, me rappelèrent à moi-même, et dans ce premier moment nous ne parlâmes que de monsieur de Sénange. Elle me racontait mille traits de sa bonté, de sa bienfaisance; et ses pleurs coulaient avec une douleur si sincère, un respect si tendre, qu'elle m'en devenait plus chère.
Elle voulut que je lui rendisse compte de l'entretien qu'il avait eu avec moi la veille de sa mort. — Une réserve craintive m'empêchait de dire un mot des espérances qu'il m'avait fait entrevoir, de la félicité qu'il m'avait promise. Je ne sais quel sentiment secret me faisait préférer de m'accuser moi-même. Je lui confiai les aveux que j'avais osé lui faire; je parlai de ce portrait qui, pendant si long-temps, avait été ma seule consolation. — "Vous l'a-t-il laissé?" me dit-elle, en baissant les yeux. — Il m'était facile de voir qu'elle en aurait été satisfaite, mais je fus encore sincère. "Non, lui répondis-je en tremblant, il m'a dit que vous seule pouviez le donner." — Elle leva ses yeux au ciel, se détourna, comme si elle eût craint de rencontrer les miens, et garda le silence.
Ce don d'amour, je ne l'attendais pas; je n'aurais même pas voulu qu'elle me l'eût accordé, la perte qu'elle avait faite étant encore si récente: mais j'aurais désiré qu'un mot d'avenir m'eût permis de l'espérer pour un temps plus éloigné.
"Ah! lui dis-je, dans ses derniers instans, monsieur de Sénange prononçait votre nom, le mien; il nous unissait dans ses pensées et dans ses voeux; il nous appelait ses enfans!" — Elle se leva, comme si elle n'avait eu la force ni de résister, ni de céder à l'émotion que j'éprouvais; elle s'en allait…. Cependant, elle s'arrêta au milieu de cette chambre, et me dit adieu avec un faible sourire. Il y avait quelque chose de si tendre dans ce mot adieu, que le regret de se quitter, le désir de se revoir se faisaient également sentir! — "Un mot encore, m'écriai-je; un seul mot!" — Elle posa sa main sur son coeur, et me dit: "Les intentions de monsieur de Sénange me seront sacrées." — Elle jeta sur moi un dernier regard, et sortit. Que le dernier regard est doux! et qu'il avoue plus qu'on n'aurait osé dire! Je m'en allai aussi; mais, j'emportais avec moi cette promesse timide; je l'entendais toujours: et quoiqu'Adèle eût prononcé seulement le nom de monsieur de Sénange sans oser y joindre le mien, j'étais bien sûr de toute son affection.
LETTRE XLVI.
Paris, 20 octobre.
Je l'ai revue encore; nous étions si émus que nous avons été quelque temps sans pouvoir nous parler. Aux premiers mots, sa voix m'a causé un trouble inexprimable. Je m'arrêtais pour l'entendre; et quand je lui répondais, je voyais aussi qu'elle m'écoutait, même lorsque je ne parlais plus.
J'ai osé lui avouer mes sentimens; mais j'avais soin de soumettre mes espérances à sa volonté. Cette réserve la rassurait, et lui donnait de la confiance. Je lui ai rappelé qu'elle était libre. — Elle a souri; ses yeux se sont baissés, et elle m'a dit bien bas, et en rougissant: "Est-ce que vous me rendez ma liberté?" — Quel mot! et combien il m'a rendu heureux? [sic] Je suis tombé à genoux près de cette grille. Je lui faisais entendre tous ces sermens d'amour, renfermés dans mon coeur pendant si long-temps. — Alors nous avons parlé sans contrainte de ce penchant qui nous avait entraînés l'un vers l'autre, et de notre avenir. C'était obéir encore à monsieur de Sénange, que de nous occuper de notre commun bonheur.
Elle m'a prié d'être plus respectueux pour sa mère, de la soigner davantage: "Tout ce que vous lui direz d'aimable, pensez que vous me l'adressez, m'a-t-elle dit, et que je vous en remercie: car, je ne puis être tranquille que lorsque vous lui aurez plu; et jusque-là, je crains toujours qu'elle ne se laisse aller à quelques-unes de ces préventions dont ensuite il est impossible de la faire revenir."
J'ai promis tout ce qu'elle m'a demandé; et lorsque je cédais à un de ses désirs, c'était en souhaitant qu'elle en exprimât de nouveaux, pour m'y soumettre encore. Nous avons ainsi passé trois heures qui se sont écoulées bien vite. J'ai voulu savoir à quoi elle s'occupait dans sa retraite. Elle m'a répondu qu'elle s'était arrangée pour que sa vie fût à peu près distribuée comme elle l'était à Neuilly. "Je dessine, joue du piano, travaille aux mêmes heures, m'a-t-elle dit; le temps si heureux de nos longues promenades, je le passe à continuer les leçons d'anglais que vous aviez commencé à me donner. Quoique seule, je fais mes lectures tout haut; je répète le même mot, jusqu'à ce que je l'aie dit précisément comme vous. L'anglais a pour moi un charme d'imitation et de souvenir que le français ne saurait avoir. Je ne l'ai jamais entendu parler qu'à vous, et quand je le prononce il me semble vous entendre encore. Chaque mot me rappelle votre voix, vos manières: loin de vous c'est ma distraction la plus douce. Si jamais vous me menez en Angleterre, je serai fâchée d'y trouver que tout le monde parle comme vous."