Ce fut en achetant cette chaussure que je vis pour la première fois des sauvages. Ceux-là étaient les derniers survivants de la nation des Mohawks, dont le territoire a été acheté ou pris par les Américains depuis la paix. Les Onondagas, établis près du lac Champlain, vendaient aussi leurs forêts et se dispersaient également à cette époque. Il en venait quelques-uns de temps à autre. Je fus un peu surprise, je l'avoue, quand je rencontrai pour la première fois un homme et une femme tout nus se promenant tranquillement sur la route, sans que personne songeât à le trouver singulier. Mais je m'y accoutumai bientôt, et lorsque je fus établie à la ferme, j'en voyais presque tous les jours pendant l'été.
Nous profitâmes du premier moment où la route fut tracée et battue pour commencer notre déménagement. Les fonds que nous attendions de Hollande étaient arrivés, et ma grand'mère, lady Dillon, qui vivait encore, m'avait envoyé, quoiqu'elle ne m'eût jamais vue, trois cents louis[24], avec lesquels nous achetâmes notre mobilier aratoire. Nous possédions déjà quatre bons chevaux et deux traîneaux de travail. Un troisième servait à notre personnel et se nommait the pleasure sledge[25]. Il pouvait tenir six personnes. C'était une espèce de caisse très basse. À son arrière se trouvait une première banquette, un peu plus large que le corps du traîneau; elle surmontait un caisson dans lequel on mettait les petits paquets et avait un dossier assez haut pour dépasser la tête, ce qui nous mettait à l'abri du vent. Les autres bancs, au nombre de deux, se composaient de simples planches. Des peaux de buffles et de moutons garantissaient les pieds. On y attelait deux chevaux et l'on marchait très vite.
Lorsque cet équipage fut organisé, nous allâmes nous établir à la ferme, quoique nos vendeurs l'occupassent encore. Mais, fort peu embarrassés de ce qui nous était agréable et commode, ils ne se pressaient pas de déménager. Nous nous trouvâmes littéralement dans l'obligation les pousser dehors.
Pendant ce temps nous achetâmes un nègre, et cette acquisition, qui paraissait la chose du monde la plus simple, me causa un effet si nouveau que je me souviendrai toute ma vie des moindres circonstances de l'événement.
La législature avait décidé, comme je l'ai rapporté antérieurement, que les nègres nés en 1794 seraient libres à l'âge de vingt ans. Mais quelques-uns avaient déjà été libérés, soit par leurs maîtres à titre de récompense, soit pour un autre motif quelconque. De plus, un usage s'était établi auquel aucun maître n'aurait osé se soustraire, sous peine d'encourir l'animadversion publique. Lorsqu'un nègre était mécontent de sa situation, il allait chez le juge de paix et adressait à son maître une prière officielle de le vendre. Celui-ci, conformément à la coutume, était tenu de lui permettre de chercher un maître qui consentît à le payer tant. Le maître pouvait spécifier un délai de trois ou de six mois, mais il le faisait rarement, ne voulant plus conserver un ouvrier ou un domestique connu pour vouloir le quitter. De son côté, le nègre cherchait une personne disposée à l'acheter. Il avait ordinairement trouvé un nouveau maître avant d'avertir celui chez lequel il ne voulait pas rester. C'est ce qui nous advint. Betsey, qui jouissait d'une très bonne réputation, avait fait notre éloge et se désolait de devoir nous abandonner. Quelques bouts de ruban et quelques vieilles robes que je lui donnai m'acquirent à bien bon marché une réputation de générosité surprenante, renom qui s'était même propagé parmi les fermiers de l'ancienne colonie hollandaise. Un jeune nègre souhaitait quitter le maître chez lequel il était né, dans le but d'échapper ainsi à la sévérité de son père, nègre comme lui, et de sa mère. Il vint nous apporter l'écrit l'autorisant à chercher une autre situation. Ayant pris des informations, nous sûmes qu'en effet on le traitait très rigoureusement, et son père lui-même nous ayant demandé d'acheter son fils, nous y consentîmes.
Nous montâmes dans notre traîneau jaune et rouge, attelé de nos deux excellents chevaux noirs, et nous nous en allâmes à quatre milles de notre ferme, dans une partie du pays—a tract of land—où il y avait huit ou dix fermes voisines, dont tous les propriétaires se nommaient Lansing. Cette singularité tient à ce que, originairement, un premier colon a acheté un morceau de terre, dans le temps où, couvertes de forêts, les terres se vendaient quatre ou cinq sous l'acre. Le défrichement de la partie achetée, commencée par lui, a été continué par ses enfants. Ces derniers ont ensuite bâti, sur les parcelles défrichées par eux, des maisons semblables de tout point à la maison-mère. C'est comme cela qu'il n'est pas rare d'errer pendant tout un jour, de ferme en ferme en trouvant partout des propriétaires de même nom, sans rencontrer la personne à qui on a affaire.
Néanmoins, comme nous savions le nom de baptême de notre nègre—si tant est qu'il ait été baptisé—nous arrivâmes dans la jolie maison de M. Henry Lansing, maison bâtie en briques, ce qui est un grand honneur que nous ne possédions pas. Là, nous demandâmes à Mme Lansing le nègre Mink, nom de celui qui nous avait offert d'entrer à notre service. En véritable Hollandaise qui n'avait pas dégénéré, elle s'inquiéta de savoir, en assez mauvais anglais, si nous avions apporté l'argent. Mon mari compta alors sur la table les 1.000 francs que je tenais sous mon manteau, et M. Lansing parut. C'était un homme de grande taille, vêtu d'un excellent habit de drap gris, home span[26], filé dans sa maison. Il fit entrer Mink, et lui prenant la main, la mit dans celle de mon mari en lui disant «Voici ton maître.» Cela fait, nous dîmes à Mink que nous allions partir. Mais Mme Lansing nous ayant préparé un verre de vin de Madère et un biscuit, il fallut absolument les avaler, sous peine de passer pour de mauvais voisins. Dans la conversation, le père Lansing apprit que mon mari avait représenté le roi de France en Hollande, sa terre-mère,—mother country—comme il l'appelait. Cela augmenta prodigieusement sa considération pour nous. Nous prîmes ensuite congé et trouvâmes Mink déjà installé dans le traîneau. Il était monté dans sa chambre se revêtir de ses meilleurs habits. Ceux-ci lui appartenaient, car il n'emporta aucun des effets achetés des deniers de son maître, pas même ses mocassins. Tous ses autres effets personnels, et qui auraient tenu dans le fond d'un chapeau, il les plaça dans le caisson du traîneau, puis se retournant en touchant son chapeau, comme aurait pu le faire le cocher anglais le mieux stylé, il me dit en montrant les chevaux: «Sont-ce mes chevaux?» Sur l'affirmative, il prit les rênes et partit à toute allure pour sa nouvelle résidence, bien moins préoccupé que moi, car, n'ayant jamais acheté un homme, j'étais encore toute saisie de la manière dont la chose s'était passée.
V
Peu de jours après, nos vendeurs quittèrent la ferme, nous laissant une maison sale et mal tenue, ce qui leur fit beaucoup de tort. C'étaient des colons anglais, c'est-à-dire venant des bords de la mer. Ils abandonnèrent la propriété après l'avoir occupée pendant quelques années, parce qu'elle était devenue trop petite pour eux et qu'ils allaient entreprendre un défrichement de l'autre côté de la rivière. Ces gens n'avaient pu rassembler des fonds en quantité suffisante pour permettre aux diverses générations de la famille de se séparer et d'avoir chacune un établissement particulier. C'était un signe de pauvreté, de mauvaise conduite ou de défaut d'intelligence, que de continuer à vivre tous ensemble. Les Américains sont comme les abeilles: les essaims doivent sortir périodiquement de la ruche pour n'y plus rentrer.
Dès que nous fûmes seuls dans notre maison, nous consacrâmes un peu d'argent à l'arranger. Elle comprenait un rez-de-chaussée seulement, élevé de cinq pieds au-dessus de terre. Quand on l'avait bâtie, on avait commencé par construire un mur s'enfonçant de six pieds en terre et dépassant le sol de deux pieds. Cette partie formait la cave et la laiterie. Au-dessus, le reste de la maison était en bois, comme cela se voit encore beaucoup dans l'Emmenthal suisse. Les espaces vides de la charpente étaient remplis de briques séchées au soleil, ce qui formait un mur très compact et très chaud. Nous fîmes revêtir l'intérieur des murs d'un enduit de plâtre mêlé à de la couleur, d'un très joli effet.