Le soir, M. Law, accompagné de M. de Beaumetz, vint prendre le thé. J'avais déjà une vache. Je leur donnai d'excellente crème. Nous allâmes nous promener. M. Law m'offrit le bras, et une longue conversation s'engagea entre nous.

Frère de lord Landaff, il était parti étant encore jeune pour l'Inde, où il avait occupé pendant quatorze ans l'emploi de gouverneur de Patna, ou quelque chose d'analogue. Là il avait épousé une veuve bramine très riche, dont il avait eu deux fils, encore enfants. Sa femme était morte en lui laissant des sommes considérables. De retour en Angleterre, il s'y était ennuyé et avait pris le parti de venir en Amérique pour dépenser dans ce pays, en acquisitions de terrains, une partie des capitaux qu'il avait rapportés de l'Inde. Son intention était de s'assurer si le peuple nouveau méritait l'estime qu'il songeait à lui accorder. J'en doutai et ne le lui cachai pas, mais il n'adopta pas ma manière de voir. Son imagination avait créé une Amérique chimérique dont il ne voulait pas démordre. C'était un idéologue, mais pour le reste spirituel, instruit, poète et historien. Il avait écrit en anglais plusieurs choses intéressantes de l'histoire du Mogol[19] et traduit un poème hindou du dernier souverain[20], à qui on avait crevé les yeux et qui était en prison depuis je ne sais combien d'années. Après m'avoir promis de m'envoyer cette traduction le lendemain, il tomba dans une profonde rêverie et ne parla plus jusqu'à la fin de la promenade. Seulement, en entrant dans la maison, il poussa un grand soupir et s'écria: Poor Mogol![21].

Le surlendemain de ce jour, nous allâmes passer la journée chez Mme Renslaër avec tous les Schuyler. M. de Talleyrand avait été extrêmement impressionné par la grande distinction d'esprit de Mme Renslaër, et ne pouvait croire, à la manière dont elle en jugeait les événements et les hommes, qu'elle n'eût pas passé des années en Europe. Elle était également fort intéressante à entendre sur l'Amérique et sur la révolution de ce pays, dont elle avait une connaissance très étendue et très approfondie grâce à son beau-frère, le colonel Hamilton, l'ami en même temps que le confident le plus intime de Washington.

On attendait le colonel Hamilton à Albany, où il comptait passer quelque temps chez son beau-père, le général Schuyler. Il venait de quitter le ministère des finances qu'il dirigeait depuis la paix, et c'était à lui que l'on devait le bon ordre établi dans cette partie du gouvernement des États-Unis. M. de Talleyrand le connaissait et en avait la plus haute opinion. Mais il trouvait très singulier qu'un homme de sa valeur, doué de talents si supérieurs, quittât un ministère pour reprendre la profession d'avocat, en donnant pour motif de sa décision que cette place de ministre ne lui procurait pas les moyens d'élever sa famille de huit enfants. Un tel prétexte paraissait à M. de Talleyrand passablement singulier et, pour tout dire, même un peu niais.

Le dîner terminé, M. Law prit M. de Talleyrand par le bras et l'emmena dans le jardin pendant assez longtemps. Le départ de ces messieurs était fixé au lendemain, et ils avaient formé le projet de venir nous dire adieu dans la matinée à Troy. M. Law, après sa conversation avec M. de Talleyrand, allégua avoir des lettres à écrire et retourna à son auberge. M. de Talleyrand, nous emmenant alors dans un coin du salon, mon mari et moi, nous raconta ce que M. Law lui avait dit, en ces termes: «Mon cher ami, j'aime beaucoup ces gens-là—parlant de nous—mon intention est de leur prêter mille louis. Ils viennent d'acheter une ferme. Il leur faut du bétail, des chevaux, des nègres, etc. Tant qu'ils habiteront le pays, ils ne me rembourseront pas mon prêt… d'ailleurs je n'accepterais rien… J'éprouve le besoin de leur être utile pour me sentir heureux, et s'ils me refusent.. j'ai de mauvais nerfs… j'en tomberai malade. Ils me rendront un véritable service en accueillant mon offre.» Puis il ajouta: «Cette femme, si bien élevée! qui fait la cuisine… qui trait sa vache… qui lave son linge… Cette idée m'est insupportable… elle me tue… Voilà deux nuits que je n'en ai pas dormi.»

M. de Talleyrand était un homme de trop bon goût pour tourner en ridicule un trait semblable. Il nous demanda très sérieusement ce qu'il devait répondre. À vrai dire, nous nous sentions profondément touchés de cette proposition, quelle que fût l'originalité avec laquelle elle était énoncée. Nous le priâmes d'exprimer à son ami toute notre sincère reconnaissance et de l'assurer que, pour le moment, nous pouvions faire face à toutes les exigences de notre établissement, mais que si ultérieurement, par quelque circonstance inattendue, nous nous trouvions dans l'embarras, nous lui promettions de nous adresser à lui. Cette promesse, qu'il reçut le soir même, le tranquillisa un peu. Le lendemain matin, il vint nous dire adieu. Le pauvre homme se sentait embarrassé comme s'il eût commis une mauvaise action. Aussi fut-ce de bon coeur que, sans lui parler d'autre chose, je lui donnai un hearty shake hands[22]. Il m'avait apporté sa traduction du poème du Mogol en vers anglais. À ma grande surprise, je reconnus l'histoire textuelle de Joseph et de l'amour de la femme de Putiphar, telle qu'on la trouve dans la Bible.

IV

Nous attendions impatiemment la chute de la neige, et le moment où la rivière gèlerait pour trois ou quatre mois. La congélation s'opère en une seule fois et, pour que la glace soit solide, il faut qu'elle prenne dans les vingt-quatre heures et qu'elle ait de deux à trois pieds d'épaisseur. Cette particularité tient exclusivement à la localité et à la grande quantité de bois qui couvrent cet immense continent à l'ouest et au nord des établissements des États-Unis, mais n'est pas une conséquence de la latitude du lieu. Il est bien probable que les grands lacs étant maintenant, en 1843, presque tous entourés d'établissements cultivés, le climat de la région que nous habitions aura notablement changé. Quoi qu'il en soit, les choses se passaient alors ainsi que je vais le décrire.

Du 25 octobre au 1er novembre, le ciel se couvrait d'une masse de nuages si épais que le jour en était obscurci. Un vent du nord-ouest horriblement froid les poussait avec une grande violence, et chacun faisait ses préparatifs pour mettre à l'abri ce qui ne devait pas être englouti par la neige. On retirait de la rivière les bateaux, les pirogues et les bacs, en retournant la quille en haut ceux qui n'étaient pas pontés. Tout le monde, à ce moment, déployait la plus grande activité. Puis la neige commençait à tomber avec une telle abondance que l'on ne voyait pas un homme à dix pas. Ordinairement la rivière avait pris deux ou trois jours auparavant. Le premier soin était de tracer avec des branches de sapin une large route le long d'une des berges. On marquait de même les endroits où la rive n'était pas escarpée et où l'on pouvait passer sur l'eau congelée. Il eût été dangereux de passer ailleurs, car dans beaucoup d'endroits la glace manquait de solidité sur les bords.

Nous avions fait l'acquisition de mocassins, espèce de chaussons de peau de buffles, fabriqués et vendus par les sauvages. Le prix de ces objets est quelquefois assez élevé, quand ils sont brodés avec de l'écorce teinte ou avec des piquants de porcs-épics.