«Mon cher, nous ne partirons pas après-demain.»

«—Et pourquoi? Vous avez retenu votre passage sur le sloop qui descend à New-York.»

«—Oh! cela est égal. Je ne veux pas partir. Ces gens de Troy que vous avez été chercher…»

«—Eh! bien?»

«—Je veux les revoir encore plusieurs fois. Demain, vous irez chez eux?»

«—Oui.»

«—J'irai vous y prendre le soir. Je veux voir cette femme-là chez elle.»

Puis il retomba dans son silence dont on ne put le faire sortir.

Le lendemain matin, après avoir déjeuné chez notre paternel général, M. de Talleyrand et mon mari revinrent à Troy. Je les y avais précédés dès le matin, car il me fallait préparer le dîner pour mon hôte. Un petit nègre conduisant une carriole, qu'on se procurait facilement à Albany pour un dollar, attelage semblable aux chaises à un cheval—«baroccini»—qui parcourent si lestement les routes de la Toscane, m'avait ramenée à mon emploi de cuisinière et de maître d'hôtel.

M. de Talleyrand fut aimable, comme il l'a toujours été pour moi, sans aucune variation, avec cet agrément de conversation que nul n'a jamais possédé comme lui. Il me connaissait depuis mon enfance, et prenait par là une sorte de ton paternel et gracieux d'un très grand charme. On regrettait intérieurement de trouver tant de raisons de ne pas l'estimer, et l'on ne pouvait s'empêcher de chasser ses mauvais souvenirs, quand on avait passé une heure à l'écouter. Ne valant rien lui-même, il avait, singulier contraste, horreur de ce qui était mauvais dans les autres. À l'entendre sans le connaître, on aurait pu le croire un homme vertueux. Seul son goût exquis des convenances l'empêchait de me dire des choses qui m'auraient déplu, et si, comme cela est arrivé parfois, elles lui échappaient, il se reprenait aussitôt en disant: «Ah! c'est vrai. Vous n'aimez pas cela.»