Au mois de septembre, mon mari entra en marché avec un fermier dont la terre était de l'autre côté de la rivière, sur la route de Troy à Schenectady, à deux milles dans l'intérieur. Sa situation sur une colline dominant une grande étendue de terrain nous parut agréable. La maison était neuve, jolie et en très bon état. Les terres étaient cultivées en partie seulement. Il y avait cent cinquante acres d'ensemencés, autant en bois et en pâturages, un petit potager d'un quart d'acre rempli de légumes, enfin un beau verger semé de trèfle rouge et planté de pommiers à cidre, de dix ans, tous en plein rapport. On nous demandait 12.000 francs. Le général Schuyler ne trouva pas le prix exorbitant. Le bien se trouvait à quatre milles d'Albany, sur une route qu'on allait entreprendre pour communiquer avec la ville de Schenectady, alors dans un état de progrès très positif, en d'autres termes, in a thriving situation, ce qui disait tout dans ce pays.

Le propriétaire ne voulait déménager que lorsque la neige serait établie. Comme nous avions fait marché avec les van Buren, qui en avaient évidemment assez de nous, pour deux mois seulement, il nous fallait donc chercher un autre abri du 1er septembre au 1er novembre. Nous trouvâmes à Troy, pour une somme modique, une petite maison de bois au milieu d'une grande cour, clôturée par des murs en planches. Nous nous y établîmes, et comme nous devions acheter quelques meubles pour la ferme, nous en fîmes tout de suite l'acquisition. Ces meubles, joints aux choses que nous avions apportées d'Europe, nous permirent d'être tout de suite installés. J'avais engagé une fille blanche, très bon sujet. Elle devait se marier dans deux mois et consentit à entrer à mon service en attendant que son futur eût bâti la log house où ils devaient se loger après leurs noces.

Voici ce qu'on entendait par une log house. Un dessin, mieux qu'une description, en donnerait une idée exacte. On aplanit un terrain de quatorze à quinze pieds carrés et on commence par y bâtir une cheminée en briques. C'est là le premier confort de la maison. Puis on élève les murs. Ils sont composés de grosses pièces de bois couvertes de leur écorce, que l'on entaille de manière à les joindre exactement les unes aux autres. Sur ces murs on construit un toit avec un passage pour la cheminée. Une porte est ménagée au midi. On voit beaucoup de ces maisons en Suisse, dans les pâturages des Hautes-Alpes, où elles servent exclusivement à abriter le bétail ainsi que les bergers qui le gardent. En Amérique, elles représentent le premier degré de l'établissement, et souvent le dernier, car il y a des infortunés partout, et ces log houses, quand la ville a prospéré, deviennent le refuge du pauvre.

Betsey attendait donc que son futur mari eût bâti la maison qu'elle était appelée à habiter. C'était un ouvrier à tout faire. Il travaillait à la journée, parfois dans les petits jardins des bourgeois qui tenaient en ville de ces magasins où l'on vendait les choses les plus variées: des clous et du ruban, de la mousseline et du porc salé, des aiguilles et des socs de charrue. Le reste du temps, il s'adonnait à une autre besogne quelconque. Cet homme gagnait jusqu'à un dollar ou piastre par jour. À présent il est sûrement devenu riche et propriétaire.

Un jour de la fin de septembre, j'étais dans ma cour, avec une hachette à la main, occupée à couper l'os d'un gigot de mouton que je me préparais à mettre à la broche pour notre dîner. Betsey n'étant pas cuisinière, on m'avait confié le soin de la nourriture générale, dont je cherchais à m'acquitter de mon mieux, aidée par la lecture de la Cuisine bourgeoise. Tout à coup, derrière moi, une grosse voix se fait entendre. Elle disait en français: «On ne peut embrocher un gigot avec plus de majesté.» Me retournant vivement, j'aperçus M. de Talleyrand et M. de Beaumetz. Arrivés de la veille à Albany, ils avaient appris par le général Schuyler où nous étions. Ils venaient de sa part nous inviter à dîner et à passer le lendemain chez lui avec eux. Ces messieurs ne devaient rester dans la ville que deux jours. Un Anglais de leurs amis les accompagnait et était fort impatient de retourner à New-York. Cependant, comme M. de Talleyrand s'amusait fort de la vue de mon gigot de mouton, j'insistai pour qu'il revînt le lendemain le manger avec nous. Il y consentit. Laissant les enfants aux soins de M. de Chambeau et de Betsey, nous partîmes pour Albany. À cela se borne ma rencontre avec M. de Talleyrand, que Mme d'Abrantès et Mme de Genlis ont revêtue de circonstances si sottes, si ridiculeusement romanesques.

III

Nous causâmes beaucoup en route, sur tous les sujets, comme on a coutume de le faire lorsqu'on se retrouve. Les dernières nouvelles d'Europe, dont ils n'avaient pas eu connaissance pendant leur course au Niagara—ils en étaient revenus la veille au soir seulement—étaient plus terribles que jamais. Le sang coulait à flots à Paris. Mme Elisabeth avait péri. Nos parents, nos amis, aux uns et aux autres, comptaient au nombre des victimes de la Terreur. Nos prévisions ne nous laissaient pas pressentir où cela s'arrêterait.

Lorsque nous arrivâmes chez le bon général, il était sur son perron, nous faisant des signes de loin, et criant: «Venez donc, venez donc. Il y a de grandes nouvelles de France!» Nous entrâmes dans le salon, et chacun s'empara d'une gazette. On y racontait la révolution du 9 thermidor, la mort de Robespierre et des siens, la fin de l'effusion du sang, et le juste supplice du tribunal révolutionnaire. Nous nous félicitions mutuellement. Mais les vêtements de grand deuil dont nous étions vêtus, mon mari et moi, attestaient trop tristement que cette justice du ciel arrivait trop tard pour nous. L'événement nous apportait donc moins de cause de satisfaction personnelle qu'à MM. de Talleyrand et de Beaumetz.

Le premier se réjouissait surtout que Mme Archambauld de Périgord, sa belle-soeur, eût échappé au supplice, lorsque beaucoup plus tard dans la soirée, ayant repris sur la table un journal qu'il croyait avoir lu, il y trouva la terrible liste des victimes exécutées le jour même du 9 thermidor, au matin, pendant la séance où l'on dénonçait Robespierre, et dans laquelle elle figurait. Cette mort le frappa bien douloureusement. Son frère, qui ne se souciait guère de sa femme, était sorti de France dès 1790, et comme leur fortune appartenait à sa femme, il avait trouvé plus convenable, et surtout plus commode, qu'elle restât, pour éviter la confiscation. Cette vertueuse personne avait obéi; et lorsque, après sa condamnation, on lui proposa de se déclarer grosse, affirmation qui l'aurait sauvée au bout de quelques heures, elle ne le voulut pas. Elle laissait trois enfants: une fille, Mme Juste de Noailles, maintenant duchesse de Poix, et deux fils, Louis, mort à l'armée, sous Napoléon, et Edmond, qui épousa la plus jeune des filles de la duchesse de Courlande. Sans la connaissance de ce cruel événement, notre soirée chez le général Schuyler aurait été des plus agréables.

M. Law, le compagnon de voyage de MM. de Talleyrand et de Beaumetz, pouvait passer pour le plus original des Anglais, qui le sont tous plus ou moins. C'était un grand homme blond, de quarante à quarante-cinq ans, d'une belle figure mélancolique. Quand une idée le préoccupait, la maison se serait écroulée qu'il n'aurait pas levé les yeux. Le soir, en retournant à l'auberge, il dit brusquement à M. de Talleyrand: