Nous déjeunions à 8 heures et nous dînions à 1 heure. Le soir, à 9 heures, nous prenions le thé, avec des tartines de notre excellent beurré et du bon fromage de stilton que M. de Talleyrand nous avait expédié. À cet envoi, il avait joint, à mon intention, un présent qui me causa le plus grand plaisir: c'était une belle et bonne selle de femme, y compris la bride, la couverture et les autres accessoires. Jamais don n'était venu si à propos. Nous avions, en effet, acheté avec la ferme, et par-dessus le marché, deux jolies juments pareilles de robe et de taille, mais très dissemblables de caractère.
L'une avait le tempérament d'un agneau, et quoiqu'elle n'eût jamais eu de mors dans la bouche, je la montai le jour même qu'elle fut sellée pour la première fois. En peu de jours, je la dressai aussi bien qu'aurait pu l'être un cheval de manège. Ses allures étaient très agréables et à l'occasion elle vous suivait comme un chien. L'autre était un démon que toute l'habileté de M. de Chambeau, officier de cavalerie, n'était pas parvenue à dompter. On arriva à la maîtriser au printemps seulement, en la faisant labourer entre deux forts chevaux et en fixant par les naseaux à un même gros bâton les têtes des trois bêtes. Elle en fut si furieuse, les premières fois, qu'au bout de dix minutes elle était mouillée de sueur. Avec le temps cependant on put la calmer. C'était une excellente jument valant au moins de 25 à 30 louis.
II
À propos du printemps, il est intéressant de rapporter avec quelle promptitude il arrivait dans ces parages. La latitude, 43 degrés, se faisait sentir alors et reprenait tout son empire. Le vent du nord-ouest, après avoir régné tout l'hiver, cessa brusquement dans les premiers jours de mars. Les brises du Midi commencèrent à souffler, et la neige fondit avec une telle promptitude que les chemins se transformèrent en torrents pendant deux jours. Comme notre habitation occupait le penchant d'une colline, nous fûmes bientôt débarrassés de notre manteau blanc. La neige, épaisse de trois à quatre pieds, avait garanti pendant l'hiver l'herbe et les plantes de la gelée. Aussi, en moins d'une semaine, les prés verdissaient, se couvraient de fleurs et une innombrable variété de plantes de toute espèce, inconnues en Europe, remplissaient les bois.
Les sauvages, qui n'avaient pas paru de tout l'hiver, recommencèrent à visiter les fermes. L'un d'eux, au commencement des temps froids, m'avait demandé la permission de couper des branches d'une espèce de saule dont les jets, gros comme le doigt, ont de cinq à six pieds de long, en promettant de me tresser des paniers pendant la saison hivernale. Je ne comptais guère sur cette promesse, doutant fort que les sauvages fussent esclaves de leur parole à ce point, quoiqu'on me l'eût cependant affirmé. Je me trompais, car la neige n'était pas fondue depuis huit jours que mon Indien reparut avec une charge de paniers. Il m'en donna six, enchâssés les uns dans les autres. Le premier, rond et fort grand, était tellement bien tressé que, rempli d'eau, il la retenait comme un vase de terre. Ayant voulu les lui payer, il s'y refusa absolument et accepta seulement une jatte de lait de beurre[29], dont ils sont très friands. On m'avait avertie de ne leur donner jamais de rhum, pour lequel ils ont une passion immodérée, et j'avais d'ailleurs été témoin, à Troy, d'une scène affreuse à ce sujet.
Un sauvage, passant dans la localité avec sa femme, s'était arrêté devant un peintre occupé à décorer une boutique. Quelques jeunes gens lui demandèrent de se peindre sur la peau, en noir et rouge, les figures qu'il portait en allant en guerre. Il y consentit, à condition qu'on lui donnerait un quart de rhum. Cette mesure anglaise vaut un litre et demi de France[30]. Puis il s'assit avec beaucoup de gravité sur un banc, et sa femme prenant un pinceau lui traça sur la peau, avec beaucoup d'exactitude, des croissants, des serpents, des images du soleil et d'autres encore. Après quoi, il poussa le cri de guerre, celui de l'appel, de l'attaque, etc… Jusque-là, rien que d'assez amusant. Mais il réclama le salaire promis, et on lui apporta un quart de rhum. Il le prit et le but d'un trait sans en laisser une goutte. Aussitôt il tomba, comme mort, étendu sur le sable au bord de la rivière. Sa compagne, avec cette prodigieuse patience des femmes sauvages, s'assit près de lui et resta là plusieurs heures sans remuer. En sortant de son engourdissement, il se précipita dans la rivière pour effacer les dessins coloriés dont il était couvert. Mais l'eau, loin de les enlever, ne faisait que mêler et étendre davantage les couleurs sur son corps. Le spectacle était horrible à voir. Il comprit alors seulement qu'on s'était moqué de lui, chose que les sauvages ne pardonnent jamais. Aussi s'en alla-t-il en prononçant des menaces et des malédictions, et les gens raisonnables avertirent les auteurs de la plaisanterie que si jamais il trouvait l'occasion de se venger, fût-ce dans vingt ans, il le ferait.
Je me gardais donc bien de donner du rhum à mes visiteurs. Mais j'avais dans un ancien carton des restes de fleurs artificielles, des plumes, des bouts de rubans de toutes couleurs, des grains de verre soufflé, qui avaient été autrefois à la mode, et je les distribuais aux femmes que cela ravissait. Parmi elles s'en trouvait une très vieille à l'aspect repoussant. On la nommait la Old Squaw[31], et lorsqu'elle paraissait, ma négresse n'était pas tranquille. Elle jouissait de la réputation d'être sorcière et de jeter des sorts. Quand on avait des poules à couver, des vaches ou des truies prêtes à mettre bas; quand on avait semé des légumes ou que l'on entreprenait quelque détail important du ménage, si la Old Squaw survenait, il était essentiel de se la rendre favorable par quelque présent qu'elle pût employer à sa parure.
Une vieille femme est toujours, même dans la vie civilisée, une chose fort laide. Que l'on se figure maintenant la Old Squaw, femme de soixante-dix ans, à la peau noire et tannée, qui a passé sa vie entière le corps nu exposé à toutes les intempéries des saisons, la tête couverte de cheveux gris que le peigne n'a jamais touchés; ayant pour tout vêtement une sorte de tablier de gros drap bleu et une petite couverture de laine—effets qui ne sont remplacés que lorsqu'ils tombent en guenilles;—la couverture jetée sur les épaules et attachée, les deux pointes sous le menton, au moyen d'une broche de bois, d'un clou ou d'une épine d'acacia. Eh! bien, cette femme, qui parlait assez bien l'anglais, aimait la parure avec fureur. Tout lui était bon pour cela. Le bout d'une vieille plume rose, un noeud de ruban, une vieille fleur, la mettaient de bonne humeur. Lui permettait-on en outre de se regarder un moment dans le miroir, on pouvait se flatter qu'elle était favorable à vos couvées et à vos vaches, que votre crème ne tournerait pas et que votre beurre aurait une belle couleur jaune.
Cependant ces sauvages, à peine familiarisés avec quelques mots d'anglais, qui passaient leur été à courir de ferme en ferme, étaient aussi sensibles aux bons procédés, à une réception amicale, que l'aurait été un seigneur de la cour. Ils avaient bientôt compris que nous n'appartenions pas à la même classe que les autres fermiers nos voisins. Aussi disaient-ils en parlant de moi: Mrs Latour… from the old country… great lady… very good to poor squaw[32].
Ce mot de squaw signifie sauvage. Il qualifie indifféremment tout être ou tout objet provenant des pays où la civilisation européenne n'a pas encore pénétré. Ainsi il s'applique aux oiseaux de passage: squaw pigeon, squaw turkey[33]; aux objets apportés par les sauvages: squaw baskett[34], etc., etc.