III

Un jour, nous eûmes la visite d'un Français, officier du régiment de mon mari, M. de Novion. Tout frais débarqué d'Europe, il fut fort heureux d'apprendre que son ancien colonel était devenu fermier. Ayant apporté avec lui quelques fonds, il en aurait volontiers disposé pour acheter une petite ferme dans notre voisinage. Mais, ne possédant aucune notion d'agriculture, ne sachant pas un mot d'anglais, sans femme ni enfants, il manquait de toutes les qualités requises pour faire un établissement raisonnable. M. de La Tour du Pin le lui représenta. Il eut quand même l'envie de parcourir le pays. Nous montâmes à cheval ensemble. Au bout de quelques milles, je m'aperçus que j'avais oublié mon fouet. Comme M. de Novion n'avait pas de couteau pour me tailler une baguette, il ne pouvait m'en procurer une. Le bois était assez fourré. À ce moment, j'aperçus, assis derrière un buisson, un de mes amis, et je l'appelai: «Squaw John»

Rien ne saurait peindre la surprise, presque l'effroi de M. de Novion, lorsqu'il vit sortir du buisson et venir à nous, en me tendant la main, un homme de grande taille, avec une bande de drap bleu, qui lui passait entre les jambes et venait se fixer à un bout de corde roulée autour de la ceinture, pour tout vêtement. Son étonnement s'accrut en voyant la familiarité de cet homme à mon égard et le sang-froid avec lequel nous engageâmes, l'Indien et moi, une conversation dont, pour sa part, il ne comprenait pas un mot. Poursuivant notre route au pas, je n'avais pas eu le temps encore de lui donner des explications sur ma singulière connaissance et sur son costume bizarre, que Squaw John sautait légèrement du haut d'un tertre qui dominait la route et me présenta poliment, en guise de cravache, une baguette dont il achevait d'enlever l'écorce avec son tomahawk[35].

M. de Novion, je n'en doute pas, résolut au fond de son coeur de ne jamais habiter un pays où l'on était exposé à de semblables rencontres. «Et si vous aviez été seule, madame?» s'écria-t-il.—«J'aurais été tout aussi rassurée, répondis-je. Sachez même que si, pour me défendre de vous, je lui avais dit de vous lancer son casse-tête, il l'aurait fait sans hésiter.» Ce genre d'existence ne sembla pas lui sourire. En rentrant, il confia à mon mari que j'avais de singuliers amis, que, quant à lui, sa détermination était prise et qu'il irait vivre à New-York, où la civilisation paraissait plus avancée.

Cette promenade un peu trop longue me fatigua, et fut la cause d'une rechute de la fièvre double tierce dont je souffrais déjà depuis deux mois. J'en avais été atteinte à la suite d'une grande frayeur que j'ai oublié de raconter.

J'eus besoin, un jour du printemps, d'aller à Troy chercher quelque ingrédient d'ouvrage. Les nègres travaillaient aux champs avec mon mari, et M. de Chambeau était dans son atelier de menuiserie. Je me rendis donc à l'écurie, où je sellai et bridai moi-même ma jument, comme cela m'arrivait souvent, puis j'étais partie au petit galop. En revenant, je passai la rivière en bac avec ma monture, dans l'intention d'aller voir une de mes amies qui habitait un moulin situé à un mille de la ville. Elle me retint pour prendre le thé, et, comme il se faisait tard, je regagnai le bac à une bonne allure, ce qui me donna très chaud. Au moment de quitter le bord, quatre gros boeufs, allant à Albany avec leur conducteur, entrèrent dans le bac, malgré Mat, le batelier. Celui-ci ne voulait pas les passer, car il s'était aperçu que ma jument en avait peur. Mon premier mouvement fut de ressortir, mais le jour s'avançait et j'eus la crainte que mon mari ne s'inquiétât. Je restai donc. Voilà qu'au milieu du courant, ces quatre colosses de boeufs, en liberté naturellement, se mettent tous à boire du même côté de l'embarcation. Le bac penche, et nous étions sur le point de chavirer. Mat s'approche de moi et me dit: «Lâchez votre cheval et prenez-moi par la ceinture.» Je n'avais pas, jusque-là, eu conscience de l'imminence du danger, mais en entendant ces mots le sang se glaça dans mes veines. À ce moment critique, un passager tira heureusement son couteau et l'enfonça dans la cuisse d'un des boeufs. L'animal, sous le coup de la douleur, saute dans la rivière; les trois autres le suivent, et le bac se redressa, non sans embarquer toutefois assez d'eau pour qu'on en eût jusqu'à la cheville du pied.

Mat voulait me faire boire un petit verre de rhum. Je refusai, et j'eus grand tort. En grande hâte, je remontai sur ma jument pour rentrer à la ferme d'un bon galop. Aussitôt arrivée, ma négresse me força de prendre une boisson bien chaude. Malgré cela j'eus la fièvre le lendemain, et tous les jours suivants à la même heure et pendant le même temps. Rien ne pouvait m'en guérir, ni l'admirable quinquina que M. de Talleyrand m'envoya de Philadelphie, ni les drogues d'un chirurgien français nommé Rousseau. Ce dernier n'était peut-être pas plus médecin que moi. Mais il était Français et nous avait rendu quelques services. Cela suffisait pour m'inspirer de la confiance.

Ces accès de fièvre, dont la durée variait entre cinq et six heures, nuisaient beaucoup à ma besogne journalière. Ils m'affaiblissaient, m'enlevaient l'appétit, et, quoique je ne sois jamais restée couchée, ils me faisaient grelotter cependant par une chaleur de 30 degrés et me rendaient incapable de tout travail. Une bonne fille, ma voisine, qui demeurait non loin de nous dans le bois avec ses parents, me vint en aide dans la circonstance. Elle était couturière de son métier et travaillait parfaitement. Le matin, elle arrivait à la ferme, y restait toute la journée, ne réclamant pour unique salaire que la nourriture.

Mon fils avait alors cinq ans passés, quoique, à en juger par sa taille, on lui en aurait donné sept. Il parlait parfaitement l'anglais, beaucoup mieux même que le français. Une dame d'Albany, amie des Renslaër et femme du ministre anglican, l'avait pris en affection. Plusieurs fois déjà il avait été passer des après-midi chez elle. Un jour, elle me proposa de se charger de l'enfant pour tout l'été, me promettant de lui apprendre à lire et à écrire. Elle me représenta qu'à la campagne je n'avais pas le temps de m'occuper de lui, qu'il gagnerait ma fièvre, et ajouta plusieurs autres raisons pour m'engager à céder à son désir.

Cette dame s'appelait Mme Ellison. Elle était âgée de quarante ans et n'avait jamais eu d'enfants, ce dont elle ne pouvait se consoler. Je finis par consentir à lui donner Humbert; et il fut très heureux et parfaitement soigné chez elle. Cette détermination m'ôta beaucoup de souci. À la ferme, je craignais sans cesse qu'il ne lui arrivât quelque accident avec les chevaux qu'il aimait beaucoup. Il n'y avait presque pas moyen de l'empêcher d'accompagner les nègres aux champs et surtout de se mêler aux sauvages, avec lesquels il voulait toujours s'en aller. On m'avait raconté que les Indiens enlevaient quelquefois les enfants. Aussi lorsque je les voyais pendant des heures entières assis immobiles à ma porte, je me figurais qu'ils épiaient le moment favorable de prendre mon fils.