IV
Un joli wagon chargé de beaux légumes passait souvent dans notre cour. Il appartenait aux quakers trembleurs, installés à six ou sept milles de là. Le conducteur de ce chariot s'arrêtait chaque fois chez nous, et je ne manquais jamais de causer avec lui de leur manière de vivre, de leurs coutumes, de leur croyance. Il nous engagea à visiter leur établissement, et nous nous y décidâmes un jour. On sait que cette secte de quakers appartient à la secte réformée des anciens quakers qui s'étaient réfugiés en Amérique avec Penn.
Après la guerre de 1763, une femme anglaise s'érigea en apôtre réformatrice. Elle fit beaucoup de prosélytes dans l'État de Vermont et dans celui de Massachusetts. Plusieurs familles mirent leurs biens en commun et achetèrent des terres dans les parties alors encore inhabitées du pays. Mais à mesure que les défrichements se rapprochaient et les atteignaient, ils vendaient leurs établissements pour se retirer plus avant dans les terres. Cependant ils ne se décidaient à se déplacer que lorsque quelque propriétaire étranger à leur secte les touchait immédiatement.
Ceux dont je parle étaient alors protégés de tous côtés par une épaisseur de forêts de plusieurs milles. Ils n'avaient donc pas encore à craindre des voisins. Leur établissement était limité d'un côté par des bois d'une superficie de 20.000 acres, appartenant à la ville d'Albany, et de l'autre par une rivière, la Mohawk. Sans doute qu'ils n'habitent plus maintenant dans la région où je les ai connus et qu'ils se sont retirés au delà des lacs. C'était un essaim de leur chef-lieu de Lebanon, l'établissement installé dans la grande forêt que nous avions traversée en allant de Boston à Albany.
Notre nègre Prime, auquel aucun des chemins des environs n'était inconnu, nous mena chez eux. Nous fûmes d'abord au moins trois heures sous bois, suivant un chemin à peine tracé; puis, après avoir passé la barrière qui marquait la limite de la propriété des quakers, la route devint plus distincte et même soignée; mais nous eûmes encore à traverser une grande épaisseur de forêt, coupée çà et là de prairies, où des vaches et des chevaux paissaient en liberté. Enfin, nous débouchâmes dans une vaste éclaircie, traversée par un beau ruisseau et entourée de bois de tous côtés. Au milieu s'élevait l'établissement, composé d'un grand nombre de belles maisons en bois, d'une église, d'écoles et de la maison commune, construites en briques.
Le quaker dont nous avions fait connaissance nous accueillit avec bienveillance, quoique avec une certaine réserve. On indiqua à Prime une écurie où il pouvait mettre ses chevaux, car il n'y avait pas d'auberge. Nous avions été prévenus que personne ne nous offrirait rien et que notre guide seul nous parlerait. Il nous mena d'abord dans un superbe potager, parfaitement bien cultivé. Tout y était dans l'état le plus prospère, mais sans le moindre vestige d'agrément. Beaucoup d'hommes et de femmes travaillaient à la culture ou au sarclage de ce jardin, dont la vente des légumes représentait la plus grande branche des revenus de la communauté.
Nous visitâmes les écoles de garçons et de filles, les immenses étables communes, les laiteries, les fabrications de beurre et de fromage. Partout on constatait un ordre et un silence absolus. Les enfants, garçons ou filles, étaient tous vêtus d'un habit de même forme et de même couleur. Les femmes, quel que fût leur âge, portaient des habillements pareils en laine grise, très soignés et très propres. Par les fenêtres, on pouvait apercevoir des métiers de tisserands, des pièces de drap que l'on venait de teindre, des ateliers de tailleurs ou de couturières. Mais pas une parole, pas un chant ne se faisaient entendre.
Enfin une cloche sonna. Notre guide nous dit qu'elle annonçait la prière et nous demanda si nous voulions y assister. Nous y consentîmes très volontiers, et il nous mena vers la plus grande des maisons, qu'aucun signe extérieur ne distinguait des autres. À la porte, on me sépara de mon mari et de M. de Chambeau, puis on nous plaça aux extrémités opposées d'une immense salle, de chaque côté d'une cheminée où brûlait un magnifique feu. On était alors au commencement du printemps et le froid se faisait encore sentir dans ces grands bois. Cette salle pouvait avoir de cent cinquante à deux cents pieds de long sur cinquante de large. On y accédait par deux portes latérales. Une grande clarté y régnait et les murs, sans aucun ornement quelconque, étaient parfaitement unis et peints en bleu clair. À chaque bout de la salle s'élevait une petite estrade sur laquelle était placé un fauteuil en Bois.
J'étais assise dans le coin de la cheminée, et mon guide m'avait recommandé le silence, d'autant plus facile à garder d'ailleurs que je me trouvais seule. Tout en me tenant dans la plus stricte immobilité, j'eus le loisir d'admirer le plancher, fait de bois de sapin sans aucun noeud et d'une perfection rare de blancheur et de construction. Sur ce beau plancher étaient dessinées, en sens divers, des lignes représentées par des clous de cuivre, brillants de propreté, et dont les têtes se touchaient à fleur de bois. Je recherchais en moi-même quel pouvait être l'usage de ces lignes, qui ne semblaient avoir aucun rapport entre elles, quand à un dernier coup de cloche les deux portes latérales s'ouvrirent, et je vis arriver de mon côté cinquante à soixante jeunes filles ou femmes précédées par l'une d'entre elles, déjà âgée, qui s'assit sur l'un des fauteuils. Aucun enfant ne les accompagnait.
Des hommes se rangèrent de même du côté opposé, où se trouvaient MM. de La Tour du Pin et de Chambeau. Je remarquai alors que les femmes se tenaient debout sur les lignes de clous, en observant de ne pas les dépasser avec la pointe des pieds. Elles restèrent immobiles jusqu'au moment où la femme assise sur le fauteuil poussa une sorte de gémissement ou de hurlement qui n'était ni une parole ni un chant. Toutes changèrent alors de place, et je crus comprendre que l'espèce de cri étouffé que j'avais entendu devait représenter un commandement. Après plusieurs évolutions, on s'arrêta, et la vieille femme marmotta encore une assez longue suite de paroles dans une langue tout à fait inintelligible, mais à laquelle se mêlaient, me sembla-t-il, quelques mots anglais. Après quoi la sortie se fit dans le même ordre qu'à l'entrée. Ayant ainsi visité l'établissement dans tous ses détails, nous prîmes congé de notre bienveillant guide et nous remontâmes dans notre wagon pour rentrer chez nous, peu édifiés de l'hospitalité des quakers.