Quelques jours après le passage de M. de Liancourt, vers le mois de juin, nous reçûmes de M. de Talleyrand une lettre par laquelle il nous informait d'un fait qui aurait pu avoir pour nous de sérieuses conséquences, et, en même temps, du service important que, dans la circonstance, il venait de nous rendre. Le reliquat des fonds que nous devions recevoir de Hollande, 20.000 à 25.000 francs, avaient été consignés à la maison Morris de Philadelphie. M. de Talleyrand s'était chargé de retirer cette somme, et il attendait, pour le faire, l'autorisation de mon mari. Par un hasard vraiment providentiel, il apprit un soir, grâce à une indiscrétion, que M. Morris devait déclarer sa faillite le lendemain. Sans perdre un instant, il se rend chez le banquier, force sa porte dont on défendait l'entrée, et pénètre dans son cabinet. Il lui apprend qu'il connaît sa situation, et le contraint à remettre entre ses mains les lettres de change hollandaises dont il n'était nanti qu'à titre de dépositaire. M. Morris se laissa persuader par la crainte du déshonneur qui résulterait pour lui de l'abus de confiance que M. de Talleyrand ne manquerait pas de publier. Il y mit pour seule condition que M. de La Tour du Pin lui signerait une déclaration du versement des fonds. M. de Talleyrand engageait donc mon mari à venir à Philadelphie pour régler cette affaire. En même temps, il me conseillait de l'accompagner, car, ayant consulté plusieurs médecins, disait-il, sur l'obstination de ma fièvre, tous émettaient l'avis qu'un voyage pouvait seul m'en débarrasser.
M. Law possédait une charmante maison à New-York. Plusieurs fois déjà il nous avait proposé de venir lui faire une visite. La moisson ne devait pas se faire avant un mois. M. de Chambeau était au courant de tous les détails de la ferme. Rien ne s'opposait donc à ce voyage. Susy[40], notre voisine, la jeune fille, dont j'ai déjà parlé, acceptait de venir me remplacer pour soigner ma petite fille. Quant à mon fils Humbert, toujours chez Mme Ellison à Albany, il ne s'apercevrait même pas de notre absence.
CHAPITRE IV
I. Ce qui donna à Fulton l'idée d'appliquer la vapeur à la navigation.—Voyage à New-York.—La rivière d'Hudson.—West-Point.—La trahison du général Arnold et le supplice du major André.—II. Séjour à New-York.—Regrets de Mme de La Tour du Pin de n'avoir pas vu le général Washington.—M. Hamilton.—Intéressantes conversations chez M. Law.—Une émeute populaire à New-York.—La fièvre jaune.—Départ précipité.—Le général Gates.—Échouement du sloop.—Deux fermiers inexpérimentés—III. Rentrée à la ferme.—Mort de Séraphine.—Retour à la religion.—IV. La récolte des pommes et la fabrication du cidre.—Histoire d'un cheval.—La récolte du maïs, les frolicks.—Préparatifs de l'hivernage.—Le blanchissage à la ferme.—La préparation du beurre.—V. Prise en glace de la rivière: les précautions à observer.—Un diplomate peu délicat: comment Mme de La Tour du Pin rentre en possession d'un portrait de la reine et de plusieurs autres objets.
I
Les bateaux à vapeur n'étaient pas encore inventés, quoique cette nature de force motrice fût déjà en usage dans quelques fabriques. Nous avions même un tourne-broche— steam jack[41]—qui fonctionnait parfaitement et dont nous nous servions toutes les semaines, soit pour le roastbeef du dimanche ou pour de très gros dindons bruns et blancs dont l'espèce est bien supérieure à celles d'Europe. Mais Fulton n'avait pas encore appliqué sa découverte aux navires, et, puisque j'ai entamé ce sujet, je conterai tout de suite comment la pensée lui en fut suggérée.
Il existe entre Long-Island et New-York un bras de mer large d'un mille ou peut-être plus, que de petits bateaux traversent sans cesse quand le temps le permet. Comme il n'y a pas de courant, puisque ce n'est pas une rivière, le flux ne s'y fait sentir que par l'élévation de l'eau, et ne contrarie pas la navigation. Un pauvre matelot avait perdu les deux jambes dans un combat. Étant encore jeune, il jouissait d'une bonne santé et avait conservé beaucoup de force dans les bras. Il eut l'idée d'établir en travers de son canot d'écorce un bâton rond portant à ses deux extrémités, à droite et à gauche du canot, des ailes qu'il faisait mouvoir à volonté en étant assis à l'arrière. Ce système ingénieux fut remarqué par Fulton, un jour qu'il se trouvait dans le canot du pauvre matelot pour aller à Brooklyn, sur Long-Island, et lui donna la première idée d'appliquer la vapeur à la navigation.
Le commerce d'Albany était très considérable et se faisait par de gros sloops ou bricks. Presque tous avaient de bonnes chambres et un joli salon sur leur arrière, et prenaient des passagers. La descente à New-York durait vingt-six heures environ, mais il fallait rester à l'ancre pendant la période des montants. On tâchait toujours de partir d'Albany à la pointe du jour. Nous allâmes donc coucher à bord d'un de ces bricks, et avant le lever du soleil nous étions déjà loin du point de départ. La rivière du Nord ou d'Hudson est admirablement belle. Ses bords, couverts de maisons ou de jolies petites villes, s'élargissent avant de franchir la chaîne de montagnes très hautes et escarpées qui traversent le continent de l'Amérique du Nord dans toute sa longueur et dont les appellations diffèrent: Black mountains, Appalaches, Alleghanys. La rivière, avant de s'engager dans le défilé, forme un grand bassin de plusieurs milles de large, semblable à la partie du lac de Genève nommée le Fond du lac, avec cette différence toutefois que les montagnes ne commencent qu'au fond du bassin et que l'entrée de la rivière, située entre deux rochers à pic, s'aperçoit seulement lorsqu'on en est tout à fait rapproché. L'eau est si profonde, dans ce passage admirable, qu'une grosse frégate pourrait s'amarrer à la côte sans craindre de toucher. Nous naviguâmes toute la matinée du lendemain de notre embarquement au milieu de ces belles montagnes. Puis la marée nous ayant quittés, nous allâmes à terre visiter le lieu historique, de West-Point, célèbre par la trahison du général Arnold et le supplice du major André.
Cette histoire est certainement connue, mais je la relaterai néanmoins en peu de mots.
Le général américain Arnold n'avait donné jusqu'à ce moment aucune raison de douter de sa fidélité à la cause de l'Indépendance des États-Unis, et on avait remis, avec confiance, entre ses mains, la défense du passage de l'Hudson à travers les montagnes. C'est ce même défilé que Burgoyne aurait voulu forcer, si le général Schuyler ne lui avait pas fait mettre bas les armes à Saratoga[42].