Le général anglais Clinton était enfermé dans New-York, où l'armée américaine, commandée par Gates, le bloquait. L'occupation de West-Point avait d'autant plus d'importance pour les Anglais qu'elle aurait rétabli leurs communications avec le Canada, qui était leur propriété depuis l'ignominieuse paix de 1763[43]. S'en emparer représentait le salut pour l'armée anglaise, et l'on eut apparemment des motifs de suspecter que la cupidité d'Arnold serait plus forte que son patriotisme. La négociation ouverte devait être conclue par le jeune André, major dans l'armée anglaise, qui avait déjà visité Arnold plusieurs fois à West-Point. Lorsque le général Gates découvrit la trame, il envoya un bateau armé à l'endroit du rivage où André devait se rembarquer. Les marins qui conduisaient son canot l'avertirent de la présence du bateau américain, et lui persuadèrent, sans prévoir les tristes conséquences de leurs conseils, de prendre des vêtements de matelot. Mais le canot n'avait pas parcouru un quart de mille qu'il fut atteint par l'embarcation américaine et le major André fait prisonnier. Il était déguisé; on le considéra donc comme espion, et comme tel on le condamna à être pendu.
Le général Gates proposa de l'échanger contre le traître Arnold, qui s'était sauvé par les montagnes. Les Anglais refusèrent. Ils avaient trop grand besoin de ses services pour le rendre. Ils sacrifièrent André, dont le supplice devint le sujet de beaucoup de complaintes en prose et en vers. Ce jeune homme avait vingt ans seulement. Il était très distingué de figure et se faisait remarquer par son éducation. Sa mort fut le motif ou le prétexte de funestes représailles de la part des Anglais.
Quoique j'aie traversé beaucoup de lieux divers et admiré maints grands effets de la nature, je n'ai jamais rien vu de comparable au passage de West-Point. Il a perdu sans doute maintenant de sa beauté, surtout si on a abattu les beaux arbres qui baignaient leurs branches séculaires dans les eaux du fleuve. Ces montagnes escarpées étaient impropres à la culture. J'espère donc, pour l'amour de la nature, que la prosaïque fureur du défrichement ne les aura pas atteintes.
II
Nous arrivâmes à New-York le troisième jour au matin, et nous y trouvâmes M. de Talleyrand chez M. Law. Leur réception fut des plus amicales. Tous deux s'effrayèrent de ma maigreur et de mon changement. Aussi ne voulurent-ils pas entendre parler de mon excursion projetée à Philadelphie, qui se serait faite en stage[44], et pour laquelle j'aurais dû passer deux nuits en route. Mon mari entreprit le voyage seul, et je fus confiée aux bons soins de Mme Foster, la house keeper[45] de M. Law. Cette excellente dame épuisa à mon profit toutes les recettes restauratives de son répertoire médical. Quatre ou cinq fois par jour, elle arrivait avec une petite tasse de je ne sais quel bouillon, puis, en me faisant la révérence anglaise, me disait: Pray, ma'am, you had better take this[46]. Ce à quoi je me soumettais volontiers, tant j'étais ennuyée des lamentations de M. de Talleyrand sur mon dépérissement.
Les trois semaines que nous passâmes à New-York sont restées dans ma mémoire comme un temps des plus agréables. Mon mari revint au bout de quatre jours. Il avait admiré la belle ville de Philadelphie. Mais, ce que je lui enviai bien davantage, il avait vu le grand Washington, qui était mon héros. Aujourd'hui encore je ne me console pas de n'avoir pas contemplé les traits de ce grand homme, dont son grand ami, M. Hamilton, me parlait si souvent.
Je retrouvai à New-York toute la famille Hamilton. J'avais assisté à son arrivée à Albany dans un wagon mené par M. Hamilton lui-même quand, après avoir quitté le ministère des finances, il venait reprendre son métier d'avocat, qui lui donnait plus de chances de laisser un peu de fortune à ses enfants. M. Hamilton avait alors de trente-six à quarante ans. Quoique n'ayant jamais été en Europe, il parlait cependant notre langue comme un Français. Son esprit distingué, la lucidité de ses idées se mêlaient agréablement à l'originalité de M. de Talleyrand et à la vivacité de M. de La Tour du Pin. Tous les soirs, ces trois hommes distingués, M. Emmery[47], membre de la Constituante, M. Law, deux ou trois autres personnages encore se réunissaient après le thé, et, assis sur une terrasse, la conversation s'engageait entre eux et durait jusqu'à minuit, parfois plus tard, sous le beau ciel étoilé du 40e degré. Soit que M. Hamilton racontât les commencements de la guerre de l'Indépendance, dont les insipides mémoires de ce niais de La Fayette ont depuis affadi les détails, soit que M. Law nous parlât de son séjour dans l'Inde, de l'administration de Patna dont il avait été gouverneur, de ses éléphants et de ses palanquins, ou que mon mari élevât quelque dispute sur les absurdes théories des constituants que M. de Talleyrand sacrifiait volontiers, l'entretien ne tarissait pas. M. Law jouissait si parfaitement de ces soirées que, lorsque nous parlions de départ, il tombait dans des tristesses affreuses, et disait à son butler[48] Foster: «Foster if they leave me, I am a dead man[49].»
Nous étions entrés en relation avec une famille fort intéressante de négociants français, M. et Mme Olive. Huit charmants enfants les entouraient, dont l'aîné n'avait pas dix ans et le cadet pas plus de huit ou dix mois. Le mari ne manquait pas d'esprit, et la femme était une belle madone de Raphaël si bonne, si gracieuse!… Je fus les voir souvent à la campagne, dans une jolie maison qu'ils avaient achetée pour s'y établir pendant l'été. La voiture de M. Law, toujours mise à ma disposition, m'y menait.
Pour que rien ne manquât à nos amusements pendant notre séjour à New-York, nous eûmes la représentation d'une émeute populaire. Elle fut provoquée, autant qu'il m'en souvient, par un traité de commerce que venait de conclure la législature de l'État de New-York avec l'Angleterre. M. Hamilton tenait pour le traité. Un colonel, Smith, chef populaire, y était opposé. On se rassemblait sur les places. Les deux leaders haranguaient leurs partisans. J'étais assise, en compagnie d'autres femmes, sur les marches d'un perron, d'où M. Hamilton parlait au peuple pressé sur la place. On lui jeta une pierre qui l'atteignit à la tête, mais sans lui faire beaucoup de mal. Il n'en continua pas moins son discours, qui excita un enthousiasme prodigieux. Puis chacun s'en alla chez soi, et il m'offrit le bras tout tranquillement pour me ramener chez moi, en évitant pourtant de passer dans les rues où le parti Smith était établi. Cette esquisse du gouvernement républicain m'amusa beaucoup par la comparaison que j'en fis avec le nôtre. Les Américains s'étaient donné un gouvernement libre sans révolution, mais nous autres Français, nous avions une révolution sans gouvernement.
Trois semaines s'étaient écoulées lorsque le bruit se répandit un soir que la fièvre jaune se manifestait dans une rue, très près de Broadway, où nous demeurions. La nuit même, soit que nous ressentîmes les premières atteintes du mal, soit que nous eûmes mangé trop de bananes, d'ananas et d'autres fruits des Îles apportés par le même navire qui avait propagé la fièvre, mon mari et moi nous fûmes terriblement malades. Craignant d'être enfermée par le cordon sanitaire, je résolus de partir à l'instant, et à la pointe du jour, notre malle faite, nous allâmes retenir des places à bord d'un sloop prêt à mettre à la voile. Nous rentrâmes ensuite chez M. Law pour lui faire nos adieux. Il se décida alors à partir aussi, sous le prétexte d'aller visiter les propriétés qu'il avait achetées dans la nouvelle ville de Washington, que l'on commençait à bâtir. C'est dans ces acquisitions qu'il compromit la majeure partie de sa fortune. Notre départ fut si précipité que je ne vis pas même M. de Talleyrand: il ne songeait pas encore à se lever que déjà nous étions loin de New-York.