Nous refîmes en sens contraire, mais avec la même admiration, le beau passage de West-Point, et cette fois nous fîmes une longue promenade à terre pendant les six heures que notre bateau resta à l'ancre. Nous montâmes sur la colline où était située l'auberge, lieu de la dernière conversation d'Arnold avec André. J'avais vu à New-York le vieux général Gates. Il avait connu tous les officiers français et aimait à parler d'eux. On m'avait bien recommandé toutefois de ne pas aborder l'incident du major André, sujet de conversation qui lui était très pénible, non pas qu'il se reprochât sa condamnation, prononcée conformément aux règles de la justice militaire, mais cela lui rappelait les affreuses représailles exercées par les Anglais, qui avaient sacrifié plusieurs prisonniers américains.

Nous avions franchi le grand bassin en amont du passage des montagnes, lorsque notre navigation fut arrêtée par un accident assez commun en été, lorsque les eaux sont basses. Vers la fin du montant, le sloop s'engrava sur un banc de sable, et, quoique n'ayant subi aucune avarie, il resta immobilisé, au milieu du fleuve. Le capitaine déclara que la prochaine marée ne parviendrait peut-être pas assez haut pour le remettre à flot; qu'il faudrait probablement attendre l'arrivée d'un autre vaisseau descendant pour nous faire remorquer et nous remettre à flot, en ramenant le sloop dans le chenal dont un faux coup de gouvernail l'avait fait sortir.

La perspective de rester plusieurs jours au milieu de cette grande rivière sans bouger nous parut peu agréable. Le souvenir me vint alors que des créoles de Saint-Domingue, amis de M. Bonamy, étaient établis sur les bords d'une petite rivière voisine, dans les environs d'une ville devant laquelle nous venions de passer. Le capitaine me dit que nous étions précisément en face de l'embouchure de cette rivière, et il nous offrit son canot pour nous transporter chez ces Français que nous connaissions pour les avoir vus chez nous. La proposition fut aussitôt acceptée et le moment d'après nous étions dans le canot avec une malle, représentant tout notre bagage. Nous entrâmes dans la petite rivière, où nous naviguâmes pendant trois à quatre milles entre deux rives formées de rochers escarpés, et assez rapprochées pour que les plantes parasites des sommets et les vignes sauvages allassent de l'une à l'autre en guirlandes. Cette navigation était délicieuse. Elle prit fin à une petite ferme. Là on nous donna un wagon pour nous conduire à destination. Nos compatriotes, deux hommes encore assez jeunes, furent aussi charmés que surpris de cette visite inattendue. Ils ne possédaient aucune notion de l'état qu'ils avaient embrassé. Sachant très peu d'anglais, et ne trouvant à utiliser dans ce pays aucune des pratiques d'agriculture en usage à Saint-Domingue, tous deux avaient failli périr de froid et d'ennui pendant l'hiver. Ils étaient parvenus à sauver de l'incendie du Cap[50] une foule de magnifiques petites superfluités qui contrastaient avec la pauvreté et le désordre de leur ménage, où il n'y avait de femme qu'une vieille négresse. Nous couchâmes chez eux, après avoir bien causé de leur ferme et de leur établissement. Le lendemain on nous offrit à déjeûner dans de belles tasses de porcelaine dépareillées et ébréchées auxquelles j'aurais préféré un bon assortiment de faïence unie comme le nôtre. Ensuite leur wagon nous ramena sur la grande route, et de là nous gagnâmes notre logis. Sur notre invitation, ils nous accompagnèrent jusqu'à Albany, puis à la ferme, où ils furent très surpris de nous trouver en état de leur vendre plusieurs sacs d'avoine et une douzaine de boisseaux de pommes de terre.

III

Je retrouvai ma maison dans le meilleur ordre, quoique M. de Chambeau ne nous attendit pas, et ma pauvre petite fille très bien portante. Cette absence d'un mois m'avait paru longue, malgré la très aimable société dans laquelle j'avais vécu. La fièvre jaune fit beaucoup de ravages cette année à New-York. Aussi me félicitai-je d'en être partie si précipitamment.

Je m'adonnai avec une nouvelle ardeur à mes occupations rurales, ma fièvre avait cédé au changement d'air et mes forces étaient revenues. Les travaux de la laiterie furent repris, et les jolis dessins moulés sur mes pelotes de beurre apprirent mon retour à mes pratiques. Notre verger nous promettait une magnifique récolte de pommes, et notre grenier contenait du grain pour toute l'année. Nos nègres, stimulés par notre exemple, travaillaient de bon coeur. Ils étaient mieux vêtus et mieux nourris que tous ceux de nos voisins.

Je me trouvais très heureuse de ma situation, lorsque Dieu me frappa du coup le plus inattendu et, comme je me l'imaginai alors, le plus cruel et le plus terrible qu'on pût endurer. Hélas! j'en ai éprouvé depuis qui en ont surpassé la sévérité! Ma petite Séraphine nous fut enlevée par un mal subit, très commun dans cette partie du continent: une paralysie instantanée de l'estomac et des intestins, sans fièvre, sans convulsions. Elle mourut en quelques heures avec toute sa connaissance. Le médecin d'Albany, que M. de Chambeau était allé chercher à cheval aussitôt qu'elle commença à souffrir, nous ôta tout espoir dès qu'il la vit, en nous déclarant que cette maladie était alors très répandue dans le pays et qu'on n'y connaissait pas de remède. Le petit Schuyler, la veille encore compagnon de jeux de ma fille pendant toute l'après-midi, succomba au même mal quelques heures après et la rejoignit au ciel. Sa mère l'adorait et l'appelait le petit mari de ma chère enfant. Ce cruel événement nous jeta dans une tristesse et un découragement mortels. Nous reprîmes Humbert chez nous, et je cherchai à me distraire de mon chagrin en m'occupant de son éducation. Il avait, alors cinq ans et demi. Son intelligence était très développée. Il parlait parfaitement l'anglais et le lisait couramment.

Il n'y avait pas de prêtre catholique à Albany ni aux environs. Mon mari, ne voulant pas qu'un ministre protestant fût appelé, rendit lui-même les derniers devoirs à notre enfant et la déposa dans un petit enclos destiné à servir de cimetière aux habitants de la ferme. Il était situé au milieu de notre bois. Presque chaque jour j'allais me prosterner sur cette terre, dernière demeure d'une enfant que j'avais tant chérie, et ce fut là, ô mon fils[51], que m'attendait Dieu pour changer mon coeur!

Jusqu'à cette époque de ma vie, quoique je fusse loin d'être impie, je ne m'étais pas occupée de la religion. Au cours de mon éducation, on ne m'en avait jamais parlé. Pendant les premières années de ma jeunesse j'avais eu sous les yeux les pires exemples. Dans la haute société de Paris, j'avais été le témoin de scandales si répétés, qu'ils m'étaient devenus familiers au point de ne plus m'émouvoir. Aussi toute pensée de morale était-elle comme engourdie dans mon coeur. Mais l'heure avait sonné où je devais reconnaître la main qui me frappait.

Je ne saurais décrire exactement la transformation qui s'opéra en moi. Une voix me criait, me sembla-t-il, de changer tout mon être. Agenouillée sur la tombe de mon enfant, je l'implorai pour qu'il obtînt de Dieu, qui l'avait rappelée à lui, mon pardon et un peu de soulagement à ma détresse. Ma prière fut exaucée. Dieu m'accorda alors la grâce de le connaître et de le servir; il me donna le courage de me courber très humblement sous le coup dont je venais d'être atteinte et de me préparer à supporter sans plainte les nouvelles douleurs par lesquelles, dans sa justice, il jugerait à propos de m'éprouver à l'avenir. À dater de ce jour, la volonté divine me trouva soumise et résignée.