Dans la rade se trouvait un sloop de guerre français, commandé par le capitaine Barré, dont mon mari avait connu le père dans la maison du vieux duc d'Orléans[56]. Fort aimable homme, quoique un vrai loup de mer, il venait tous les jours nous chercher dans son canot et nous promenait sur tous les points de la rade, se gardant bien toutefois d'approcher de Sandy-Hook, où le capitaine Cochrane, plus tard amiral, l'attendait depuis deux mois pour le happer au passage, s'il tentait de sortir. Nous visitâmes son sloop, armé de quinze canons. C'était un bijou d'ordre, de propreté, de soin. Combien j'aurais aimé à retourner en Europe sur ce joli navire!

Mais la Maria-Josepha nous attendait. Nous y montâmes tous les quatre[57], le 6 de mai 1796, et le même jour on mettait à la voile. Plusieurs autres passagers se trouvaient à bord. Parmi eux, M. de Lavaur, émigré, ancien officier dans la garde constitutionnelle de Louis XVI, échappé après mille dangers aux massacres du 10 août. Comme il était de Bordeaux, une sorte de liaison se forma tout de suite entre mon mari et lui. Puis un ménage français, un négociant et sa femme[58]. Celle-ci était, comme moi, dans une position intéressante, mais beaucoup plus avancée dans sa grossesse. Le négociant avait fait de mauvaises affaires à New-York et allait essayer à Madrid d'en faire de meilleures. La femme était jeune, douce, assez bien élevée, mais paresseuse. Enfin un jeune homme de Paris, plutôt niais, nommé Lenormand, qui fut pendant toute la traversée notre souffre-douleur. Les personnes que je viens de nommer, M. Ensdel et le capitaine, composaient la table de la grande chambre.

Je ne souffris pas du mal de mer, et, le temps étant superbe, je m'occupais toute la journée. Aussi eus-je vite épuisé l'ouvrage que j'avais emporté pour moi et pour mon mari. Je m'érigeai alors en couturière générale, et je fis une proclamation pour que l'on me donnât du travail. Chacun m'en apporta. J'eus des chemises à faire, des cravates à ourler, du linge à marquer. La traversée dura quarante jours, parce que le capitaine, rebelle aux avis de M. Ensdel, était descendu au sud, entraîné par des courants. Ce temps me suffit pour mettre en bon ordre toute la garde-robe de l'équipage.

Enfin, vers le 10 juin, nous vîmes le cap Saint-Vincent, et le lendemain nous entrâmes dans la rade de Cadix. Le capitaine, par sa maladresse et son ignorance, avait prolongé au moins de quinze jours notre traversée, en se laissant entraîner vers la côte d'Afrique, d'où l'on a beaucoup de peine à se relever vers le nord. Il se croyait si loin de la terre qu'il n'avait pas seulement songé à faire monter un matelot en vigie sur le mât. Lorsqu'on découvrit, à la pointe du jour, le cap Saint-Vincent, qui est très élevé, il fut tout déconcerté.

III

Nous mouillâmes sous le bord d'un vaisseau français à trois ponts, le Jupiter; il se trouvait là avec une flotte française, empêchée de sortir par des bâtiments de guerre anglais, supérieurs en nombre, qui croisaient tous les jours presque en vue du port.

Un bateau de la santé, par lequel nous avions été visités, nous avait avertis que nous ferions huit jours de quarantaine à bord. Nous préférions cela, plutôt que d'aller au lazaret pour y être dévorés par tous les genres d'insectes dont l'Espagne abonde. Si même il s'était trouvé un navire qui allât à Bilbao ou à Barcelone, nous y aurions pris passage. Le voyage eût été ainsi plus court, moins fatigant et meilleur marché.

M. de Chambeau n'était pas rayé de la liste des émigrés et ne pouvait rentrer en France. Il désirait se rendre à Madrid, où il connaissait quelques personnes, mais il nous aurait volontiers accompagnés néanmoins jusqu'à Barcelone, ce qui l'aurait rapproché beaucoup d'Auch, ville auprès de laquelle il avait des propriétés.

L'incertitude de nos projets formait l'objet de nos conversations, pendant la quarantaine, qui dura dix jours. Elle aurait pu se prolonger bien davantage grâce à la désertion d'un de nos matelots et à l'impossibilité, par conséquent, de le représenter en personne. Cet homme, de nationalité française, avait été pris après un combat sur un sloop de guerre. Il reconnut un matelot à bord du Jupiter, dont nous étions très rapprochés, et lui parla avec le porte-voix. La même nuit, il gagna le Jupiter à la nage, et quand les employés de la santé procédèrent à l'appel, le lendemain matin, on ne trouva de lui que sa chemise et son pantalon. C'était tout son mobilier. L'incident prolongea notre quarantaine jusqu'au jour où l'on eut constaté que le manquant était sur le navire français.

La quarantaine faillit m'être fatale. Toute la journée, des marchands de fruits venaient sous le bord, et je passais mon temps, ainsi que Mme Tisserandot, à descendre une corbeille au moyen d'une ficelle pour avoir des figues, des oranges, des fraises. Cet abus de fruits m'occasionna une affreuse dysenterie dont je fus très malade.