Enfin la permission de prendre libre pratique, comme on dit, arriva. Le capitaine nous mit à terre, et jamais de ma vie je ne me sentis aussi embarrassée qu'à ce moment. En débarquant, on nous fit entrer, Mme Tisserandot et moi, dans une petite chambre ouvrant sur la rue, pendant qu'on visitait nos effets avec la rigueur la plus exagérée. Nos robes de couleur et nos chapeaux de paille attirèrent bientôt une foule immense d'individus de tout âge et de tout état: des matelots et des moines, des portefaix et des messieurs, tout anxieux de voir ce qu'ils considéraient sans doute comme deux bêtes curieuses. Quant à nos maris, ils étaient retenus dans la pièce où avait lieu la visite de nos bagages. Nous étions donc seules toutes deux, avec mon fils. Il n'avait pas peur, mais me faisait mille questions, surtout sur les moines qu'il n'avait jamais vus. À un moment il s'écria, comme passait un jeune moine à la figure imberbe: Oh! I see now, that one is a woman[59].
Cette indiscrète curiosité nous décida tout d'abord, ma compagne et moi, à nous vêtir comme les Espagnoles. Avant même de nous rendre à l'auberge, nous allâmes donc acheter une jupe noire et une mantille, afin de pouvoir sortir sans scandaliser toute la population. Nous descendîmes dans un hôtel réputé le meilleur de Cadix, mais dont la saleté me causa néanmoins un si grand dégoût, accoutumée comme je l'étais à la propreté exquise de l'Amérique, que je serais volontiers retournée à bord.
Je me rappelai qu'une des soeurs du pauvre Théobald Dillon, massacré à Lille en 1792, avait épousé un négociant anglais établi à Cadix, M. Langton. Lui ayant écrit un billet aimable, il vint à l'instant et nous fit beaucoup de politesses. Mme Langton se trouvait à Madrid chez sa fille, la baronne d'Andilla, en compagnie de Mlle Carmen Langton, sa fille cadette. M. Langton nous engagea néanmoins à dîner. Il désirait même nous emmener loger chez lui. Mais nous ne l'acceptâmes pas. J'étais trop souffrante pour me gêner et faire des compliments. Il fut convenu que le dîner serait ajourné au premier jour où je me sentirais mieux.
Le lendemain de notre arrivée, mon mari porta notre passeport à viser chez le consul général de France. C'était un M. de Roquesante, ci-devant comte ou marquis, métamorphosé en chaud républicain, si ce n'est en terroriste. Il fit cent questions à mon mari, en prenant note de ses réponses. Cela ressemblait fort à un interrogatoire. Puis, sans doute pour surprendre un premier mouvement: «Nous avons reçu aujourd'hui, dit-il, d'excellentes nouvelles de France, citoyen.»—On en était encore là!—«Ce scélérat de Charette a enfin été pris et fusillé.»—«Tant pis», répondit M. de La Tour du Pin, «c'est un brave homme de moins.» Le consul se tut alors, signa le passeport et nous rappela qu'il devait de nouveau être présent à l'ambassade de France à Madrid. Plus tard, nous sûmes comment il nous avait recommandés à Bayonne.
À cette époque, l'Espagne, après avoir conclu la paix avec la République française, avait licencié la plus grande partie de son armée, probablement sans la payer. Les routes étaient infestées de brigands, surtout dans les montagnes de la Sierra Morena, que nous devions traverser. On voyageait en convois composés de plusieurs voitures seulement. On ne prenait pas d'escorte militaire,—elle aurait peut-être été d'accord avec les brigands ci-devant soldats—mais les voyageurs à cheval qui se joignaient au convoi avaient la précaution de s'armer jusqu'aux dents. Un convoi comprenait habituellement de quinze à dix-huit charrettes couvertes attelées de mules.
C'est ainsi que nous partîmes de Cadix. Nous occupions, mon mari, moi et mon fils, un de ces chariots—carro—couchés tout au long sur nos matelas de bord. Au-dessous, dans le fond du chariot, se trouvaient nos bagages, recouverts d'un lit de paille qui remplissait également les vides existants entre les malles. Une capote en cannes artistement cousues et recouverte d'une toile goudronnée nous garantissait du soleil pendant le jour et de l'humidité la nuit, car il arriva plusieurs fois que nous préférâmes la charrette à l'auberge.
Mais j'ai anticipé en parlant déjà de notre départ, puisque nous restâmes huit jours à Cadix, nous promenant tous les soirs sur la belle promenade de l'Alameda, qui domine la mer et où l'on va respirer un peu d'air, après avoir subi toute la journée une chaleur de 35 degrés. Mon petit Humbert m'accompagnait, et un jour nous rencontrâmes un jeune seigneur de sept ans, en habit de soie habillé et brodé, l'épée au côté, poudré à frimas et le chapeau sous le bras. Mon fils le regarda avec une grande surprise, puis, se demandant si ce n'était pas un de ces singes savants que je l'avais mené voir à New-York, il s'écria: But, is it a real boy, or is it a monkey?[60]
Un spectacle qu'il n'oublia jamais, pas plus que moi, ce fut le magnifique combat de taureaux du jour de la Saint-Jean. On a si souvent décrit cette fête nationale de l'Espagne que je n'entreprendrai pas de le faire ici. Le cirque était immense, et contenait au moins de quatre à cinq mille personnes assises sur des gradins et garanties du soleil par une toile tendue, à l'instar du vélum des amphithéâtres romains. Des pompes mouillaient constamment cette toile d'une pluie très fine qui ne la traversait cependant pas. Aussi, quoique le spectacle commençât après la messe de midi et qu'il durât jusqu'au soleil couchant, je ne me souviens pas d'avoir souffert un moment de la chaleur.
On tua dix taureaux d'une telle beauté de race qu'ils auraient fait chacun la fortune d'un fermier américain. Le matador était le premier de son espèce à l'époque. C'était un beau jeune homme de vingt-cinq ans. Malgré le danger affreux qu'il courait, on ne concevait, grâce à son incroyable agilité, aucune inquiétude. Assurément, à l'instant où les deux adversaires, seul à seul en face l'un de l'autre, se regardent fixement avant que le taureau ne se précipite sur le matador, l'émotion la plus poignante que l'on puisse éprouver étreint tous les spectateurs. On entendrait voler une mouche. Mais il faut comprendre que le matador ne donne pas le coup d'épée. Il ne fait qu'en diriger la pointe sur laquelle le taureau vient s'enferrer de lui-même. Ce spectacle a fait époque dans ma vie, et aucun autre ne m'a laissé une impression aussi profonde. Je n'en ai oublié aucune particularité, et le souvenir en est aussi présent à ma mémoire, après tant d'années, que si j'y eusse assisté hier.