Le jour fixé pour le départ, nous laissâmes le convoi se mettre en route et nous restâmes, mon mari, moi et notre fils, pour dîner chez M. Langton. Une barque, préparée par ses soins, devait nous mener de l'autre côté de la baie, pour rejoindre notre caravane au port Sainte-Marie, où elle devait coucher, car nous ne devions pas, pendant ce long voyage, aller plus vite qu'un homme marchant à pied.

J'étais si souffrante d'une affreuse dysenterie, compliquée de fièvre, que mon mari hésitait à me laisser partir, et cependant il n'y avait pas moyen de reculer. Nos bagages étaient chargés. Nous avions payé la moitié du voyage jusqu'à Madrid. Notre passeport était visé, et M. de Roquesante, le consul républicain, aurait pris de l'ombrage d'un retard. Il l'eût attribué à un prétexte, je ne sais lequel, et comme j'ai toujours cru qu'on peut surmonter le mal quel qu'il soit, à moins qu'on n'ait une jambe cassée, la pensée ne me vint pas de rester à Cadix. Nous dînâmes donc chez M. Langton, après avoir assisté au départ de nos compagnons de voyage, qui s'en allaient coucher à Port-Sainte-Marie.

Rien n'était délicieux comme cette habitation à l'anglaise, pour la propreté et le soin. M. Langton n'avait adopté des coutumes espagnoles que celles en usage pour éviter l'inconvénient d'un climat brûlant. La maison s'élevait autour d'une cour carrée remplie de fleurs. Elle avait une rangée d'arcades au rez-de-chaussée et une galerie ouverte au premier. Une toile, tendue à la hauteur du toit, couvrait toute la surface de la cour. Au milieu, un jet d'eau atteignait la toile, qui, tenue ainsi toujours mouillée, communiquait une délicieuse fraîcheur à toute la maison. J'avoue que j'éprouvai un sentiment bien pénible en pensant qu'au lieu de rester dans ce lieu si agréable, il me fallait, grosse de six mois, commencer un long voyage par une chaleur de 35 degrés. Mais le sort en était jeté; le départ s'imposait. Après ce dîner d'adieux, nous montâmes dans la barque vers le soir, et, en une heure et demie, le vent étant bon, nous fûmes arrivés à Port-Sainte-Marie. Nous trouvâmes là notre caravane, composée de quatorze voitures et de six ou sept hidalgos, armés de pied en cap.

Le terme de la seconde journée était Xérès, situé à cinq lieues seulement. Comme j'avais besoin de me reposer, nous résolûmes de laisser encore partir la caravane et de la rejoindre le soir à Xérès. Nous dînâmes donc de bonne heure, dans la jolie localité de port Sainte-Marie, puis nous montâmes tous trois dans un calesa ou cabriolet, semblable à ceux que je vois ici à Pise, où j'écris ces souvenirs. Notre équipage était attelé d'une grande mule. Elle n'avait pas de bride, ce qui me parut singulier, mais sur sa tête se balançait un haut plumet chargé de grelots. Un jeune garçon, son fouet à la main, sauta lestement sur le brancard, prononça quelques paroles cabalistiques, et la mule partit à un trot aussi rapide qu'un bon galop de chasse. La route était superbe, nous allions comme le vent, la mule obéissant docilement à la voix de son petit conducteur, évitant les obstacles, serpentant dans les rues des villages que nous traversions avec une sagacité miraculeuse. D'abord la peur me prit, puis, pensant que l'usage du pays était d'aller ainsi, je me résignai.

Arrivée à Xérès, je fus curieuse de connaître le prix que pouvait valoir une mule comme celle qui nous avait menés; on me répondit de soixante à soixante-dix louis. Cela me parut cher.

Le lendemain, commença le vrai voyage. Mon indisposition durait toujours, mais, étendue comme je l'étais sur un bon matelas et la route étant superbe, je ne souffrais pas davantage que si je fusse demeurée tranquille. On s'arrêtait deux heures pour dîner dans des auberges abominables, et il arriva deux ou trois fois que nous préférâmes passer la nuit dans notre charrette, plutôt que de coucher dans des lits d'une saleté révoltante.

Nous approchions de Cordoue, lorsque la pauvre Mme Tisserandot fut prise du mal d'enfant, à quatre lieues de cette ville, dans une grande plaine où il n'y avait pas trace d'habitation. Elle accoucha heureusement d'une petite fille, que le muletier lava dans du vin emprunté à son outre. Nous n'avions rien pour la couvrir, car la pauvre mère était précisément couchée sur les malles qui contenaient son linge. On ne pouvait pas attendre. Le reste du convoi avait marché. Il était déjà à une assez grande distance pour qu'il devînt très dangereux pour nous de rester en arrière surtout dans cette plaine de Cordoue, à laquelle s'attachait une très mauvaise réputation, et dont on venait précisément de nous raconter, à dîner, des histoires toutes récentes et très lamentables. Le muletier me remit entre les mains la pauvre petite toute nue. Je l'enveloppai tant bien que mal dans les cravates de nos compagnons de voyage, puis nous nous remîmes en route, au trot, pour rejoindre la queue de notre caravane. La pauvre accouchée souffrait mortellement d'une telle allure, mais il fallut en passer par là.

Nous arrivâmes à Cordoue à la nuit. Comme nous marchions à une certaine distance en arrière, tous les autres voyageurs étaient déjà placés lorsque les gens de l'auberge s'approchèrent de notre chariot. Voyant une personne malade, ils crurent que c'était la victime d'un assassinat. Or, il est bon de savoir que, lorsque les circonstances sont de nature à exposer, quand un crime a été commis, les gens du pays à être appelés à témoigner en justice, ils prennent le parti de s'enfuir, afin de pouvoir dire, en sûreté de conscience, qu'ils n'ont rien vu. Ceux-ci donc posèrent leurs lampes à terre et disparurent. Le muletier, devinant leurs motifs, eut beau les appeler, ils ne reparurent plus. Je passai une partie de la nuit à défaire les malles de la malade pour en retirer ce qui était nécessaire pour l'arranger, ainsi que le nouveau-né. Mais auparavant il fallait manger, et, dans cette auberge, on n'offrait que le coucher. Encore dormait qui pouvait, car des millions d'insectes de tous genres habitaient la maison en vous guettant. Force nous fut d'aller à la recherche d'un cabaret quelconque, où nous trouvâmes avec beaucoup de peine, vu l'heure indue, du pain et quelques tranches de lard frit dans la poêle.

V

Le lendemain matin, le convoi retarda d'une heure son départ pour me permettre de faire baptiser la pauvre petite, bien vivante malgré toutes ces vicissitudes. Je dois à cette cérémonie d'avoir vu la magnifique cathédrale de Cordoue, dont M. de Custine[61] et tant d'autres ont donné des descriptions détaillées. On concevra aisément que, voyageant d'une façon si incommode, malade et grosse de six mois, je ne fusse guère disposée, par la chaleur qui sévit en Andalousie de midi à 3 heures—moment de la journée pendant lequel on s'arrêtait—à visiter des monuments. La petite baptisée fut donc cause que je vis cette admirable église. Après la cérémonie du baptême—par immersion, car on lui plongea la tête dans l'eau des fonts—nous passâmes une heure à parcourir cette forêt de colonnes. Les muletiers vinrent nous presser de partir. Ils emportaient des provisions pour deux repas que nous devions faire en plein air ce jour-là aucune habitation n'existant dans la partie du pays que nous allions traverser.